Les aficionados seront en terrain connu :
La saveur de la pastèque reprend les thèmes majeurs de Tsai Ming-Liang, de l'importance de l'eau à la quête de l'amour en passant par la sexualité malade, la solitude urbaine et la mélancolie qui presse les âmes. En supplément sur le DVD de
La saveur de la pastèque, on retrouve
Et-là bas quelle heure est-il?, le meilleur opus du grand Tsai Ming-Liang, qui sur fond de deuil scrute tous les tohu-bohu intérieurs de personnages fâchés avec les cruelles lois du désir. Deux chefs-d’œuvre pour le prix d’un.
Autour d’un deuil impossible (celui d’un père de famille), des personnages (une mère, un fils, une demoiselle paumée) qui se consument de désir, changent les aiguilles des montres pour arrêter le temps qui court, partent à l'autre bout de la terre pour savoir qui ils sont, baisent avec n'importe qui pour se donner une raison de vivre dans ce monde de merde, cherchent des restes d'affection dans leur trou noir et imaginent que l’on se réincarne dans un poisson blanc. Dès les premières images, Tsai Ming-Liang annonce la couleur formelle: plans-séquences hypnotiques, atmosphère austère où la vie lutte contre la mort, dialogues réduits à leur plus simple expression, laconisme du jeu des comédiens. Confessons-le à ceux qui attendent impatiemment le nouveau
Superman: l’art de cette fiction ne rime pas avec éclats pétaradants et ignore totalement les règles usuelles du récit pour privilégier la notation, le détail, la sensation. Tous les petits riens qui font les grands tous des films les plus précieux.
Loin de s’abîmer dans la transcendance du néant, le film dévoile progressivement sa densité existentielle: douleur de l’exil, sentiment inexorable de perte, impossibilité de communiquer. Le cinéaste traite de ces grands thèmes Antonioniens avec une économie de moyens, une profondeur viscérale et une rhétorique visuelle extraordinaires. Qu’il filme des échanges de regards furtifs dans une station de métro ou un bonhomme qui urine dans une bouteille, Tsai a ce que bon nombre de ses émules n’ont pas: la classe. Grâce à sa sensibilité aigue, le réalisateur de
The Hole sait transformer la morosité de ses individus lâchés dans la nature en immense beauté sur l’écran. Le genre d’exploit qui n’est pas à la portée du premier metteur en scène venu.
Sans le moindre jugement, le réalisateur enregistre des moments surréalistes (le spectateur pervers dans la salle de cinéma, idée que l’on retrouvera dans le si mésestimé
Goodbye, Dragon Inn) ou alors des passages en creux, indécis, qui en disent plus long sur la solitude intérieure et la curieuse mécanique du désir que nombre de longs discours explicites. Ce qui est beau, c’est que le réalisateur n’essaie pas de forcer son personnage à infléchir sa logique au nom d’une morale progressiste plaquée et artificielle mais le laisse aller jusqu’au bout de son chemin. Et ici, le bout du chemin, c’est le début. Comme pour nous rappeler que la vie n’est qu’un éternel recommencement.
Sans quitter son écosystème habituel (d’où une impression d’aboutissement et des qualités d’épure), le cinéaste choisit, avec cette histoire de rencontres qui ne se font pas, de rendre hommage au cinéma qui autorise toutes les magies et plus précisément à celui de Truffaut (beau cameo de Jean-Pierre Léaud, reprise de la musique). Légitimement, il s’agit d’un film qui, comme
La saveur de la pastèque, court le grand risque d’échauder les impatients et ceux qui ne voient pas le cinéma comme une expérience viscérale et offensive. Qu’il en soit ainsi. Espérons que les autres verront à juste titre un élixir sublime où tout un chacun reconnaîtra des lambeaux de son identité morcelée. Où le moindre regard, le moindre geste, la moindre respiration a son importance. Malgré sa tristesse inconsolable,
Et là-bas quelle heure est-il? constitue un idéal de cinéma qui provoque divers plaisirs: plaisir des sens, laminés par un tel envoûtement intime et plaisir de l’intellect, subjugué par la force d'une mise en scène rigoureuse. Plaisir aussi, surtout, de découvrir un chef-d’œuvre absolu.
Le test complet ci-dessous :