La première trilogie de Lars Von Trier est la période la plus intéressante du cinéaste. Au fil de ses provocations plus ou moins judicieuses (
Manderlay est sa plus mauvaise), on a vu le revers de ses plus grands admirateurs transis. Autant on peut discuter la période Dogme ; autant il faut être aveugle ou de mauvaise foi pour nier la puissance visuelle et l’audace scénaristique de ces trois premiers films (de loin ses meilleurs, avec
Breaking the Waves et
The Kingdom) qui ont été construit comme des séances d’hypnose.
Il est amusant d’effectuer un parallélisme avec
Le Court des grands qui propose
Nocturne, l’un des premiers films d’étude de Lars Von Trier. On y voit une femme esseulée et isolée, qui souffre d’une maladie oculaire qui risque de la rendre aveugle. Parabole sur l’incapacité à se mouler dans la conforme uniformité de notre monde déshumanisé. Toutes les provocations du cinéaste étaient déjà présentes de la narration volontairement alambiquée, sans fil distinct, à la forme soignée à l’extrême, en passant par des influences du cinéma de Tarkovski. A l’époque, Lars était avant tout intéressé par l’idée de faire un cinéma pur et bon, avec l’envie de manipuler le spectateur sans tirer ostensiblement sur les rets de ses intrigues brillamment fomentées. Le résultat donne cette trilogie remarquable sur l’Europe (les trois titres commencent par E et cela ne relève guère du hasard).
Les films de la trilogie ne peuvent se voir individuellement tant ils possèdent entre eux des correspondances importantes. Mais ils épousent un style dissemblable. Le premier,
The Element of Crime, s'impose comme une sorte de puzzle mental aérien sépia dans lequel on suit la quête d’un tueur en série par un flic. Le premier plan, marquant, montre un étrange hypnotiseur au Caire qui prend sous traitement un individu et l’emmène dans ses contrées psy. Au fil du parcours intérieur, on découvre ce qui le turlupine et l’effraie intimement et dont lui-même n’est pas conscient. On retrouvait un peu la même démarche dans les expériences organiques de Tarkovski (
Le Miroir est le film de chevet de Lars) et
La Clepsydre de Wojciech Has (1973), étrange morceau de pelloche où la aussi le cinéaste fait bouillonner le cauchemar éclaté d’un homme qui se retrouve coincé dans un labyrinthe, enfant, témoin des abominations d’un pays sclérosé: la Pologne. Sans en dire trop,
The Element of Crime est un voyage hypnotique, stressant, oppressant, intrigant, fondé sur une plongée dans les traumatismes inconscients. Ce coup d’essai est un coup de maître tant par l’ambiguïté qu’il parvient à susciter que l’immense bain formel audacieux. Qui s’achève sur une pirouette finale intrigante. L’élément du crime est dissimulé en chacun de nous.
Le dernier plan de
The Element of Crime est l’antithèse type d’un dénouement spectaculaire comme il sera tenté d’en faire plus tard avec
Dancer in the Dark ou même plus récemment
Dogville. A l’époque, Lars provoquait encore mieux sans nécessairement en foutre plein la gueule. Il s’agit d’un champ contre champ inattendu – aux antipodes des longs mouvements de caméra sophistiqués, des plongées et contre plongées auxquels nous avons eu droit avant – entre le héros et une bestiole. On tombe sur une impasse: c’est le retour à la vraie vie. Le voyage hypnotique, stressant, oppressant, intrigant, n’était qu’une plongée dans les traumatismes inconscients.
Le second
Epidemic repose sur un schéma différent, voire plus provocateur. Deux scénaristes rament pour trouver un sujet d'inspiration. Au fond du gouffre, ils se lancent dans une histoire d'épidémie de peste qui décime l'Europe. Ce qu'il n'avait pas prévu, c'est que cette histoire de création va prendre des proportions inimaginables. Il s’agit d’un documenteur flippant où deux scénaristes en manque d’inspiration essayent de se débrouiller comme ils peuvent sur leur nouveau scénar
Le commissaire et La Putain mais rament sévère. Vaste programme. Tout commence mal : le fax ne fonctionne pas, les idées manquent, l’ennui guette. Dès lors, ils vont se mettre à réfléchir sur un autre sujet, celui d’un virus qui décime l’Europe et ses habitants. A partir de cet instant, on nage entre la fiction et la réalité, le Lars change les formats de pellicule et coltine un vilain "Epidemic" en lettres d’imprimerie rouge en haut de l'écran.
Le récit, fragmenté en cinq jours, aborde le thème de la création et de ses affres. Il suffit de voir la scène où les deux scénaristes trinquent avec leurs bouteilles de bière en clamant que "le film devait être comme un caillou dans la chaussure" pour comprendre là où Lars veut en venir.
Epidemic n’est qu’un canular qui comme
Vérité et mensonges d’Orson Welles ou plus tard
Forgotten Silver de Peter Jackson,
Les Quatre Saisons d’Espigoule de Christian Philibert ou même le récent Incident at Loch Ness de Zak Penn, prend la forme d’un documentaire pour mettre en scène des histoires inventées de toute pièce. Décorticage d’un processus. Pendant une bonne heure, en instillant un fantastique très discret via des effets sobres (comme lorsque Lars emprunte le petit train de l’hôpital, on sent les errements de ses fantômes) et une petite musique intrigante, le cinéaste montre comment les deux protagonistes vont partir d’éléments de leur vie de tous les jours (choix du vin, discussion autour d’un tube de dentifrice et de la Phylloxera, lettres enflammées d’adolescentes fascinées, séance de dissection, visite des lieux les plus sordides d’Allemagne…) pour les transformer en obstacles fictifs.
Procédé repris récemment dans
Dancing de Patrick Mario Bernard, Xavier Brillat et Pierre Trividic où la maison assaillie de fantômes était une astucieuse illustration de la folie du protagoniste. Tous les éléments de la vie de tous les jours se combinent et servent le fantasme de Lars qui imagine le film parallèlement à son écriture. La scène dans les archives est magnifique parce qu’elle montre des époques qui se chevauchent et le procédé de création qui commence à se mettre en marche et prendre littéralement forme. En autres astuces, Lars imagine dans son esprit un docteur Mesmer après avoir trouvé son nom sur une attestation de décès. De la même façon, les rats trouvés dans les sous-sols d’une université et le discours sur les furoncles serviront à la vision apocalyptique finale et un chauffeur de taxi black vu au début – dont la voiture roule en arrière – interprétera un des protagonistes du film rêvé. De manière régulière, le cinéaste alterne fiction et réalité et effectue cette fluctuation avec un changement de pellicule qui accentue ce contraste.

Dans le film, on nous dit qu’une coïncidence fortuite peut avoir un caractère si lugubre et fantastique que l’on serait tenté de tirer de conclusions apparemment logiques. Sauf que dans le cas de
Epidemic, c’est totalement sans fondement. Comme toute expérience manipulatrice, le film possède une révélation finale surprenante. A l’instar des
Swimming Pool, Barton Fink, Storytelling, Lucia y el Sexo et
Reconstruction, oeuvres récentes et délicieuses qui se sont amusées à exploiter la création,
Epidemic est pourvu de cette même faculté à prendre le spectateur au dépourvu avec un retournement de situation final qui éclaircit les zones obscures et le chevauchement entre réel et imaginaire.
C’est ici d’autant plus roublard que le clou du spectacle nous est donné dès le départ. La scène finale montre un dîner des deux scénaristes avec Claes, producteur du film, qui s’attend à un script de 200 pages et n’en reçoit que 12. Le script ne lui plait pas: il ne cherche qu’un cinéma consensuel, sans aspérités ni audaces. Pour tenter de le convaincre, Lars et son collaborateur invitent des comédiens pour aider à mettre l’histoire dans son contexte. Et, dans ces dernières minutes, le film passe d’un état à l’autre, du fantastique suggéré au gore explicite, donnant l’impression d’un film libre et indomptable, libéré des contingences infligées par le cinéma Danois. Cette séance d’hypnose (qui nous ramène un peu à
Element of Crime et puis à
Europa, plus tard) pendant laquelle une demoiselle s’identifie au film et entre littéralement dedans est très impressionnante.
Ce passage, cauchemardesque, impressionne durablement.
Epidemic provoque la même sensation que, plus tard, le
Ring d’Hideo Nakata : une histoire malsaine dont la morale, douteuse, et le dénouement, surprenant, abasourdissent le spectateur. Dans les deux cas, la musique pop du générique de fin nous rappelle que tout cela n’est d’ordre de la fiction. Considéré à tort comme son film le plus mineur,
Epidemic est en fait une œuvre éblouissante qui secoue discrètement et n’en finit plus de mettre mal à l’aise. La preuve: une fois qu’on l’a vu, on ne l’oublie pas. Il traîne dans la tête longtemps après la projo. Un peu comme un caillou dans le cerveau ? Vous me l’ôtez de la bouche…
Europa est certainement le film le plus accessible des trois parce que moins abstrait. Ce rêve cotonneux et sépia, comme bon nombre de Lars à cette époque, n’en reste pas moins tout aussi complexe et fulgurant. Leopold Kessler (Jean-Marc Barr), jeune Américain d'origine allemande, part pour l'Allemagne en octobre 1945. Il veut contribuer à la reconstruction du Vieux Continent et va découvrir l'amour et ses propres contradictions dans une Allemagne déchirée et détruite. Qu’on le veuille ou non, c’est une révolution formelle puisque le film use du rétroprojecteur pour scinder l’écran en deux parties et montrer le poids du passé. Le jeu sur la couleur et le noir et blanc, l’incrustation des images et surtout la rigueur d’une histoire aride et en même temps très sentimentale (sentimentale dans le sens LVT, c’est-à-dire naïve et ironique), contée par Max Von Sydow, contribuent à déstabiliser le spectateur qui doit à tout prix se fondre dans ce film unique avec un dénouement terrible où luit
La source d'un certain Bergman. Que ceux qui s'ébaubissent béatement sur
Manderlay viennent d'abord jeter un oeil sur ces blocs singuliers ou fiévreux où transpiraient naguère à chaque plan l'envie de faire du cinéma. A l'époque, oui, sans doute, Lars révolutionnait le cinéma et pouvait être considéré comme un génie. Trilogie indispensable.