Evènement de ce mois de mars aux MK2 Editions est la sortie du coffret Abbas Kiarostami réunissant cinq films du cinéaste iranien soit 7 DVD. Au programme, on retrouve
Le Vent nous emportera (1999),
Ten (2002), présentés tous les deux dans leurs précédentes éditions (sorti en septembre 2002 pour le premier et en mai 2004 pour le second),
Au travers des oliviers (1995), la Palme d'or 1997
Le Goût de la cerise et
ABC Africa (2001). Retrouvez le test complet ci-dessous du
coffret Abbas Kiarostami 7 DVD disponible depuis le 7 mars dans les bacs et plongez également dans les mystères du
Vent nous emportera, oeuvre charnière du réalisateur, dans l'analyse ci-dessous.
LE VENT NOUS EMPORTERA : ANALYSE D'UN CHEF-D'OEUVREPas besoin de connaître son petit Kiarostami illustré pour comprendre les tenants et aboutissants de
Le Vent nous emportera. Ce film, d’une lumineuse complexité, peut-être le plus beau du réalisateur, est construit comme une succession de tableaux symboliques et allégoriques taillés dans l’éden, orchestrés par un cinéaste doublé d’un peintre généreusement philanthrope et d’un écrivain confronté à ses angoisses. Décryptage.
Par Romain Le Vern
La simple prononciation de son patronyme provoque de nombreuses craintes injustifiées par son exigence du plan qui dure et, pour tous ceux qui s’obstinent à nier son talent pourtant irréfutable, sa grande prétention. Kiarostami est l’antithèse même d’un arrogant moraliste ou d’un formaliste chichiteux qui fait de la contemplation vide son fond de commerce. Hors sujet. Il entre sans peine par la porte prestigieuse des grands cinéastes aux univers uniques qui à défaut de n’avoir réalisé que des obligations au regard pour le commun des mortels a mis en scène avec
Le Vent nous emportera son oeuvre la plus désarticulée, la plus personnelle, la plus tourmentée, la plus miraculeuse. Rien de moins. Sans intellectualisme, ni théorie, il filme trois hommes aux motivations obscures qui déboulent dans un bled iranien (celui de Siah Dareh) où les maisons sont entassées les unes sur les autres alors qu’autour luisent comme oppressent des champs au jaune éclatant, presque agressif. La suite ? C’est au spectateur de décider le cheminement de cet opus fauviste écrit comme un roman où tout le monde peut scribouiller sur les pages blanches et les moments de silence indécis, tout en se laissant guider par un enfant, réminiscence de
Où est la maison de mon ami? et symbole de l’innocence.
Bien que l’idée centrale ait été soufflée par Mahmoud Ayedin,
Le Vent nous emportera, film majeur et indispensable, rassemble toutes les obsessions chéries de Kiarostami (personnage énigmatique et solennel qui traîne sa solitude au volant de sa voiture empruntant des chemins incertains, obsession maladive de la mort, dilatation du temps). C’est d’ailleurs en voyant ce thriller existentiel à répétition qu’on réalise son importance dans la filmographie morcelée du réalisateur – le film suivant de Kiarostami étant généralement en réponse aux questions laissées en suspens par le précédent. Conformément à cette démarche,
Le Vent nous emportera est réalisé en réaction au
Goût de la cerise, métaphore sur la mort qui prenait des sentiers trop tortueux, trop nébuleux... Ici, débarrassé de toute outrecuidance didactique, l’expérience est à la fois ouverte au spectateur pour qu’il s’implique en plaquant son vécu sur ces pérégrinations incertaines, et en même temps radicalement hermétique à tout présupposé critique. Voilà pourquoi la quête identitaire du
Vent nous emportera séduit autant qu’elle intrigue et gagne en intensité au regard de l’aficionado transi comme du béotien profane.
Après
Le Goût de la cerise, Kiarostami confirme avec
Le Vent nous emportera, qui échappe aux fantômes tutélaires, qu’il est à la manière de Ceylan avec
Uzak, un culturiste descendant de Tarkovski, renvoyant incidemment à son oeuvre la plus indiscutable :
Stalker avec trois mêmes personnages franchissant des frontières invisibles et qui, au contact d’un monde inconnu, rêvent de changement et fantasment un Eldorado providentiel. En parlant à des autochtones simples, le protagoniste, ingénieur flanqué de son téléphone (celui auquel on s’attache le plus et qui peut être vu comme le double du réalisateur) retrouvera le goût de la vie (peut-être celui de la cerise). Dans ce village suspendu dans le temps où les hommes viennent pour se ressourcer, il retrouve toute la sérénité perdue pour méditer sur le bonheur de vivre et la mort. Une bonne fois pour toutes. La morale qui en résulte pourrait être que vous et moi sommes peu de choses face à l’étendue du monde. Oui mais encore ? En choisissant sciemment ce lieu, Kiarostami qui rend une nouvelle fois hommage à la beauté des régions du nord de l’Iran, nous invite à reconsidérer notre rapport aux autres et par extension au monde entier, aux afflictions universelles qui par leur définition affectent tout le monde. Pour que le vent nous emporte (et non pas la mort – même si dans ses métaphores climatiques, le vent est synonyme de tumulte mortifère pour le réalisateur de
Ten).
Comme l’ingénieur, on ressort le coeur gonflé par cette virée enthousiasmante, là où les héros de
Stalker finissaient par verser des larmes de désespoir. En quelque sorte, Kiarostami devient la version claire (ou du moins en clair-obscur) du très ténébreux Tarkovski qui achevait une réflexion très pessimiste sur la condition humaine dans son sublime
Sacrifice (sacrifice humain et posthume autant qu’artistique, laissant le spectateur orphelin d’un cinéma d’une richesse inouïe). L’air de ne pas y toucher, plus que dans ses autres tentatives méditatives, l’iranien à la caméra excelle à trouver un équilibre souvent instable entre évidence et non-dit, futilité et gravité. Heureusement, la légèreté finit toujours par l’emporter. Entre documentaire et documenteur, réalité et fiction, il trace le sillon de son précédent
Au travers des oliviers et sème doutes et interrogations en ayant le bon goût de ne donner aucune solution mâchée. On peut interpréter la dimension de ce conte philosophique comme on le souhaite. Comme en peinture, forme d’art que Kiarostami a tutoyé comme les plus grands esthètes devenus cinéastes, tout degré de lecture est possible et la palette émotionnelle qui en émane colorie les fluctuations psychologiques de ces caractères, fantômes lointains Antonioniens qui n’en finissent plus de crier silencieusement, dans des paysages vocifères, leur plus profond désespoir.
Emporté par le vent et touché par la grâce, Kiarostami plonge dans le gouffre des pulsions élémentaires en renvoyant le spectateur à sa condition de Sisyphe qui tel des fourmis ou une pomme dans
Le Vent nous emportera roule sa bosse sans en voir le bout. En écho à cette métaphore subtile, un des personnages doit escalader des falaises rocailleuses pour accéder au village, source de vie et d’amour. Les grands questionnements qui pourraient être pompeux ailleurs sont par ailleurs désamorcés par l’absurde, meilleure amie de la douce gravité. Les aficionados de Kiarostami ne se sentiront nullement floués par cette escapade qui contient autant de plans sublimes que ceux, précieux, sur les regards lourds de signification de l’enfant héros de
Où est la maison de mon ami?, ou encore celui, final de l’apothéose mystificatrice du très ludique
Close-up, dont Peter Jackson a visiblement acquis les règles pour mettre en scène son génial
Forgotten Silver, autre grand bluff de l’histoire du cinéma – tous ces films étant eux-mêmes inspirés par
F for Fake, d’Orson Welles, qui rappelait avec une fourberie délectable que le cinéma était avant tout l’art du mensonge et de la manipulation.

L’importance donnée à la chronologie (dans son sens le plus mythologique), au son très travaillé et au hors champ, révélateur des événements auxquels le héros ne prête pas suffisamment d’importance, accentue la virtuosité ineffable de Kiarostami qui devient un architecte souverain de l’espace et du temps. En creux, il s’autorise même quelques exploits minimalistes comme s’attacher aux détails les plus minéraux, observer des traces de poussière, sonder l’évolution féminine éloignée des carcans usuels, ausculter les restes d’un passé ou filmer un personnage qui s’enfuit au loin pour disparaître sans se retourner sur un visage pétri d’amour. Impossibilité d’une île, impossibilité d’un désir, impossibilité de partager. Ce tohu-bohu intérieur follement poétique qui traduit beaucoup sans s’abîmer dans une lourdeur intello pachydermique emballe sans qu’on ait le temps de s’en rendre compte. Peut-être parce qu’il a capté une vérité essentielle dans ses rets imperceptibles en écaillant toutes nos illusions illusoires.