Même si
Lorelei n'est que son premier long métrage de cinéma, le réalisateur Shinji Higuchi n'est pas un novice, loin de là, dans l'industrie télévisuelle et cinématographique nippones. Fondateur, avec Hideaki Anno, Yoshiyuki Sadamoto et Takami Arai, des célèbres studios d'animation Gainax, il a fait ses premières armes en tant qu'artiste story-boarder et spécialiste des effets spéciaux sur de nombreuses séries animées et
live (de style "Tokusatsu", ces séries à effets spéciaux à la
Ultraman et consorts), avant de se faire un nom en tant que directeur des effets spéciaux sur de grosses productions locales. Son entrée en fanfare dans le paysage cinématographique en tant que réalisateur avec
Lorelei, couronnée par un franc succès au box-office au cours de l'année 2005, s'inscrit donc dans une logique toute naturelle, celle d'un artiste avide d'expérimentations multiples, dont on n'a de toute évidence pas fini d'entendre parler.
NEON GENESIS EVANGELION Lorsque Shinji Higuchi se lance dans l'aventure Gainax (initialement appelé Daicon) au début des années 80, il n'est autre, à l'instar de ses amis et futurs collègues, que ce que l'on appelle avec mépris un "otaku". C'est d'ailleurs au départ la raison d'être de ce studio que de faire de ce mode de vie marginal une manière de gagner sa croûte. Depuis, Gainax a fait bien du chemin, s'imposant durant les années 90 comme l'un des studios les plus actifs et les plus passionnants de l'archipel, grâce à la légendaire série d'animation SF de Hideaki Anno,
Neon Genesis Evangelion, que Shinji Higuchi a participé à créer et dont il a écrit plusieurs épisodes. Du travail de ce dernier chez Gainax, on retiendra par ailleurs
Otaku no Video (1982-85), série quasi autobiographique de la part des créateurs du studio, qui traite des aventures d'un otaku qui s'ignore, mais aussi
Les Ailes d'Honneamise (1987), premier long métrage d'animation produit par Gainax,
Gunbuster (1988), dont Higuchi assure le story-board et la direction de l'animation, et bien sûr
Nadia ou le secret de l'eau bleue, dont il réalise plusieurs épisodes au début des années 90.
GAMERATout cela n'empêche pas Shinji Higuchi d'offrir simultanément ses services à d'autres studios, puisqu'il participe au splendide
Macross Plus (1994) de Shoji Kawamori, pour le Studio Nue. Mais la carrière de ce jeune artiste, né en 1965 à Tokyo, ne s'arrête pas au monde déjà bien vaste de l'animation. Tandis que fleurit l'immense succès de
Neon Genesis Evangelion, il s'attelle à de nouveaux défis, dans le domaine du cinéma
live cette fois. Les effets spéciaux, il a eu le temps d'en explorer les ficelles au sein de Gainax, par l'entremise de séries
Tokusastu parodiques, que seuls des otakus purs et durs étaient à même de concevoir :
The Eight-Headed Giant Serpent Strikes Back de Takami Arai, parodie revendiquée des films de monstres (les fameux
kaiju eiga), marquait ainsi un tournant dans la carrière de Higuchi qui se voyait pour la première fois reconnaître pour ses talents en matière d'effets spéciaux. Il poursuivra dans cette voie durant les années suivantes, pour se voir enfin propulser directeur des effets spéciaux sur un projet d'envergure en 1995 : la trilogie des
Gamera de Shusuke Kaneko. Les trois films, dont le dernier remonte à 1999, permettent au réalisateur d'
Azumi 2 et de
Death Note de revisiter le mythe, en livrant une vision plus sombre de celui qui avait longtemps été considéré comme un simple "monstre pour enfants", au contraire de l'indétrônable Godzilla. Les films ont la chance de remporter un vrai succès public, chacun rapportant plus que le précédent, mais aussi critique, puisque cette trilogie est aujourd'hui reconnue comme l'une des œuvres les plus marquantes de Kaneko. Une opportunité idéale pour Shinji Higuchi de faire reconnaître du même coup son talent.
CASSHERNCe poste, il l'occupera de nouveau en 2000 sur
Sakuya : Yûkaiden de Tomoo Haraguchi, film familial à l'ambiance très
fantasy, sur
Pistol Opera, du revenant Seijun Suzuki, ainsi que sur le remarqué
Princess Blade de Shinsuke Sato. Mais l'une de ses contributions les plus marquantes durant ces années-là n'est autre que celle qu'il livre sur le très controversé
Casshern de Kazuaki Kiriya, dont il assure non pas la direction des effets spéciaux mais le story-board des scènes d'action. On ne peut que regretter que celles-ci se montrent si illisibles, le travail effectué étant réel et notable. L'artiste n'en oublie d'ailleurs pas moins l'animation au cours de cette période, officiant notamment en tant que story-boarder sur le jeu vidéo
Onimusha, réalisé en 2004.
LORELEIAvec
Lorelei, la carrière de Shinji Higuchi prend toutefois une tournure différente. Pour la première fois, la réalisation d'une œuvre lui est confiée de A à Z, et il ne s'agit pas de n'importe quelle œuvre. Ce long métrage
live, d'une durée et d'un budget conséquents, est destiné à concurrencer les productions locales les plus exigeantes en termes d'entrées en salles. Au casting, on retrouve Kôji Yakusho (vedette d'à peu près tous les films de Kiyoshi Kurosawa, de
Cure à
Doppelgänger en passant par
License to live et
Kairo), l'un des acteurs les plus prolifiques de l'industrie du pays, Shin'Ichi Tsutsumi (
Postman Blues de Sabu), ainsi que la jeune star montante Satoshi Tsumabuki (
Jam Films,
It's Only Talk de Ryuichi Hiroki). L'action se déroule entre le 6 et le 8 août 1945, soit dans l'intervalle qui sépare les lâchages des deux bombes atomiques, et suit la tentative désespérée d'un commandant et de son équipage de mettre fin au drame, à bord d'un sous-marin aux performances exceptionnelles.
Lorelei est un film ambitieux, qui ne tient pas toutes ses promesses mais qui parvient à maintenir un certain suspense jusqu'au bout, et dont la conclusion ne manque pas d'intérêt. C'est un succès au box-office, qui ouvre la voie au réalisateur vers d'autres projets tout aussi prestigieux.
Shinji Higuchi réitère d'ailleurs dès l'année suivante avec un autre film à effets spéciaux,
Japan Sinks, réunissant à l'affiche Tsuyoshi Kusanagi (
Seance de Kiyoshi Kurosawa), Kou Shibasaki (
Battle Royale de Kinji Fukasaku,
La mort en ligne de Takashi Miike) et Etsushi Toyokawa (
Love Letter de Shunji Iwai,
Loft de Kiyoshi Kurosawa). Soit encore un casting de choix, pour un film catastrophe qui met en scène un Japon submergé par les eaux !
Japan Sinks (autrement appelé
Sinking of Japan) est un remake d'un film daté de 1973, que le réalisateur choisit de rendre le plus impressionnant possible. Résultat : le film est un énorme succès, dépassant allègrement les 42 millions de dollars de recettes en fin de parcours, et ce malgré une présence très courte (une semaine) à la tête du box-office.
JAPAN SINKSAujourd'hui, il semble que Shinji Higuchi se soit aménagé une place durable parmi les réalisateurs qui comptent au Japon. Toujours actif dans l'animation, il prête actuellement main forte à son ami Hideaki Anno sur les films à venir de la grande saga
Evangelion, en tant que story-boarder. La carrière bien remplie de ce touche-à-tout qui fait les choses en grand laisse présager du meilleur pour les années qui viennent.
Edité par France Télévisions, Lorelei sortira dans les bacs DVD le 28 février prochain. Retrouvez ci-dessous le lien vers le test complet :