Par Jean-Baptiste Guégan - publié le 19 décembre 2007 à 02h00 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 18h33 - 0 commentaire(s)
A l’heure où le cinéma japonais connaissait son second âge d’or, il était peu aisé pour un cinéaste de s’affirmer dans le peu d’espace laissé par les maîtres d’alors. Alors que Kenji Mizoguchi et Yasujirô Ozu s’imposaient comme incontournables dans l’industrie à l’orée des années 1950, surgissaient les premiers succès internationaux du cinéma local et la figure qui avec trop peu d’autres, animerait, écrasante et tutélaire, le quotidien du cinématographe nippon : Akira Kurosawa.
Ce sont ces années de guerre puis d’occupation qui virent Keisuke Kinoshita arriver via la Shochiku au devenir de cinéaste. Régna alors une longue période où les ombres des anciens masquaient les réussites et tendaient à atténuer, plus à l’étranger que dans l’archipel d’ailleurs, la vigueur et le renouveau des jeunes talents. L’une des raisons de la méconnaissance par le grand nombre de Kinoshita en tant que réalisateur et auteur vient de cela et l’attrait de sa (re-)découverte aujourd’hui est proportionnel à l’ignorance regrettable d’un mérite considérable.

Né en 1912, Keisuke Kinoshita est un de ces maîtres du cinéma japonais d'après-guerre dont les films sortirent tardivement ou pas du tout dans nos salles occidentales. Avec le support numérique, l’occasion nous est donc donnée via les ressorties MK2 de revisiter une oeuvre et de mesurer toute la profondeur d’un homme qui bien qu’attiré par le film de genre, sut toujours le transcender. Ainsi parvenant à l’expression humaniste d’une vision du monde singulière par les seuls moyens du cinématographe, ses films versent en creusant la veine de la comédie ou du mélodrame, dans la représentation de la conscience incorporée des structures sociales et le conflit inhérent qu’engendre la modernité face au conformisme traditionnel.
De fait, même si la filmographie de l’auteur reste discrétionnaire à l’étranger et davantage reconnue en son propre pays, Kinoshita est à inscrire avec ses spécificités propres dans la lignée historique des très grands du cinéma nippon. Parvenu au terme d’études de photographie à intégrer en 1933 les studios de la Shochiku, compagnie du créateur de
Gosses de Tokyo, le jeune Keisuke Kinoshita commence sa carrière comme cameraman, conservant à son profit un sens du cadre que très vite l’on verra en action. Devenant avec le temps assistant de Yasujiro Shimazu et de Kozaburo Yoshimura, il bénéficie de la politique de formation interne et dix années plus tard là où d’autres mirent peut-être moins de temps, il se voit offrir la possibilité de réaliser son premier film. Nous sommes en 1943 et ce sera le
Port en fleurs.

Une fois lancé, dans la logique des contraintes d’un studio et après avoir su dépasser les carcans d’une censure non plus militaire mais américaine, la filmographie du jeune cinéaste va s’enrichir d’un grand nombre de films à l’heure de la reconstruction. Ainsi les années 1950 et 1960 vont le voir s’essayer autant au drame contemporain ou se révéler dans des comédies plus populaires et mélodramatiques. On songera à
24 prunelles mais aussi à
Amour éternel.
Deux films cependant, marqueront sa période faste et compteront plus que tous les autres, l’imposant tant auprès de la critique que du public. Ce seront
La Tragédie du Japon en 1953, l’un des dix meilleurs films de l’histoire du cinéma local selon la critique et surtout le premier film en couleurs de l’histoire du Japon,
Carmen revient au pays, farce sur le retour à la campagne d’une strip-teaseuse délurée. Kinoshita s’impose alors comme un auteur capable d’oser les sujets les plus ardus mais également de dépasser les codifications des genres pour atteindre à une politique du film qui ne concilie rien à une esthétique conventionnelle qu’il s’attelle à faire exploser. Voir
La Rivière Fuefuki suffit à s’en convaincre dans son emploi des touches de couleurs à la manière d’un expressionniste abstrait ou dans sa systématisation du recours musical pour apporter un surplus de sens à ses productions et une subtilité de construction des plus rares.

D’autres films le verront également se révéler en traitant d’autres sujets, plus centraux, qui s’imposeront comme des composantes de son œuvre. Le rapport à la filiation et au devenir déterministe des êtres dans un monde trop grand pour les hommes sera de fait abordé dans nombre de ses films d’alors jusqu’à la sublime
Ballade de Narayama, première version filmique du livre éponyme de Fukazawa et qu’Imamura reprendra avec succès. La filmographie de Keisuke Kinoshita va donc se construire autour de thèmes récurrents et centraux, usant du film de genre qu’il soit en costumes ou populaires pour s’affirmer comme celle conséquente d’un artiste de grand talent, enclin à la réflexion politique mais n’ayant pas oublié ses années premières de photographe.
En effet, chez Kinoshita, le goût et la composition des cadres ont peu d’équivalents et son rapport à l’inscription dans le champ du monde de ses personnages est plus que signifiante du rapport que l’homme devrait entretenir dans son humilité au tout de la nature et de ses cycles. L’imprégnation des valeurs bouddhiques et shinto dans une cosmogonie qui toujours prend le pas sur la destinée humaine s’avère d’ailleurs un des cadres toujours structurants de son œuvre. Par conséquent plus encore que sa formidable dimension plastique, sa subtilité esthétique et visuelle tantôt baroque, tantôt sobre et rigoureuse, les films de Kinoshita enjoignent son spectateur à repenser le monde qui est sien et cela par le seul truchement des techniques maîtrisées du cinéma.

C’est ainsi avec art qu’il parvient avec des histoires pourtant simples ou éculées à surprendre, émouvoir ou tant choquer.
Les enfants de Nagasaki sont ici exemplaire tout comme l‘est le rapport au militarisme belliqueux qui parcourt son œuvre. Lui qui fut distingué en 1991 par le gouvernement japonais pour sa contribution à la culture nationale a donc établi à côté des trois grands son originalité, et a contribué à installer une œuvre dense et saisissante, originale et émouvante comme jamais. Mort en décembre 1998, Keisuke Kinoshita nous a donc laissé une filmographie qui reste pour nous à explorer afin que nous le replacions comme Kobayashi avant lui à sa juste place au panthéon des auteurs méconnus d’un cinéma trop facilement réduit par commodité à quelques noms.
Filmographie1983 - Les enfants de Nagasaki
1963 - La légende d’un duel à mort
1961 - Un amour éternel
1960 - La rivière Fuefuki
1959 - L’oiseau qui regrette le printemps
1958 - La ballade de Narayama
1957 - Chronique d’un couple avec joie et tristesse I-II
1957 - Tant d’années de joie et de tristesse
1956 - Le temps de la joie et du chagrin
1956 - Nuages du crépuscule
1955 - Comme une fleur des champs
1955 - Nuages lointains
1954 - Les vingt-quatre prunelles
1954 - Le jardin des femmes
1953 - La tragédie du Japon
1952 - Un amour pur de Carmen
1951 - Carmen revient au pays
1951 - Le bon démon
1949 - Histoire de fantômes japonais
1949 - À votre santé mademoiselle
1948 - Le portrait
1948 - Femme
1946 - La matinée de la famille Osone
1944 - L’armée
1943 - Le port en fleurs