Parallèlement à la sortie en salles de
Abandonnée, les trois remarquables courts métrages de Nacho Cerda (
The Awakening, Aftermath et
Genesis) seront réunis dans une édition dvd soignée qui paraîtra au mois de juin chez Wild Side. Une occasion de plonger dans le monde intérieur tortueux d'un cinéaste espagnol émule d'Agustin Villaronga aux inspirations proches de David Cronenberg, pourvu d'obsessions mortifères et de déviances sexuelles.
Malgré des styles dissemblables, tous les petits films de Nacho Cerda ont pour point commun d’être hantés par la mort (la nécrophilie dans
Aftermath, le deuil impossible dans
Genesis, l'arrêt du temps dans
The Awakening) et d’être construits comme des purgatoires brûlants où des personnages détraqués sont coincés entre la vie et la mort et cherchent désespérement une issue salvatrice pour faire la paix avec eux-mêmes. A priori éloigné de ses précédents opus ne serait-ce que par son sujet (une histoire classique de maison hantée et de malédiction familiale), son premier long métrage
Abandonnée, réalisé à la place du projet de western
Oblivion trop couteux et ambitieux, n’échappe pas à la loi des limbes. Bien que secondé, Cerda impose une vraie personnalité et refuse une nouvelle fois de cligner à l'oeil du spectateur (agression des sens, travail sur le son destabilisant) pour favoriser un climat oppressant, privilégier une prise de risque permanente, instiller une peur blanche sans mode d’emploi. Plus précisément, si on devait faire un lien entre
Abandonnée et un de ses courts-métrages, ce serait étrangement
The Awakening, son premier réalisé au début des années 90, dans lequel Nacho Cerda apparaît d'ailleurs dans le rôle d’un professeur (ce qui permet de voir la tête qu'il avait à l'époque). Cette plongée dans un univers mental possède une structure qui s’apparente à un épisode de
La quatrième dimension. Ce précipité onirique très efficace d’environ huit minutes, transgressif dans sa narration, rappelle sans en avoir l’air que Lynch, Buñuel et Svankmajer ne sont pas les seuls à exceller dans le domaine du songe désarticulé et de la folie douce qui contaminent une situation ordinaire.
Chez Cerda, les personnages s'inscrivent souvent hors des conventions sociales et/ou peinent à s'acclimater à la réalité: un homme fait l’amour à une morte dans une morgue (
Aftermath), un romantique fiévreux sculpte sa femme défunte pour peut-être lui redonner vie (
Genesis). Dans les deux cas, il traite de tabous non pas pour se rouler dans le concentré putassier mais plutôt redistribuer poétiquement les cartes du vice et de la vertu avec un élan où passe le souffle du sacré. A l’écran, ce sont de purs miracles cinématographiques qui avec des effets virtuoses (organisation du plan, cadres élégants, mouvements de caméra sophistiqués) accrochent de manière addictive, voire durable. Si dans
The Awakening, le réalisateur espagnol cherche à perdre le spectateur dans un univers multidimensionnel, il organise dans
Aftermath et
Genesis, courts-métrages à fort potentiel romantiques, des images cruelles afin de provoquer des sensations horrifiques moins spectaculaires que purement viscérales.
L’efficacité de son cinéma est telle qu’à la sortie d'
Aftermath, la rumeur voulait qu'il réalisé la fameuse vidéo
The Roswell Alien Autopsy. Dans
Abandonnée, où il exploite la thématique du double (sujet récurrent dans le cinéma fantastique) avec des restes horrifiques de Lucio Fulci (amateurs de
L'au-delà, réjouissez-vous d'avance), Nacho Cerda travaille cette même dimension organique en introduisant un personnage ambigu dans un pays étranger voire à cheval sur deux pays (un peu comme David Lynch dans
Inland Empire). Cerda décline son sujet de manière si paroxystique qu'il dépasse tout ce que l'on pouvait espérer en terme de cauchemar au risque de rendre le spectateur totalement fou.
Pour ceux qui ne possèdent pas les courts métrages en zone 1, le coffret est indispensable pour cerner l'auteur discret et minutieux de l’indomptable
Abandonnée, à la fois attiré par l’horreur, le fantastique et l’expérimentation. On retrouve ces trois veines de prédilections dans ce premier long-métrage, faux film de commande, dont la substance a également été assurée par Richard Stanley (
Hardware) et Karim Hussain (
La belle bête) et la photo par son acolyte Xavi Gimenez, chef-opérateur qui a œuvré pour Cerda par le passé (
Aftermath) et dont l’excellent travail fut déjà révélé chez Jaume Balaguero (
Darkness) et Brad Anderson (
The Machinist, pour lequel Cerda a par ailleurs signé un excellent documentaire).
Les dvds bénéficieront d’une image au format 2.35:1 avec transfert anamorphique compatible 4/3, des pistes audio espagnoles sous-titrées français, des commentaires audio de Nacho Cerda (sur
Genesis et
Aftermath), le making-of d’Aftermath, des story-boards et le scénario, ainsi qu’une galerie de photos. Wild Side n’a visiblement pas fait les choses à moitié. En même temps, ce n’est pas pour rien.
Sortie : 6 juin 2007