Par - publié le 15 novembre 2007 à 05h03 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 11h25 - 2 commentaire(s)
Présenté à tort comme un ersatz de films de fantômes japonais, Suicide Club est avant tout un pamphlet virulent sur une société gangrenée par la mode, la consommation et l'apparence. Derrière la caméra, Sono Sion, un esprit subversif. Le zone 2 arrive - enfin - en France au mois de février prochain chez l'éditeur Kubik dans un double coffret collector incluant le film Noriko's Dinner, un sujet sur la jeunesse japonaise et une interview du cinéaste.


A une heure précise, des lycéennes sautent ensemble d’un quai de gare et passent sous le train en prenant le soin d’éclabousser de sang tous les autres usagers. C'est la première scène choc de Suicide Club. Le fait divers inquiète la population. La police ouvre une enquête et découvre de drôles d’événements liés à cette affaire de suicide collectif: un sac contenant des lambeaux de peaux humaines liés les uns aux autres; des coups de téléphone avec au bout du fil une voix d'enfant étrange; une «chauve-souris» inquiétante; des petits malins rebelles; un groupe j-pop de jeunes lolitas. Pendant ce temps, les suicides continuent et l'enquête piétine. D’autant que d'autres lycéens persévèrent dans l'auto-destruction et se donnent la mort pour le fun. Suicide Club est un film très mystérieux dont le premier mérite consiste à déconstruire le récit et ne pas donner de réponses. C'est au spectateur de trouver la solution de ce puzzle: il ne pourra y répondre qu'en fonction de sa sensibilité et de son regard critique sur la société. Réalisateur underground connu pour ses poèmes, ses fictions amorales et ses pornos gays, le réalisateur Sono Sion n’opère pas dans les catégories usuelles des fabricants d’images. Il donne le maximum d'éléments au début. L'effet est inattendu et paradoxal: plus le récit avance, moins on comprend.


La rupture de ton - la première partie joue sur un fantastique sourd, la seconde sur l’horreur réaliste - est accentuée par une scène culte où un chanteur accompagné de sa bande monopolise le film pour délivrer une longue prestation musicale qui évoque par sa folie Rocky Horror Picture Show. Cette influence, revendiquée par Sono Sion, ressemble à un message adressé au spectateur pour lui demander de ne rien prendre au sérieux. De la même façon que dans la comédie musicale précitée, le cannibalisme passait comme une lettre à la poste. Ne pas croire que Sion est conscient de nous emmener nulle part et qu'il dirige avec roublardise son petit théâtre de l'absurde où les ficelles s'entremêlent, au contraire. En même temps qu'il furète dans le registre horrifique en instillant une angoisse anxiogène, notre poète, très inspiré de Baudelaire, reluque dans le blanc des yeux tristes des adolescent(e)s qui ne savent plus très bien qui ils/elles sont.


Suicide Club est moins un film sur le suicide qu'un pamphlet social sur les phénomènes de mode et la consommation de masse qui donne à réfléchir sur l'uniformité du système. Le suicide peut être vu comme une alternative de cette mode: se donner la mort, dernière jouissance tendance, est devenue une nouvelle forme de divertissement dans un Japon déshumanisé. Sion peint une adolescence immature et désabusée en manque de repères (voir la désinvolture de la scène du suicide sur le toit où se donner la mort revient à faire une expérience fatale mais hors du commun). Le seul fil conducteur du récit, c'est l’inspecteur cartésien (Ryo Ishibashi, chanteur enjoué au pays du soleil Levant, découvert en France dans Audition, de Takashi Miike) qui au passage révèle un penchant masochiste pour les personnages manipulés et vulnérables. A ce titre, inutile de comparer Miike avec Sion: les deux cinéastes ne fonctionnent pas dans la même case. Si l’un plaide pour le divertissement potache ou les transgressions exquises, l’autre au contraire témoigne d’une volonté sérieuse de critiquer la société par le bout de la lorgnette. Dans les vingt dernières minutes, presque surréelles, le récit ne répond plus au suspens mais à la détresse d’une adolescente qui pense avoir compris la clef du mystère. Son enquête qui devient intérieure la ménera dans ses ultimes retranchements. Jusque dans un théâtre bizarre où littéralement ce personnage victime de la mode (on lui arrache son piercing et son tatouage) effectue une sorte de catharsis salvatrice en compagnie de jeunes orphelins livrés à eux-mêmes. Pour Sono Sion, les enfants incarnent la lueur d’espoir sous prétexte qu'ils ne sont pas corrompus par des codes et des tendances. Dans cette scène, le réalisateur oppose la masse qu’il déteste à l’individu qu’il sauve. Et si, au bout du compte, un personnage est sauvé, c’est uniquement parce qu’il est maître de ses choix et son destin et non pas un mouton de Panurge auquel on dit ce qu’il faut consommer. Le girls’band révèle l'effet pervers de la société de consommation – Sion traduit son inquiétude face à l’enfance traitée comme un produit de consommation.


La sortie de Suicide Club en zone 2 est une bonne nouvelle même s'il nous arrive beaucoup de retard par rapport à sa sortie Japonaise. On aimerait que Kubik continue à sortir d'autres films de ce cinéaste inconnu en France comme le très étrange Strange Circus, à mi-chemin entre Alejandro Jodorowsky (le complexe oedipien, la famille sous le joug de la perversité, le mélange d'influences orientales traversé d´une âme slave amplifiée par la musique) et Fernando Arrabal (la scène de voyeurisme quasiment similaire). Une oeuvre pourtant inclassable qui, avec beaucoup de trash, de poésie et de folie, retranscrit le tohu-bohu mental d'une écrivain marquée par une enfance traumatisante avec une dernière partie proche de la fascination De Palma-Hitchcock et un rebondissement de dernière minute qui rappelle que les frontières morales ont été franchies depuis longtemps. Il faudra se contenter pour l'heure de Suicide Club, divertissement pervers et ludique, qui se situe dans le sillage des Friedkin et autres Verhoeven. Deux sources d’inspiration revendiquées du cinéaste qui aiment à simuler les règles du divertissement basique pour en creux véhiculer des messages subliminaux et signer des films terriblement ambigus. Incontestablement, Suicide Club est l'un d'eux.
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