J'ai vu des choses que vous autres ne croiriez pas. Des vaisseaux en flammes sur le Baudrier d'Orion. J'ai vu des rayons cosmiques scintiller près de la Porte de Tannhaüser. Tous ces instants seront perdus dans le temps, comme les larmes dans la pluie. Il est temps de mourir.
Roy Batty (2015 - 2019)
Il y a d'abord ce paysage crépusculaire qui libère un horizon vaporeux, où les lumières de la ville n'appartiennent plus à Chaplin, mais aux derniers vestiges d'une civilisation qui se terre dans une urbanisation décadente. La pluie acide ne lave plus les péchés. Elle se transmet comme un poison. Elle pénètre les visages obscurs d'une foule grouillante et multi-ethnique. Ridley Scott nous montre notre futur. Des humanoïdes meurtriers en cavale. Créés par l'homme, pour l'homme et à l'image de l'homme. L'Eden, ce sera pour demain.

Il y a ensuite Rick Deckard (Harrison Ford), semi-ivrogne qui lit les dernières nouvelles d'un monde désespéré. Chargé d'éliminer des Replicants en fuite, il va ajouter sa note personnelle à l'univers détraqué qui est son quotidien. Deckard est un blade runner, un détective privé échappé d'un film noir, un charisme à la Robert Mitchum enrôlé de force dans un rôle qu'il n'a plus envie de tenir. D'ailleurs, à part la chasse, que lui reste t'il à vivre? Rachael peut-être, une Replicante dont Deckard tombe amoureux. Vangelis marque la rencontre d'une complainte mélancolique et délivre une partition synthétique intemporelle. Les tonalités cristallines de
Memories Of Green sont comme des pulsations de vie qui refusent de s'éteindre.
Il y a enfin Roy Batty (Rutger Hauer), créature frankensteinienne qui se cache en compagnie de ses compagnons artificiels. Il rêve de prolonger son existence. Quatre ans de vie. Pas plus. Alors le Replicant cherche une solution pour survivre. Batty retrouve son créateur et lui dit adieu dans un complexe oedipien salvateur. C'est beau et violent à la fois. Il est maintenant trop tard. Il le sait. Mais il a un dernier combat à mener.
Dans cet affrontement final, le chasseur armé devient le gibier, tout comme l'humanoïde qui est devenu
plus humain que l'humain, pour reprendre la formule de la Tyrell Corporation. Criant au loup dans une apothéose où le jeu de Rutger Hauer marquera à jamais les esprits, Roy Batty se lance à la poursuite de Rick Deckard dans une construction rythmique tendue et fascinante. Au bout de la route, il y a la mort. La colombe de Batty peut monter au ciel: son âme est libre. Ridley Scott pare son film de fulgurances visuelles inimitables. Il a dompté son récit et l'a sublimé par des compositions de cadrages qui donnent le vertige.
S'éloignant du roman originel, le réalisateur renforce l'humanité des Replicants et joue avec des questionnements universels. Ce qui fait un homme, ce sont ses souvenirs, dont les photographies si chères au Replicants en sont les fragments testamentaires. Mais comment peut-on être sûr qu'ils nous appartiennent? C'est une seconde chance qui est laissée par Gaff (Edward James Olmos qui incarne peut-être le personnage le plus mystérieux...) à Deckard et Rachael. Une possibilité de fuir cet enfer urbain ou d'exister autrement à l'intérieur de ses murs. Les amants fuient leur destinée vers un ailleurs qui appartient à chaque spectateur.

Cette oeuvre nihiliste est avant tout la vision d'un réalisateur qui cherche à brouiller les pistes. Blade Runner est un film où les animaux sont artificiels car disparus de la surface du globe. On domestique du synthétique. Joli programme. Les visions de créatures légendaires deviennent alors plus réelles, plus réconfortantes. Rick Deckard ferme les yeux et s'échappe dans des contrées merveilleuses, comme un rêve prémonitoire du futur Legend.
Un quart de siècle plus tard, Blade Runner résonne comme un souvenir précieux et latent, comme la seconde peau d'un cinéphile dont l'influence visuelle et sonore hante comme un démon intérieur à qui on aurait ouvert la porte. Dans l'espoir que notre mémoire se souvienne à jamais de ce chef d'oeuvre qui a dépassé son propre genre pour devenir un objet socio-culturel indispensable.
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