Hideo Gosha est resté trop longtemps méconnu du grand public, éclipsé par les figures iconiques que furent Kurosawa, Mizoguchi, Naruse ou encore Ozu. Mais grâce à l'éclairage bienveillant de certains spécialistes comme Max Teissier, à des programmeurs de festivals et à l'acharnement incroyable de certains éditeurs dont HK Video, Hideo Gosha voit peu à peu l'ensemble de sa filmographie devenir accessible dans des versions le plus souvent restaurées avec grand soin. Ayant donné ses lettres de noblesse au
Chambara durant les années 1960 au Japon, ses films sont souvent singuliers grâce à un traitement très réaliste, offrant une peinture noire et profondément humaine de la figure emblématique du rônin.
Destiné à la réalisation de téléfilms pour la chaîne Fuji TV, le réalisateur fait sensation dès ses premiers coups de manivelle en offrant la série des Trois Samouraïs à la fin des années 1950. Devant l'insistance de la Shochiku pour en réaliser une version cinématographique, Gosha nous délivre un véritable électrochoc avec l'adaptation en 1964 de Trois Samouraïs hors la loi. Loin de l'héroïsme exacerbé qui magnifiait la figure, Gosha rend le rônin bien plus humain en le faisant descendre du piédestal sur lequel il trônait. Loin du maniérisme, voire du manichéisme dont le mythe se parait jusqu’alors, Hideo Gosha lui confère une épaisseur et une crédibilité des plus vivifiantes.
L’originalité des premiers Gosha, comme
Le Sabre de la Bête, est d'avoir réussi à installer son personnage de rônin à hauteur d’homme, sans esbroufe, avec ses défauts et ses cicatrices. Il détourne la symbolique préexistante du samouraï pour convoquer un sentiment de reconnaissance et d’affirmation de soi, le personnage cherchant à se défaire de la figure préétablie, simple homme de main à la solde d'un clan. Hideo Gosha va s’attacher à représenter dans ses films les différentes étapes de cette émancipation, qui se fera non sans douleurs et sacrifices. Mais le sens de l’honneur reste toujours de mise, conduisant toujours à un destin chaotique. Sword of the beast dévoile un rônin brutal et veule, Gosha allant jusqu’à infliger des blessures aux mythes, à l’instar de son rônin borgne et manchot de samouraï sans honneur. Un titre français qui traduit bien l’état d’esprit du personnage principal. C’est ainsi que Gosha froisse de plus en plus la figure du rônin allant jusqu’à lui enlever tout honneur ; il devient un individu qui n’a plus foi en des lendemains cléments, par exemple dans son film le plus connu de l’hexagone Goyokin. Le rônin n’est plus que l’ombre de lui-même, un « sans espoir » : son esprit guerrier n’est plus que pacotille, son sabre est réduit à une pure antiquité, loin de la symbolique qui veut qu’il représente le prolongement de l’âme du samouraï. Il va même jusqu’à la mascarade avec ce clown triste exhibé dans les foires de Goyokin. Il atteint des sommets avec Tenchu et Les chasseurs de ténèbres dans lesquels le rônin est littéralement manipulé pour perpétrer des crimes aux enjeux politiques.

En fait, la figure du rônin telle que Gosha l’a abordé renvoie à une société en proie à l’individualisme au détriment de la dimension de groupe, dans laquelle l’honneur sombre peu à peu. La société vacille donc et un nihilisme l’envahit, où la croyance n’est plus. La paix intérieure est loin d’être aussi évidente à conserver qu’auparavant, le samouraï devenant un homme presque ordinaire indissociable du commun des mortels. Une approche sans fioritures ni compassion du samouraï. Chaque personnalité qui se dissimulait auparavant derrière les valeurs traditionnelles se dévoile avec son lot de noirceur et d’amoralité. Les êtres peuvent se montrer violent, lâche, avide de pouvoir, sans le moindre honneur. Le mythe s’effrite et s’abaisse à hauteur d’homme. Gosha délivre ainsi des films captivants, appuyés par un langage cinématographique vecteur de sens et par un découpage et un choix de cadrage véhiculant symboliquement le sens global de ses films.
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