Sertie dans un beau boîtier holographique, cette édition Collector est constituée de deux DVD, l'un contenant le film de 164 minutes et une présentation du musicien Jean-François Zygel, et le second comprenant l'ensemble des suppléments. Pour parachever cette superbe édition de Carlotta, dans la lignée des précédentes, l'éditeur fournit un très beau
portfolio de 32 pages, livrant de magnifiques photographies du tournage et des acteurs du film sur papier glacé. La classe !
La
Présentation par Jean-François Zygel (2'45) est une bonne introduction à ce " film manifeste de la modernité ". Revenant brièvement sur les moyens exceptionnels, les décors ou les mouvements de caméra de l'opérateur image, le pianiste annonce ce que sera le fil conducteur de son accompagnement musical, " un moteur rythmique " pour un " film plastique, rythmique, une image pulsion ". Le deuxième axe de son introduction concerne plus prosaïquement la présentation de l'intrigue du film, des acteurs et quelques mots sur le réalisateur Marcel L'Herbier. A noter pour la fabrication de ce supplément, une réalisation et un montage inspirés de la part de Carlotta, comme à son habitude.
Presque aussi réputé que le film lui-même,
Autour de L'Argent réalisé par Jean Dréville (40'01) est un formidable documentaire d'époque retraçant le tournage du film de Marcel L'Herbier. Sans parler de making-of, terme anachronique, ce document permet de découvrir l'envers du décor grâce aux prises de vue du futur cinéaste et de son commentaire audio réalisé a posteriori en 1971 lors de la sonorisation du film. Si le procédé était déjà utilisé par d'autres cinéastes novateurs (particulièrement Abel Gance dont le
Napoléon de 1925 avait vu certaines scènes de tournage enregistrées par d'autres caméras indépendantes du film), la démarche de Dréville mérite d'être doublement soulignée. Tout d'abord pour sa valeur de témoignage de cette aventure qu'est un tournage de film, ici pour
L'Argent de Marcel L'Herbier, mais aussi pour le cours de cinéma qu'il donne, que ce soit techniquement ou sur l'art du cinéma muet. Montrant les différents aspects du tournage du film de L'Herbier (éclairage, mouvements de caméra, décors, etc.), le premier axe de ce documentaire permet de rendre un vibrant hommage au travail du réalisateur de
L'Argent et à toute son équipe. Loué pour sa mémoire infaillible, Dréville livre en outre dans son commentaire quelques renseignements pour les historiens du cinéma sur ce film muet d'exception, comme le budget de cette superproduction de l'époque ou quelques anecdotes amusantes sur les petits secrets des films muets, du violoniste venant donner l'ambiance d'une scène sur le plateau pendant le tournage aux dialogues parfois osés prononcés par les acteurs lors de leurs scènes... mais qui suscitaient des réactions étonnantes lors des projections lorsque les sourds-muets lisaient sur leurs lèvres ! Si l'aspect documentaire est fascinant, le deuxième axe du film est tout aussi impressionnant. En effet, Dréville donne une véritable leçon de cinéma, en recensant un répertoire d'usages et de techniques du cinéma muet mais surtout en les montrant par l'image dans sa réalisation même. Photographe amateur touchant pour la première fois une caméra, le jeune homme montre déjà des aptitudes esthétiques qui lui vaudront plus tard une solide réputation de grand technicien. Et effectivement, la réalisation de ce documentaire est de toute beauté, le jeune homme s'inspirant du maître L'Herbier pour soigner profondeur de champ dans les coursives des décors, travellings, montage " accéléré ", et autres astuces du muet comme les fondus manuels. Plus qu'un simple témoignage sur
L'Argent, le film de Dréville est ainsi un hommage tout entier au film muet et une véritable démonstration cinématographique. Un document exceptionnel qui ne pouvait manquer aux suppléments du film.
Marcel L'Herbier poète de l'art silencieux (54'07) nous présente de façon un peu confuse un portrait de Marcel L'Herbier. Réalisé par Laurent Véray, enseignant et président de l'AFRHC (Association Française de Recherche sur l'Histoire du Cinéma), ce documentaire peine à trouver une ligne directrice pour évoquer le grand réalisateur du muet. Ainsi, l'acteur Frédéric Pierrot se retrouve aux Archives du Film Français pour discuter quelques temps de la restauration des films de L'Herbier avec Jean-Louis Cot, chargé dans sa jeunesse de ses oeuvres sous sa tutelle, avant de revenir ponctuellement nous lire des extraits de critiques ou des textes du cinéaste, tandis que sa fille et des historiens du cinéma viennent ébaucher une biographie, une lecture du film et des anecdotes sur
L'Argent. Séparément, chacun de ces éléments est intéressant, et l'on en apprendra un peu sur la vie de Marcel L'Herbier, un peu plus sur
L'Argent, que ce soit sur les conditions de tournage du film avec Alain Carou et Dimitri Vezyroglou, ou sur les lignes de force qui le sous-tendent, des références implicites soulignées par Christophe Gautier à cette " érotisation du rapport à l'argent " superbement soulevée par Noël Burch, et beaucoup moins sur ses recherches esthétiques. Mais tous ces éléments disparates ne trouvent pas une unité au sein du documentaire qui commence par être une biographie du réalisateur pour finir sur
L'Argent, tout en étant coupé d'une sympathique interview du réalisateur de 1969, d'extraits de films de Marcel L'Herbier et d'extraits du film de Dréville
Autour de L'Argent. Des propos intéressants, une découverte un peu tronquée du réalisateur et de son oeuvre qui arrête sa filmographie à
L'Argent, mais une narration trop évasive qui manque de circonscrire son sujet.
L'arrivée à Paris de Brigitte Helm pour le tournage de l'Argent (1'09) montre des rushes filmés par Jean Dréville de l'arrivée pour le film de Marcel L'Herbier de la vedette allemande du
Metropolis de Fritz Lang. Certainement des chutes qui n'ont pas trouvé leur place dans le film de Dréville, et le genre de petite attention de cinéphile que nous réserve fréquemment Carlotta.
Les
Essais des acteurs (17'05) montre les castings effectués par le réalisateur pour son film. Certains n'ont pas été retenus mais il est amusant de constater la similarité avec les méthodes d'aujourd'hui. Encore un petit supplément qui montre l'exhaustivité des bonus de l'éditeur et soigne sa réputation de cinéphile.
Après deux pages de remerciements où le musicien spécialiste de l'accompagnement en concert de films muets Jean-François Zygel dédie son accompagnement musical à son mentor Christian Belaygue, le module
Accompagner le cinéma muet (7'18) permet au pianiste de faire partager son art. Une courte présentation de la musique en salle au temps du cinéma muet jusqu'au début des années 30 (le premier film sonore,
Le chanteur de jazz d'Alan Crosland date de 1927), et Zygel explique, démonstration au piano à l'appui, les différents manières d'illustrer musicalement un film muet, du décor sonore au contrepoint en passant par l'illustration psychologique des personnages ou dramaturgique de l'action. A moins que le mélomane ne laisse cours à son intuition et n'improvise au gré des images, car comme l'indique fort justement Jean-François Zygel, " chaque film muet est une proposition différente " ouverte à l'interprétation du musicien qui l'accompagne. Une très belle explication sur l'accompagnement du cinéma muet par le sympathique musicien.
Enfin, dans un souci de cohérence musicale et de vérité historique qui honore l'éditeur, le dernier supplément permet de voir la séquence de la Bourse et de l'aviation avec le mixage sonore prévu et utilisé par le cinéaste lors de la sortie en salle du film le 25 décembre 1928. La
Scène de la Bourse avec et sans bruitages d'époque (3'35) permet ainsi d'apprécier le film tel que les spectateurs de l'époque l'ont vu, puisque cette séquence a été fort justement laissée dans la continuité musicale de l'accompagnement de Jean-François Zygel pendant le film sur le premier DVD, c'est-à-dire sans bruitages. Cette audace sonore du réalisateur en plein milieu du film, qui marque aussi sa modernité, a du paraître bien incongrue à l'époque, comme elle l'aurait été aujourd'hui en coupant l'accompagnement musical du pianiste (contrairement aux bruitages de la Bourse au début du film), et l'on peut donc féliciter l'éditeur d'avoir laissé le film dans sa continuité sonore mais aussi de nous permettre d'apprécier les bruitages originaux dans les suppléments. Un sans faute, donc.