Alejandro Amenabar a annoncé le renouveau du cinéma de genre en Espagne. Il a aussi prouvé qu'il s'y trouvait d'autres voix que celle de Pedro Almodovar. Très vite le jeune prodige connut le succès avec son premier film Tesis. Il est reconnu aux Etats Unis. Son second film Ouvre les yeux a fait l'objet du remake de Cameron Crowe, Vanilla Sky. Il réalise dans la foulée Les Autres, avec une Nicole Kidman plus hitchcockienne que jamais. Mais il est homme à brouiller les pistes et revenait en 2004 avec un film plus grave, Mar adentro, qui posait la question de l'euthanasie. Après un long silence, il revient à Cannes pour présenter Agora, avec Rachel Weisz, se situant dans l'antiquité tardive de l'Egypte, prise entre l'Empire romain et l'influence des chrétiens.
Le moins que l'on puisse dire est que son style a évolué, s'est transformé dans des films souvent différents les uns des autres (rien n'annonçait le classicisme de Mar Adentro, ou l'ambition historique de Agora). Cependant, il s'est concentré sur l'intériorité de ses héros, sa narration passant par leur prisme, ses récits étant structurés par leur perception.
Audacieuses manipulations
Né au Chili de mère espagnole en 1972, sa famille émigre en Espagne après le coup d'état de Pinochet. Là, il s'engage d'abord dans des études scientifiques, sans grand succès. Il réalise bientôt des courts métrages, vite remarqués. Il rencontre son complice Mateo Gil avec qui il coécrit ses films. A la vingtaine à peine sonnée, le court métrage Himenoptero est remarqué dans différents festivals, on place en son réalisateur de grandes espérances. Le jeune homme assume déjà les casquettes de metteur en scène, scénariste, compositeur, monteur.
Après ces succès, il s'attelle à son premier film Tesis, en 1995, notamment avec un acteur longtemps attaché à son univers Eduardo Noriega. L'histoire est celle d'une étudiante préparant sa thèse consacrée à la violence des images. Mais à la mort de son professeur, elle découvre dans son magnétoscope la cassette d'un « snuff movie » (où le meurtre n'est pas simulé). Peu à peu elle est prise dans une spirale inquiétante, voulant s'immerger dans cet univers trouble jusqu'à en devenir la victime potentielle.
Avec cette oeuvre, le jeune Amenabar s'impose comme un maître du thriller, très enclin à mener des intrigues souvent labyrinthiques, livrant une réflexion ambitieuse sur le pouvoir des images et de la perception qu'on en a (thématique commune à ses premières oeuvres). Il filme presque froidement, à distance, un sujet dérangeant, se sert de sources composites (l'utilisation de la vidéo comme élément de narration) et orchestre un envoûtant cauchemar. L'héroïne est dominée par son désir de voir, même si elle doit y risquer sa vie, un peu comme le spectateur partagé entre la répulsion et la fascination que lui inspirent ce sujet. Amenabar, joue avec le regard, l'accroche et le manipule. En même temps que le suspense qu'il installe, il questionne la fonction du voyeur, mû par le besoin de se rassasier d'images. C'est une habile mise en abyme: le spectateur, pris dans cette intrigue, s'interroge sur sa propre condition.
Avec son second film, Ouvre les yeux, Amenabar continue en 1998 à explorer les possibilités de son medium, manipulant avec brio son spectateur, piégé au sein d'une intrigue habile et alambiquée. Edouardo Noriega interprète César, homme affublé d'un masque et accusé de meurtre. Dans une atmosphère d'abord angoissante et froide, le héros raconte son histoire, celle d'un golden boy dont la réalité a basculé dans la confusion. Peu à peu, il questionne sa propre existence, se croit devenir fou, pris entre deux femmes qui bouleversent sa vie (celle qu'il aime, Penelope Cruz, et celle qui cause sa perte, Najwa Nimri). Le film bascule peu à peu dans le fantastique, comme un rêve qui tourne mal. Cet aspect cauchemardesque est très marqué ici. Le film est d'allure beaucoup plus rugueuse et crue que sa transposition americaine, Vanilla sky. C'est assez révélateur. Il y a dans la version d'Amenabar quelque chose de claustrophobe, de douloureux et de violent qui se perd sous l'oeil de Cameron Crowe. Si l'histoire des deux films est quasi identique, la version qu'Amenabar en donne est beaucoup plus dérangeante, d'un traitement plus âpre, presque documentaire, éveillant le malaise, à l'image de Tesis. Mais ce remake lui fournit l'occasion de réaliser une troisième long métrage très réussi avec des fonds américains (ceux de Tom Cruise et de sa société de production).
Vers la sobriété
Ainsi il réalise Les Autres en 2001. Il y approche une femme étrange, vivant recluse dans une grande demeure enveloppée de brume. Nicole Kidman évolue dans la phobie de la lumière à laquelle ses enfants ne doivent pas être exposés. Bientôt la maison s'emplit de bruits inquiétants et des événements mystérieux surviennent. Nicole Kidman subit au fond le même bouleversement que le héros de Ouvre les yeux. C'est la perception même de sa réalité qui devient le coeur du film. Elle croit devenir folle jusqu'à un final estomaquant, un rebondissement amené avec une maîtrise que l'on avait guère vue que chez Shyamalan dans le Sixième sens. Le récit claustrophobe dans lequel est embarqué le spectateur change peu à peu de nature. On croit d'abord être dans une maison hantée puis on pénètre au coeur la psychologie tourmentée et mystérieuse de l'héroïne. Amenabar éveille peu à peu, avec une belle sobriété et une grande élégance, le même malaise que dans ses oeuvres précédentes. Il parvient à faire partager l'angoisse qui envahit Kidman, proche de la blondeur de Grace Kelly comme jamais.
En 2004, Amenabar étonne. S'éloignant des sirènes hollywoodiennes qu'il a pourtant conquises, il va se consacrer à un sujet de société avec Mar adentro. Traiter de l'euthanasie est audacieux dans une Espagne encore très pieuse. Pour autant, cela a une certaine cohérence, puisque le réalisateur a toujours choisi depuis Tesis des sujets graves et tabous. Ici il s'éloigne pourtant du genre fantastique où il a fait ses preuves. Pourtant, s'il aborde plus sobrement cette histoire vraie, elle n'en demeure pas moins proche de sa sensibilité, puisqu'il se concentre de nouveau sur l'intériorité d'un homme. Ramon (magistralement interprété par Javier Bardem) est devenu tétraplégique. Il s'engage dans un long combat pour pouvoir disposer de sa vie (et de sa mort) comme il l'entend. De nouveau, comme souvent chez Amenabar, le personnage est paradoxal: malgré son état, il est entouré d'affection et d'amour. Le cinéaste ne fuit pas la difficulté. Son héros a le désir de mourir, constant, même si sa vie se reconstruit. C'est là qu'est l'habileté du film: comprendre la volonté et la complexité des motivations de cet homme plutôt que de s'engager plus généralement en faveur d'une grande cause.
Peu à peu, on est plongés au coeur de l'intimité de Ramon (comme auprès de tous les héros créés par le réalisateur), partageant ses rêveries aériennes sur fond de Puccini. Cependant, on peut reprocher à cette oeuvre sa fin étendue, mélo et tire-larmes, plombée par un pathos insistant et inutile. Amenabar a connu un grand succès avec ce film en Espagne. Il a également gagné l'Oscar du meilleur film étranger. La forme en est plus sage et plus classique, il est porté par l'interprétation nuancée de Bardem, décidément un très grand acteur. Cependant, cette reconnaissance est souvent celle que décrochent les réalisateurs lorsqu'ils s'assagissent et adoptent une manière plus conventionnelle.
On espère qu'après une longue pause, Amenabar livrera avec Agora un film audacieux et virtuose, caractéristique qui l'a longtemps distingué. La période historique qu'il aborde est fascinante (dans la mythique bibliothèque d'Alexandrie), son personnage principal (une astronome tentant de préserver le savoir et prise entre l'amour de deux hommes) est intrigant, Rachel Weisz est sublime. Une oeuvre d'envergure se profile. C'est du moins tout ce que l'on souhaite.