Anna Mouglalis

Le portrait de Anna Mouglalis

Le cursus de la belle a de quoi impressionner. Née le 26 avril 1978, Anna Mouglalis est en hypkhâgne à Paris, passe par la Femis et entre au Conservatoire. Elle a des lettres et de la culture,  à l'image de quelqu'un comme Mathieu Amalric (d'ailleurs également khâgneux), et cela se ressent dans ses premiers choix de comédienne, privilégiant l'ambition du cinéma d'auteur. 

Elle apparaît d'abord en 1998 dans Terminale de Francis Girod, où des jeunes gens sont bouleversés par le suicide d'une de leur amie, qui a eu des relations avec un prof de philo peu recommandable (qui profite de son ascendant sur ses ouailles pour les séduire et leur suggérer des idées nauséabondes et révisionnistes). Elle est également dans le film La Captive de Chantal Akerman où elle est une jeune lesbienne (en couple avec la belle Bérénice Béjo) qui tente d'expliquer à un Stanislas Merhar perdu dans son désir douloureux pour Sylvie Testud, pourquoi parfois les femmes préfèrent les femmes.

C'est en 2000 que Mouglalis est connue du grand public, sous la houlette de Claude Chabrol, dans Merci pour le chocolat (avec Isabelle Huppert et Jacques Dutronc). Le réalisateur y revient à son sujet de prédilection: dévoiler les secrets de la grande bourgeoisie. Mouglalis frappe à la porte de Dutronc, pianiste virtuose et reconnu, suggérant qu'elle est peut-être sa fille. Il la prend sous son aile (elle prépare un concours de piano), elle s'impose dans sa vie. On découvre la face cachée d'Isabelle Huppert, épouse du concertiste. En 2002, Anna Mouglalis est choisie pour représenter Chanel et son visage devient célèbre.

Sa présence particulière et l'exigence de ses choix l'imposent comme une égérie du cinéma d'auteur. Elle se prête aux expérimentations, ne joue pas la facilité comme sa notoriété nouvelle pouvait le laisser supposer. D'une certaine manière elle est en quête d'exigence, et la cherche dans un cinéma ambitieux qui ne s'adresse pas à un large public. Cela lui permet d'explorer un domaine de jeu fascinant. Elle croise notamment Arnaud Desplechin dans Leo en jouant « Dans la compagnie des hommes ». C'est surtout dans La Vie Nouvelle de Philippe Gandrieux qu'elle impressionne. Elle y incarne une prostituée, une « fille de l'est », qu'un militaire américain veut racheter et libérer de l'emprise de son mac. Mais pour cela, il doit trahir celui avec qui il est venu, et le livrer -littéralement- aux chiens. Le traitement du film est rude, joue sur l'appréhension qu'éprouve le spectateur, au milieu d'une réalité totalement désenchantée, dans une lumière atténuée, d'aube ou de crépuscule, dans l'ambiance perturbante et apocalyptique d'un Kosovo plongé dans la chaos. La femme est l'image de la tentatrice, de l'icône, de l'inspiratrice pour qui on se perd sans pour autant la comprendre (le titre du film est une référence explicite à Dante et à son amour pour sa Béatrice). Une muse donc, encore et toujours une icône mystérieuse et vénéneuse. 

Novo de Jean Pierre Limosin, la voit tomber amoureuse d'un Edouardo Noriega amnésique (ressemblant au héros du Memento de Christopher Nolan), et elle tente d'être sa mémoire, livrant du même coup une belle réflexion, empreinte d'érotisme, sur l'amour. C'est cette présence étrange et particulière que l'on recherche également dans le Loup de la côte ouest, enquête labyrinthique et un tantinet hermétique. 

Anna Mouglalis continue de choisir ses auteurs. Dans En attendant le déluge de Damien Odoul, un Pierre Richard émacié se prépare à l'agonie en conviant une troupe de théâtre dans son château pour y donner une pièce consacrée à Dionysos (Dieu du vin et de l'ivresse dans l'antiquité grecque). Son aura de muse s'impose naturellement dans ce contexte. Elle connaît de nouveau un rôle de femme fatale dans Le Prix du désir de Roberto Ando, où Daniel Auteuil est un écrivain à succès qui entretient une liaison torride avec celle que le fils de sa femme va épouser. Mais elle perce bientôt ses secrets, et la passion se mue peu à peu en entreprise de chantage et de manipulation. Elle incarne ici de nouveau la tentatrice qui entraîne la perdition de celui qui succombe à ses charmes. Dans la fresque mafieuse de Michele Placido Romanzo Criminale en 2006, elle est encore cet obscur objet du désir, la prostituée tentatrice et charismatique qui fait perdre leur sang froid aux truands les plus endurcis ou aux inspecteurs les plus incorruptibles. Mouglalis suggère comme personne cette sensualité et ce désir auquel aucun homme ne saurait résister.

En 2006, dans Les Amants du Flore, elle prête ses traits à Simone de Beauvoir dans un téléfilm qui évoque le couple mythique qu'elle a formé avec Jean Paul Sartre (et leur relation fondée sur une confiance absolue, où ils se confient chacune de leurs infidélités, dans une union d'esprits libres qui n'est cependant pas sans tourments). La voir incarner cette grande figure du féminisme est loin d'être une surprise, elle a la profondeur requise pour ce rôle. Au fond, beaucoup des femmes qu'elle a portraiturées sont d'une grande force, en même temps que des énigmes dangereuses pour les hommes qui veulent les conquérir. Elle sera de nouveau en 2009 une femme emblématique, au coeur d'une passion entre deux artistes majeurs dans Coco Chanel et Igor Stravinsky de Jan Kounen

Avec J'ai toujours rêvé d'être un gangster, en 2007, Anna Mouglalis dévoilait son ironie, la fantaisie que l'on a assez peu exploité chez elle -ce qui est souvent la malédiction des belles femmes-, un sens du décalage parfaitement dans le ton. A avoir traversé tant d'univers exigeants, à avoir incarné si souvent des mystères sensuels, des héroïnes un peu éthérées à la beauté baudelairienne, impassibles, inquiétantes (comme les mots du poète qui évoquait la Beauté: « Je suis belle, ô mortels, comme un rêve de pierre »), on ne s'attendait pas à cette désinvolture, cet humour là, cette jubilation à épouser l'exercice de style. On a le sentiment de découvrir sa force également, dans l'aplomb qu'elle a à porter de grandes figures de notre vie culturelle, à leur rendre hommage avec conviction. 

On a pu craindre que la sublime actrice demeure un trésor précieux et caché, une muse underground au charme évocateur et raffiné réservée à l'intransigeance d'un cinéma confidentiel et expérimental (un peu comme Marianne Faithfull ou Tilda Swinton au début de sa carrière). Il est rassurant de voir qu'elle s'impose peu à peu au grand public, dans des rôles à la hauteur de son élégance et de son audace.



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