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Arnaud Desplechin

Le portrait de Arnaud Desplechin

D'Arnaud Desplechin, on pourrait dire qu'il est le réalisateur typique du cinéma d'auteur français, héritier de la Nouvelle vague. Mais comme une telle formulation pourrait se nimber d'une connotation péjorative et un peu cliché, disons qu'il est l'un de ceux qui osent l'exigence et l'intelligence au cinéma. Il livre une oeuvre profondément intime et personnel avec un ton qui lui est propre (dirigeant ses acteurs et les faisant par exemple parler d'une manière précieuse qui n'est pas sans rappeler Truffaut). Il a une formation académique, passionné qu'il est de cinéma depuis l'enfance, il a suivi le cursus idoine, jusqu'à faire l'Idhec où il a notamment croisé Pascale Ferran (réalisatrice césarisée pour Lady Chatterley).

Il débute comme directeur de la photographie d'Eric Rochant et ne livrera son premier moyen métrage qu'en 1990. Intitulé La Vie des morts, il y fait appel à des acteurs qui seront des figures importantes de son cinéma: Marianne Denicourt et Emmanuelle Devos. Dès ce premier essai, on découvre son goût pour les sphères de l'intime et de la famille en particulier (ici on se réunit à la suite d'un suicide), que l'on retrouve dans Un Conte de Noël (sortie en DVD le 3 décembre). Il est primé et remarqué, ce qui lui permet de financer son premier film, avec en son sein un acteur qui demeure presque l'incarnation de son oeuvre, Mathieu Amalric.

 

Desplechin est homme de troupe. Son premier long métrage, La Sentinelle,  est de nouveau presque familial dans sa conception (il le co-écrit avec Pascal Ferran). Son propre frère y joue d'ailleurs, ainsi que Chiara Mastroianni qu'il retrouvera régulièrement. Le registre est inattendu puisque c'est celui du film d'espionnage. Après avoir découvert une tête réduite dans sa valise, un jeune homme est obsédé par le fait de reconstituer le passé de sa mystérieuse trouvaille. Il se trouve embringué dans une histoire qui se déroule sur fond de guerre froide. Le film est ambitieux, romanesque, prend les proportions et le temps qui sont nécessaires à Desplechin pour poser son style. Il met en scène un monde où on s'immerge, auxquel on se convertit, pas toujours facile d'accès mais d'une profondeur extrêmement rare et appréciable. Le cinéaste a ce don: il impose son rythme avec une autorité envoûtante. Il a du souffle. Ce qui pourrait passer pour un exercice de style cérébral si on l'aborde avec un regard superficiel, finit par vous prendre dans ses filets, par devenir viscéral et intense. Voilà un thriller d'auteur. La chose est rare, étrange, hors normes, indéniablement culottée et réussie.

Son second film, Comment je me suis discuté...(« ma vie sexuelle »), sera en 1994 plus personnel encore puisqu'il explorera les relations compliquées d'un trentenaire avec trois femmes dans sa vie. Amalric est donc pris entre Emmanuelle Devos, Marianne Denicourt et Jeanne Balibar. Il est un universitaire qui se débat dans les rivalités amoureuses ou amicales et devient un peu l'alter ego du cinéaste. Le petit milieu névrotique des facs et la dépression du personnage principal sont de nouveau racontées de manière extrêmement prenante (grâce à l'interprétation intense d'Amalric, à la fois fantasque et douloureux). Il ne parvient pas à boucler sa thèse. Il évolue dans un milieu brillant, cultivé et bavard. Les échanges pourraient lasser, mais l'acteur principal en particulier, crée l'empathie et suscite la complicité du spectateur, l'intérêt pour ses rencontres et ses états d'âme. L'interrogation est certes profonde, sur le sens de l'amour et de l'existence, mais Desplechin n'est jamais hermétique. Intellectuel, assurément, mais absolument accessible et assez fascinant. L'ambition et l'intimisme au cinéma ne signifient pas forcément l'ennui, comme on le prétend trop souvent (sinon que ferait-on de Bergman?).

Avec Esther Kahn en 2000, Desplechin change de registre et tourne en anglais, choisissant pour incarner son héroïne la jeune Summer Phoenix (soeur de River et Joaquin). Le temps change puisqu'on est dans le XIXème siècle finissant à Londres, où une jeune femme issue d'une famille juive est introvertie et mystérieuse. Elle a la révélation au théâtre, saisit instantanément et passionnément ce qu'il y a de faux dans le jeu des comédiens qu'elle voit. Elle deviendra actrice -elle l'est déjà instinctivement quand elle imite ses proches-. Elle se révélera. On assiste alors à sa formation dans ce domaine, à l'expérience vécue qu'il lui faut acquérir pour exercer son art. Les scènes où elle apprend comment jouer auprès de Ian Holm, sont sublimes. La dernière représentation qui clôt le film est douloureuse, puisqu'elle joue alors qu'elle est dominée et quasiment anéantie par une trahison amoureuse. Elle finit de devenir actrice, même bouleversée, elle jouera son rôle. L'évolution de Summer Phoenix, ses éclats soudains de passion ou de rage qui viennent briser son apathie de surface sont absolument captivantes. La forme est plus classique qu'à l'accoutumée, mais le film est une plongée fascinante dans le monde des acteurs de ce temps là. 

Le cinéaste continuera d'explorer ce monde de manière beaucoup plus expérimentale, organisant deux films autour de l'adaptation de Dans la compagnie des hommes d'Edward Bond, Leo en jouant dans la compagnie des hommes et Unplugged, en jouant dans la compagnie des hommes, y intercalant des passages d'Hamlet, filmant et fondant son film sur des répétitions préparatoires. On y croise Sami Bouajila dans le rôle d'un homme d'affaires livrant un combat contre son rival. D'où le parallèle avec Shakespeare et ses rivalités classiques. Anna Mouglalis apparaît dans le rôle d'Ophélie. Le héros se dévoile au fil des tensions. Etranges oeuvres de transition avant Rois et Reines, les films livrent une réflexion formelle, une recherche audacieuse que seul le cinéma d'art et d'essai permet. La distribution en salles fut logiquement assez confidentielle. Mais la quête était assez captivante, faisant correspondre les modernes et les classiques d'une manière assez convaincante.

Dans Rois et reines, oeuvre de nouveau très ambitieuse dans sa manière de dépeindre les intériorités, Desplechin évoque le deuil douloureux d'Emmanuel Devos, interroge l'amour paternel (dans le mot assez surprenant que lui laisse son père après sa mort qui remet toute la relation qu'elle avait avec lui en cause, dans la réaction d'Amalric refusant d'adopter le fils de son ex-femme). Il compose surtout un très beau portrait d'artiste fiévreux et excentrique, confiant de nouveau un rôle magnifique à Mathieu Amalric. Ce dernier a par exemple une corde de pendu et une chaise dans son appartement pour voir l'effet que ça fait, insulte les impôts sur son répondeur et sort occasionnellement déguisé en mousquetaire. Il finit par être interné contre son gré. A l'asile, il agonit la psy Catherine Deneuve d'insultes dans un échange plutôt réjouissant. Mais les fous ne sont souvent pas ceux qu'on croit et Emmanuelle Devos va peu à peu perdre pied alors qu'Amalric deviendra dépositaire d'un équilibre et d'une sagesse étrange. Au fil du film, on vient à connaître ces personnages au plus profond de leur intimité et de leur secrets, ce qui fait la richesse et le coeur du cinéma de Desplechin. Entre folie, humour, mort, sexe, désespoir, amour et provoc, il réalise un film de grande ampleur, abordant des problèmes multiples grâce la densité de ses personnages et la finesse de ses acteurs.

La famille est, de longue date, l'un des grands thèmes du cinéaste. Il explore la sienne dans le documentaire L'Aimée en 2007, encore une parenthèse, comme les deux expériences autour de Dans la Compagnie des hommes, avant un grand film. Cette fois, il pose les prémisses de Un conte de Noël. Avec ce dernier, il revient aux sources de son inspiration (déjà le sujet est voisin de son premier film, la Vie des morts). Une famille se réunit autour de la mère Junon (du nom de la femme de Jupiter, harpie et colérique, souvent assez antipathique). Elle est malade du Cancer. Seule la greffe d'un donneur compatible pourrait la sauver. Elle retrouve ses enfants, dont Amalric, fils répudié depuis longtemps qui, paradoxalement, pourrait la sauver. Mais le jeu de massacre commence. Les haines les plus profondes et les plus sincères se trouvent au sein des familles et affleurent sous les repas de Noël. Peu de gens osent exposer cette vérité simple, hormis Bergman dans Sonate d'automne et Saraband: les parents n'aiment pas forcément leurs enfants (comme cette scène où Amalric et Deneuve se confient en riant leur haine mutuelle). On sort les cadavres des placards (surtout celui d'un frère disparu depuis longtemps du même mal que Deneuve et qui hante le souvenir de chacun).

 

Puisant régulièrement dans sa propre vie, Desplechin se livre avec délice à ce genre de jeu de massacre, ici tellement jubilatoire (il était assez cruel à la fin de Rois et reines quand Emmanuelle Devos découvrait la lettre de son père). On va toujours au delà de l'évidence pour aller au plus profond des êtres, dans leur intimités, leurs contradictions, leur détresse ou leur dérision, dans tout ce qui ne s'avoue pas, dans tout ce qui est caché et que la caméra de Desplechin sait dévoiler. Il est proche en cela de l'univers de l'un des plus grands écrivains contemporains, Philip Roth, qu'il adaptera prochainement. Leurs sensibilités voisines devraient donner quelque chose d'assez beau et profond.

 


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