Asia Argento possède un charisme hors du commun, une aura de rock star vénéneuse qui fait d'elle une actrice fascinante, troublante et attirante, une muse destroy et touchante et souvent l'égérie d'un cinéma farouchement indépendant (celui du grand Abel Ferrara notamment). L'aspect cosmopolite et varié de la carrière de cette icône brune est frappant (on se souvient par exemple de son apparition dans Marie-Antoinette de Sofia Coppola). Son oeuvre en tant que cinéaste est dérangeante, violente, brute, borderline et emprunte d'un romantisme noir et d'un profond désespoir (de Scarlet Diva à l'excellent Le Livre de Jérémie). Abordons les facettes de l'ensorcelante Asia et de sa filmographie atypique.
Enfant prodige
La belle Asia est née un 20 septembre 1975, fille du grand Dario Argento et de sa muse Daria Nicolodi. Elle connaît une enfance à part, son père se tenant à distance. Elle devient une lectrice vorace pour combler sa solitude, écrit des poèmes à un âge tendre, se destine d'abord à l'écrit. Mais à l'âge de neuf ans, elle apparaît déjà au cinéma dans le film d'un ami de son père. La fillette se prête alors à quelques films (Démons 2 de Lamberto Bava par exemple) avant de connaître une première expérience d'importance avec Nanni Moretti dans Palombella Rossa en 1989 (dont elle ne garde pas un excellent souvenir).
Elle apparaît en 1993 dans les Amies de coeur de Michele Placido, interprétant le rôle marquant d'une jeune fille abusée sexuellement par son père psychothérapeute. A partir, de là elle est considérée comme une actrice à part entière et sort de l'ombre paternelle. Elle commence à gagner la reconnaissance. Dario Argento se rapproche enfin et va faire appel à elle dans Trauma en 1994, Dario et Asia vont se lier grâce au cinéma. Elle sera à peine sortie de l'adolescence, à l'affiche de l'âpre thriller le Syndrome de Stendhal en 1996 (en femme flic sur les traces d'un terrifiant serial-killer). Malgré son jeune âge, elle impressionne déjà par sa profondeur, sa sensualité et les univers troubles et violents qu'elle sait embrasser. On la revoie ensuite de loin en loin sous le regard de son père (dans Le Fantôme de l'opéra en 1999 ou Mother of tears en 2007). Mais elle s'émancipe assez vite de sa glorieuse ascendance et se fait remarquablement vite un prénom et un univers.
Vénéneuse prestance
En Italie, alors qu'elle a arrêté ses études à 17 ans pour se consacrer au cinéma, elle était déjà une star, s'étalant à la une des magazines avec une sensualité et un tempérament qui faisaient déjà sensation. C'est en 1994 qu'on la découvre en nos contrées, au sein du fiévreux et furieux la Reine Margot de Patrice Chéreau (adaptation frissonnante et brillante du roman d'Alexandre Dumas). Dans le rôle de la maîtresse d'Henry IV, attirante et empoisonnée, elle fait une prestation marquante. Dès lors, en tant que comédienne, elle n'aura de cesse d'affirmer sa liberté, son indépendance et son goût pour les univers sulfureux.
Sa rencontre avec Abel Ferrara pour New Rose Hotel en 1999 est déterminante. Il est une influence majeure pour elle en tant que réalisatrice. L'univers tourmenté, érotique et sulfureux du cinéaste lui convient parfaitement et elle peut laisser libre court à son talent pour l'improvisation et la provocation (ici elle est engagée dans une sombre manigance par Willem Dafoe et Christopher Walken et déploie son charme troublant). Elle poursuit sa carrière internationale dans B.Monkey de Michael Radford en 2002 où elle est une femme fatale, dangereuse et tentatrice qui va entraîner celui qui s'est épris d'elle dans son monde interlope (ses partenaires sont Rupert Everett, Jonathan Rhys Meyers et Jared Harris). Elle s'identifie fort à ce personnage, d'une manière presque fusionnelle. C'est l'une des plus fortes expériences de sa carrière de son propre aveu.
Dès lors, même dans les productions plus académiques, elle apporte à ses rôles ce quelque chose de maléfique et de vampirique. Parfois ce dernier trait est à prendre au sens littéral comme en témoigne Les Morsures de l'aube d'Antoine de Caunes en 2001. Cette héritière de l'étrange et de l'épouvante a en elle cette fascinante prestance, inquiétante, belle et menaçante, comme une figure du mal. Elle a la beauté du diable.
Cinéaste intègre et investie
Depuis longtemps sa sensibilité hors du commun irradie dans ses rôles. Il ne faut pas longtemps pour qu'elle ressente le besoin de l'exprimer à plein, dans un premier court-métrage, La Tua Lingua sul mio cuore en 1999. Elle avait d'abord réalisé un segment de DeGenerazione en 1994. Avec Scarlet Diva en 2001, elle réalise ce premier film comme un autoportrait cru, trash et romantique. Elle est une merveilleuse fille perdue, qui vit un amour impossible avec un chanteur de rock australien. Son héroïne, actrice reconnue, essaie de tracer sa voie pour parvenir à réaliser un film, tout en subissant les assauts et les humiliations qui vont avec sa gloire (dont les avances d'un producteur américain très libidineux). Les séquences sont violentes, la vie de cette héroïne est désenchantée. La sexualité et les excès sont là, face à une caméra numérique qui les détaille avec fièvre. On pénètre dans le malaise et les espoirs fragiles de cette jeune actrice. On l'accompagne dans son intimité déboussolée. On connaît ses démons et son existence surréaliste et parfois glauque. C'est une oeuvre d'une sincérité poignante, d'où se dégage un romantisme absolu et sans concession, une souffrance sublime. L'oeuvre est manifestement cathartique et exorcise quelques démons.
Sa réalisation suivante ira plus loin encore dans la descente aux enfers. Le Livre de Jérémie raconte en 2005 l'odyssée cauchemardesque d'un enfant enlevé à sa famille adoptive pour être rendu à sa mère naturelle. Asia campe cette dernière, une sorte de mélange terrifiant entre Courtney Love (pour le look), Cruella et tous les Thénardier réunis qui fera passer son fils par tous les sévices (la violence de ses différents « papas », la pédophilie, les larcins, le vol). Le garçon vit un véritable voyage au bout de l'enfer qu'elle met en scène avec une belle maitrise. On songe aux meilleurs moments du cinéma indépendant américain, peuplés d'acteurs fascinants (Le chanteur de Marilyn Manson au naturel, Michael Pitt, Peter Fonda en pasteur, Ornella Mutti ou encore Jeremy Sisto, déjà remarquable Six feet under)... La démarche intègre et le point de vue impitoyable de la cinéaste se confirment. On attend la suite de son oeuvre écorchée vive avec une grande impatience.
Egérie des auteurs, choix éclectiques
Elle continue sa carrière d'actrice en variant les plaisirs, dans l'inquiétant thriller La Sirène rouge d'Olivier Megaton (adapté de Dantec) aux côtés de Jean Marc Barr, de nouveau dans la peau d'une flic. Elle s'aventure un temps dans la grosse production américaine xXx de Rob Cohen.
Photos la sirène rouge, xXx
C'est dans un autre registre plus expérimental, ambitieux, intense et intimiste qu'elle connaît la grâce, comme dans Last days de Gus Van Sant ou dans le court métrage Cindy, the Doll is mine de Bertrand Bonello (dans le double rôle d'une photographe et de sa modèle). On la retrouve auprès d'un maître de l'épouvante américain en 2005, George Romero, pour Land of the dead ou elle est -comme on pouvait s'y attendre-, confrontée à de dangereux zombies.
Elle se fond presque logiquement dans la peau de la scandaleuse maîtresse de Louis XV, Madame du Barry, dans Marie Antoinette de Sofia Coppola. Dans une autre ambiance, elle connaîtra cette même condition dans Une Vieille maîtresse de Catherine Breillat en 2008, adaptation d'une histoire de Barbey d'Aurevilly, auteur dont l'oeuvre était osée à son époque. Elle y campe l'amante qu'un jeune homme a fréquentée pendant dix ans et qu'il veut quitter pour se marier à une jeune femme respectable dont ce libertin s'est épris.
Elle retrouvait en 2007 Abel Ferrara dans Go-Go tales (qui après la spiritualité de Mary se livrait à une fantaisie dans une boite de Strip tease) ainsi que Bertrand Bonello pour De la Guerre (avec Mathieu Amalric et Guillaume Depardieu). Elle participait à une histoire étrange dans Boarding Gate d'Olivier Assayas où elle est l'ancienne maîtresse de Michael Madsen, prise dans un sombre engrenage. Dans Transylvania en 2006, elle part en voyage sous la caméra de Tony Gatlif Plus que jamais, Asia Argento est l'égérie des auteurs et rend justice à leurs ambitions.
C'est une artiste totale et accomplie. Tourmentée et fascinante, Asia Argento a très vite imposé son ambition et son exigence. Elle a intégré l'univers de cinéastes uniques et ambitieux en devenant leur muse. Mais au contraire de bien des inspiratrices, elle n'est pas liée à un pygmalion. Elle est créatrice elle-même, à la tête d'une oeuvre douloureuse, intense et captivante. Elle est de ces artistes rares et imprévisibles dont on ne sait jamais trop quoi attendre. Elle est quelqu'un qui n'a pas peur d'aller très loin dans ses blessures pour les transformer en art. C'est ce qui fait d'elle une beauté singulière au tempérament presque intimidant.
Nicolas Houguet