Charlie Kaufman

Le portrait de Charlie Kaufman

Charlie Kaufman est sans doute ce qui est arrivé de mieux au cinéma américain et à ses scénarios calibrés depuis des années. On ne peut qu'être estomaqués par l'audace du bonhomme, son inspiration totalement atypique et loufoque. Imaginez la tête des producteurs lorsqu'ils lisent le scénario de Dans la peau de John Malkovich... Ces pauvres costards-cravates ont dû se creuser les méninges pour trouver un coeur de cible. Bref, cet urluberlu est assurément un accident industriel. 

Par quel mystère a t-il pu imposer son talent inclassable et son univers particulier? Parce que le monde est aussi heureusement peuplé de gens bizarres qui ont tout de suite reconnu le caractère unique de sa plume. Ils s'appellent notamment Spike Jonze et Michel Gondry. Kaufman débarque à Cannes avec sa première réalisation intitulée Synecdoque. Rien que le titre est tout un programme: il désigne une figure rhétorique (désignant en gros un tout par un détail: un « toit » pour dire « une maison » par exemple). On imagine qu'il a eue l'idée saugrenue d'appliquer cette figure de style au cinéma. Mais par une alchimie assez inexplicable, les délires de Charlie ont souvent donné des oeuvres novatrices et assez brillantes.

 

Donc le jeune Charlie, un brin inconscient, part à l'assaut des studios avec son scénario de Dans la peau de John Malkovich sous le bras. Ne rencontrant que l'incrédulité devant son concept et essuyant refus sur refus, il finit par tomber sur Spike Jonze, qui est enthousiasmé par l'idée. L'argument est plus que farfelu. Un marionnettiste fauché est engagé dans une entreprise au septième étage et demi (et donc très bas de plafond) d'un immense building. Quoique déjà casé avec une écolo allumée soignant des animaux psychologiquement traumatisés (Cameron Diaz, toujours brillante dans les rôles déjantés), il tombe amoureux de la magnifique Maxine (trop rare Catherine Keener). Jusque là, l'atmosphère est déjà bien barrée, avec de beaux moments de poésie (lorsque John Cusack fait ses spectacles de marionnettes) et d'absurde (l'étrange assistante du patron Lester qui comprend tout de travers). Voir les personnages pliés en deux dans des décors très bas instaure une ambiance délicieusement décalée. Pourtant rien n'a encore vraiment commencé. C'est lorsque le marionnettiste loser et la fascinante Maxine découvre une porte dérobée qui leur permet d'entrer dans le corps de John Malkovich pendant un quart d'heure, que l'on craint de sombrer dans le grand n'importe quoi ou dans une expérimentation inédite et totalement jubilatoire. Passée une surprise initiale à base de « mais quel esprit malade a pu façonner pareil récit? », on demeure fasciné devant l'étincelante réussite de l'exercice de style qui ne perd jamais sa cohérence. Car le héros pour séduire l'inaccessible Maxine va investir et manipuler le corps de Malkovich. Ce qu'il n'avait pas prévu c'est que l'objet de son désir tombe amoureuse de sa femme, mais uniquement lorsqu'elle est dans le corps de John Malkovich. Voilà qui est incroyablement compliqué. Mais bizarrement, on ne décroche pas une seule seconde.

Il signe ensuite le sympathique Human Nature réalisé par Michel Gondry avec qui il entame une collaboration fructueuse. L'aspect déjanté est toujours là, la forme est cependant plus sage. Kaufman s'impose tout de même comme un conteur de bizarrerie à l'audace bienvenue. Ce couple d'écolos voulant revenir à un état naturel et pur est fort réjouissant. Le couple formé par Tim Robbins et Paricia Arquette tient véritablement le film. Ils veulent tous deux tourner le dos aux dérives de la race humaine. Ils vont s'occuper d'un homme sauvage qu'ils vont éduquer tout en tentant de le préserver des offenses du monde moderne. Cette fable est en réalité une parodie narrative, forçant les types des personnages et leur histoire. Kaufman se livre à un pastiche, une sorte de moquerie du récit traditionnel en suggérant la caricature sous l'apparente naïveté de ce conte. Gondry en souligne l'artificialité en reconstituant la forêt en studio. Il s'agit d'une oeuvre irrespectueuse, de cette irrévérence à l'écriture et à ses conventions dont Kaufman a fait la base de son style. Il s'agit d'un nouveau délire, plein d'une loufoquerie et d'une grande tendresse qui fait que l'on s'attache à ce couple de gentils allumés. Il invite également derrière cette belle légèreté à une réflexion profonde, métaphysique sur notre condition même (ce qui était déjà le cas de Dans la peau de John Malkovich).

Adaptation est le film qui marquait les retrouvailles du scénariste avec Spike Jonze. Là, il se permet le luxe suprême de refuser d'abord de raconter une histoire. Le personnage principal du film, ça sera lui, Charlie Kaufman (« gros, chauve, répugnant »), en panne d'inspiration totale après la grande réussite de Dans la peau de John Malkovich. La mise en abyme est étourdissante, l'auto-caricature cinglante. Rien n'est plus pitoyable qu'un écrivain en panne. L'autoportrait n'a donc rien de flatteur. Kaufman est incarné par Nicolas Cage. Il apparaît suant, dégarni, déprimé, névrosé. Mais il est reconnu pour son exceptionnel talent de scénariste et on lui confie l'adaptation d'un best seller. Il ne peut résister à l'offre d'autant que celle qui le propose est la charmante Tilda Swinton, envoyée du studio pour appâter l'écrivain. Le livre est consacré à un « chasseur d'orchidées ». Kaufman, d'abord enthousiaste, ne sait absolument pas comment s'y prendre. Il se prend de plus d'une irrésistible fascination pour l'auteur du livre incarné par Meryl Streep. Son frère jumeau, David vit avec lui. Ce dernier prend des cours d'écriture et pond un scenario absolument bourré de poncifs cauchemardesques, un thriller typique. Il le vend presque aussitôt. Charlie finit par lui demander son aide. L'originalité est qu'on a réellement le sentiment au début que le film se cherche, de partager l'abattement du scénariste, dans une impuissance assez belle à voir. On est surtout sidérés par l'audace et l'assurance de Kaufman de se mettre ainsi en scène. Il se livre à une autocritique satirique assez inhabituelle, sorte d'autoportrait caricatural, exercice de dévaluation systématique dont seul Woody Allen semblait avoir le privilège. Quelques idées tout simplement géniales parsèment le film: comme ce moment où la voix-off s'arrête car le procédé est dénoncé comme une scandaleuse facilité. Seulement quand Charlie et David s'engagent dans une aventure rocambolesque, le film souffre d'un sérieux déséquilibre et y perd une partie de son originalité, ne parvenant pas à maintenir la distance initiale qui était pleine de promesses. Il devient alors conventionnel et déçoit quelque peu.

Confessions d'un homme dangereux était le scénario du premier film du réalisateur George Clooney. Il y raconte le destin plutôt torturé d'un présentateur télé qui est aussi tueur pour la CIA. Tentant de concilier ses deux occupations, il fait par exemple gagner aux candidats de son jeu de merveilleux voyages à Berlin ouest. On y croise Julia Roberts en femme fatale, Clooney lui-même en espion mystérieux, Drew Barrymore en compagne sexuellement libérée et surtout Sam Rockwell totalement déjanté dans le rôle-titre de Chuck Barris. La mise en scène de Clooney demeure relativement sage et cela sert la folie de ce destin hors-normes. Le film tient d'abord sur la double vie de son héros et sur l'improbable succession de ses aventures. On imagine que cette folie et ce récit multiple avaient tout pour attirer Charlie Kaufman qui livrait ici un script trépidant, enlevé, allègre, presque avec un rythme à l'ancienne, sauf que son personnage est un anti-héros cynique qui est en contradiction totale avec le ton et la forme, faussement naïve et au premier degré. On retrouve cette ironie fondamentale, ce détournement des codes qui a souvent caractérisé l'approche de Kaufman.

Il retrouve Gondry avec le très beau Eternal sunshine of the spotless mind. Jim Carrey y trouve un contre emploi assez marquant. Il est Joel, trentenaire introverti et complexé, qui découvre que sa petite amie l'a effacé de sa mémoire au sens propre. Désespéré et en colère, il décide de subir la même procédure en effaçant lui aussi le souvenir devenu cuisant de cette histoire d'amour. Et on entre dans son cerveau. On revit l'histoire à l'envers. L'exercice de style est assez émouvant, la virtuosité « artisanale » de Gondry venant accompagner la structure très ambitieuse voulue par Kaufman. Lorsque Joel veut se cacher de ceux qui effacent sa mémoire, pour préserver l'image de la fantasque et charmante Clémentine, le récit devient virtuose et surréaliste. On fuit l'inévitable froideur scientifique, on revisite les humiliations de jeunesse et d'enfance et le film prend une dimension de plus. Kate Winslet est rayonnante dans ce personnage, on assiste de nouveau à un bouleversement, car elle est proche de l'excentricité habituelle de Jim Carrey. Curieuse et réussie inversion des registres puisque Carrey est dans la sobriété absolue, incarnant un personnage presque triste. Les seconds rôles sont tous excellents (Kirsten Dunst, Elija Wood et Mark Ruffalo) et rendent cette oeuvre extrêmement attachante. 

Dans cette grande inversion (de la fin au début, des acteurs à contre-emploi, le rêve qui prend le pas sur la réalité), Kaufman impose de nouveaux codes poétiques dans le récit, permet de comprendre et de suivre sa structure audacieuse, onirique et admirablement mise en scène. Il y a certes une dimension expérimentale, mais cela a finalement la simplicité et la naïveté d'un conte. 

Charlie Kaufman s'impose de cette manière, en détournant les codes, en jouant avec, en se les appropriant pour leur donner une cohérence nouvelle. Il ressemble à un alchimiste narratif qui par de curieux mélanges arriverait à obtenir un alliage précieux et unique. Cette dimension novatrice est rare chez les scénaristes qui obéissent souvent à des méthodes, des progressions conventionnelles pour raconter leur histoire (comme le frère de Charlie dans Adaptation). Lui les réinvente. Mais à la différence de beaucoup d'artistes ambitieux, il demeure accessible et embarque le spectateur dans ses délires. C'est ce qu'on attend de Synecdoque, sa première réalisation qui raconte la vie d'un dramaturge tourmenté (incarné par Philip Seymour Hoffman).



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