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Fernando Meirelles

Le portrait de Fernando Meirelles

Fernando Meirelles au cinéma, c'est avant tout la Cité de Dieu. Révolutionnaire dans sa forme et dans son traitement, il a donné pour la première fois à voir les favelas sans le manichéisme et les clichés qu'il est facile de leur apposer. Ainsi on ne voit pas seulement des zones barbares dominées par le crime, aux mains de dangereuses racailles. Ce qui intéresse le cinéaste est de les montrer dans leur dimension humaine, dépeindre le quotidien de jeunes gens liés par des amitiés fortes, dans une sorte de société parallèle (la favela obéit à ses propres codes, ses propres lois et semble un monde à part). Avec The Constant gardener, Il se penche ensuite sur la manière scandaleuse dont l'industrie pharmaceutique teste des médicaments sur les populations défavorisées d'Afrique. Il ne signe pas pour autant une sorte de documentaire militant sur le sujet mais s'attache aux destins de deux personnages très différents, interprétés par Rachel Weisz et Ralph Fiennes. Il raconte leur histoire d'amour. Même lorsqu'il aborde la science fiction avec Blindness, c'est toujours avec cette approche humaniste.

 

A ses débuts, Meirelles se consacre au cinéma expérimental, puis il monte sa boite de production. Son format de prédilection est d'abord la vidéo. Ce n'est pas anodin. Dès l'ouvertur de La Cité de Dieu, film qui l'a fait connaître sous nos latitudes (même si c'était sa troisième réalisation), le montage est syncopé, énergique. On y voit une bande de gamins à la poursuite d'un poulet affolé, qu'ils vont capturer pour le manger. Il y a les visages, fugitifs, les corps et la caméra en liberté perpétuelle dans les entrailles de la cité de Dieu où on est plongés. On en découvre chaque recoin, comme des promeneurs avides d'images. 

On s'attend, vu la nature du sujet, à un film de mafia au traitement brut, à rapprocher de l'excellent Boyz in the hood. Pourtant, Meirelles s'attache à chaque protagoniste et raconte l'histoire en la découpant comme un conte, une fable qui n'est pas exempte de tendresse ou de nostalgie. On assiste à la montée du fascinant et terrifiant petit Ze, devenant ensuite Ze Pequeno. L'histoire commence dans les années 60 et s'étend sur plusieurs décennies (celles du passage à l'âge adulte). Mais on ne s'en tient pas à la seule dimension sociologique (malgré le fait que tout cela s'inspire de fait réels). Parce que l'approche est ouvertement subjective, vue à travers les yeux du personnage de Fusée. Ce parti-pris évite le jugement, la distance, le misérabilisme ou la froideur d'une situation convenue. Et c'est là toute la différence, on connaît les personnages, leurs côtés dérisoires, comiques et touchants, ils ne sont pas réduits à des clichés mais deviennent comme des connaissances. 

L'endroit diabolisé et lointain prend alors visage humain, on connaît les aspirations du jeune photographe, du sympathique Manu Tombeur, on tombe sous le charme de la plus belle fille de la favela. On se souvient des premières amours, des premiers frissons adolescents. On s'identifie. Bien-sûr il y a la drogue, les flingues, une violence presque banale présentée avec une inventivité, un art du montage et une ironie qui ne sont pas sans rappeler le Scorsese des Affranchis, qui, en même temps qu'il signait un film de mafia fondamental, dépeignait le quartier de son enfance et les personnages qu'il y côtoyait. Ici quand la violence éclate, elle a un caractère plus spectaculaire, plus choquant, car on s'est attaché à chaque protagoniste. Elle dévoile alors son vrai visage, horrible, sous les traits de Ze Pequeno. Chaque mort transforme cette fable, qui porte d'abord un regard enfantin et allègre sur ce quartier, en véritable tragédie initiatique et formatrice pour son narrateur. 

Le roman original de Paulo Lins décrivait méticuleusement le fonctionnement de ces quartiers en marge de la mégapole brésilienne de Sao Paulo, avec une profusion de personnages. Meirelles resserre le propos autour de ses quelques figures majeures, engage des comédiens non professionnels, natifs du lieu. Le résultat est d'une authenticité frappante, touchante et parfois dérangeante de justesse (ses gamins subissent la violence, l'expriment avec une intensité simple et bouleversante, comme ceux qui en ont fait l'expérience). On ressent le danger, la mort prête à surgir à n'importe quel moment, sous n'importe quel motif. Rien n'est édulcoré, ça serait même plutôt le contraire. Ze Pequeno, dont la violence insatiable est dictée par sa laideur, demeure un très grand méchant de cinéma. Les fusillades, sous la caméra tremblante, les plans de coupes affolés, donnent un sentiment de danger permanent. Les moments de narration de Fusée sont des moments de répit, à l'insouciance sans cesse menacée par une fatalité sanglante et meurtrière, toujours prête à éclater sans discernement, transformant le quartier en champ de bataille. 

Tout est conditionné par cette violence qui reprendra toujours le dessus et balaiera tout sur son passage: les amitiés les plus profondes, les grands amours, les espoirs de salut. Si le jeune Fusée finit par se sortir de la favela et de sa malédiction, c'est qu'il s'est toujours tenu à l'écart, protégé par l'objectif de son appareil photo, se transformant en témoin plutôt qu'en acteur. Il est d'ailleurs le seul qui n'est pas invité à agir directement mais à témoigner de l'existence de ses semblables en les photographiant.

La fonction de Ralph Fiennes au début de The Constant Gardener se rapproche de cela. Le diplomate réservé Justin Quayle tombe amoureux d'une pasionaria magnifique qu'il finit par épouser. Il ne partage pas totalement l'ardeur de la belle Tessa mais il est fasciné par elle sans pour autant la comprendre. Il considère d'abord son engagement d'un peu loin, comme une excentricité qui la rend irrésistible et qu'il considère avec une bienveillance amusée. Mais lorsqu'elle connaît une fin tragique, il connaît peu à peu son épouse et l'aime d'autant plus pour son incorruptible combat. Alors il s'engage, se souvient d'elle, de ses secrets, de ses absences, de ses emportements et de ses passions, de sa compassion viscérale. Il découvre la vérité sur les grandes sociétés qui testent des médicaments sur la population locale avant de les mettre sur le marché pour pouvoir soigner les riches. Enfin il se met en jeu, sort de sa réserve, sent peser sur sa vie la menace qui a emporté son épouse. Il pénètre un monde opaque et découvre une injustice superlative. Justin dans son odyssée et ses recherches, retombe follement amoureux de sa femme, se rapproche d'elle d'une manière extrêmement profonde. Il honore sa mémoire, lui rend hommage, se met à lui ressembler, à partager ses convictions et ses combats.

Ainsi Meirelles ne signe pas seulement un film à charge, mais raconte surtout cette histoire d'amour envoûtante, celle d'un homme qui comprend sa femme après la mort de celle-ci et accepte finalement de la suivre, de se départir de son flegme et de la constance tranquille de son mode de vie. Il n'est plus un homme prudent, un peu à l'écart, absorbé par son jardin, quelqu'un qui sympathiserait avec les émeutiers ou les révolutionnaires sans pour autant rejoindre leurs rangs. L'horrible disparition du personnage de Rachel Weisz l'incite à regarder la réalité en face, à sortir de sa réserve, comme une ultime preuve d'amour. Cette double dimension, sentimentale et engagée, rend ce film particulier, attachant. Un peu comme dans la Cité de Dieu, Meirelles parle d'humanité avant tout. 

Le cinéma de Meirelles a valeur de témoignage, mais il peut ne pas adopter la distance grave d'un documentaire et investir l'intimité et la subjectivité des personnages. Ainsi cela devient l'histoire d'une prise de conscience, celle de Justin qui perce le mystère de Tessa, la femme qu'il aime, en même temps qu'il découvre l'un des plus grands scandales du vingtième siècle finissant, marqué par le sida et la détresse qui étend son ombre sur le continent africain, pendant que le reste du monde détourne le regard. 

Ainsi, on suit le héros de très près, comme on est très près de Rachel Weisz, de son visage et de son corps. Encore une fois dans un mouvement perpétuel et chahuté, saccadé, caméra à l'épaule, près des regards et près des êtres, peut-être encore davantage que dans la Cité de Dieu (où on racontait la vie d'un groupe). Ajoutée à cela, on retrouve la même volonté d'authenticité: tourner sur les lieux de l'histoire, au Kenya, aider les populations locales (leur faire profiter des bénéfices du tournage, créer des emplois et laisser des infrastructures). 

 

Après être retourné dans la Cité de Dieu en produisant la série La Cité des hommes (titre éloquent pour éclairer son approche), il revient au cinéma avec Blindness. Il s'agit d'une parabole, d'un conte, comme la structure narrative de la Cité de Dieu le laissait présager. L'humanité est frappée par un virus qui se propage et ôte la vue à ceux qui en sont atteints. Tout le monde est aveuglé par une lumière blanche. Seule Julianne Moore a encore l'usage de ses yeux et tente d'empêcher les contaminés parqués dans l'hôpital où elle travaille de ne pas sombrer dans le chaos, de maintenir leur humanité. 

Cette évolution vers un récit qui s'éloigne de l'actualité ou d'un sujet de société est assez intéressante. Car on sent depuis longtemps que cela n'est pas la seule motivation de Meirelles comme metteur en scène. L'engagement n'est qu'une conséquence. S'il dépeint l'état du monde, c'est qu'il s'attache à l'existence et aux tourments de ses personnages quels qu'ils soient et où qu'ils soient, aux sentiments qui les lient. Il a une vision presque charnelle de leurs destinée, toujours au plus proche de leur perception (qui dicte à chaque fois la tonalité générale de ses films). La vue au cinéma, touche à l'âme, à l'essence même de cet art. Parler de cécité, c'est forcément aller au coeur de la souffrance intime et explorer la nature humaine dans ce qu'elle a de plus profond. 

Meirelles reprend donc ici un motif qui est le coeur de ses films. Avec Blindness, son approche se fait plus métaphysique, spirituelle, emplie d'un lyrisme bouleversant: il raconte l'âme humaine dans ses aspects les plus sombres (la violence, la brutalité) mais aussi dans son éclatante lumière (l'amour). Au fond, c'est ce qu'il a toujours fait. 



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