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Frances McDormand

Le portrait de Frances McDormand

Frances McDormand est née à Chicago le 23 juin 1957. Son enfance, comme celle de beaucoup d'acteurs, est marqué par le fait que ses parents adoptifs déménageaient énormément, dans des petites villes où son père, pasteur de son état, s'occupait de congrégations en difficulté. Le fait d'évoluer dans ces petites communauté n'est sans doute pas étranger à la justesse à la fois tendre et pittoresque qu'elle apportera à Fargo. Très tôt, elle se passionne pour Shakespeare. Une professeur d'anglais l'encourage dans sa vocation. Elle participe alors aux pièces que son lycée produit. Elle se spécialise dans le théâtre, jusqu'à étudier l'art dramatique à Yale et obtenir sa maîtrise dans ce domaine. Frances se rend ensuite à New York pour y tenter sa chance. Elle a alors Holly Hunter pour collocataire. 

C'est logiquement au théâtre qu'elle débute, vers 1984. Mais une rencontre déterminante va bouleverser sa carrière et sa vie lorsqu'elle apparaît à l'affiche de Sang pour sang, premier film des frères Coen. Holly Hunter devait à l'origine assumer ce rôle mais avait d'autres engagements et suggéra son amie pour la remplacer. D'abord assez perplexe et terrorisée, McDormand s'engage dans l'aventure, avec le douloureux sentiment qu'elle est totalement inexpérimentée au cinéma.  Ce polar est noir, très noir, d'une violence absolument sans fard. Elle est une femme infidèle, plongée au coeur d'un adultère qui tourne mal. L'histoire est légèrement ironique, mais avant tout parcourue d'une tension absolument oppressante, avec des séquences d'un suspense insoutenable (notamment quand Frances tente de se débarrasser du détective à ses trousses). Elle dégage à la fois de la sensualité et de l'inquiétude dans un Texas désenchanté et ultra-violent. Elle est une femme fatale malmenée. Elle est belle dans ce film et émouvante par la vulnérabilité qu'elle exprime dans un univers sombre et sanglant, sans issue. Elle épouse l'archétype avec superbe et saisit d'emblée le ton exigé par les cinéastes. La symbiose dépasse d'ailleurs son travail puisqu'elle se marie avec Joel Coen.

Elle entre donc dans leur sphère et celle de leurs amis de cinéma, dont Sam Raimi pour qui elle joue dans Mort sur le Grill. Encore à ses tous débuts, on la voit à la télévision dans la Cinquième dimension ou Rick Hunter. On la retrouve auprès des frères dans le délirant Arizona Junior en 1987, où elle fait partie d'un couple étrange, rendant visite à Holly Hunter et Nicolas Cage. Elle apparaît obsédée par les bébés et il s'avère que son époux est très intéressé par l'échangisme. McDormand fait de ce rôle hystérique l'une des apparitions les plus réjouissantes du film (qui n'en manque pas), adoptant un débit de mitraillette, totalement au diapason burlesque de l'ensemble.

On la voit ensuite sous d'autres cieux, dans Mississipi Burning d'Alan Parker en 1990, dans lequel elle éprouve un amour platonique pour le personnage de Gene Hackman. Elle est dans Darkman de Sam Raimi, incursion déjà réussie dans l'univers des super héros. Elle est choisie par Ken Loach pour jouer une activiste dans Hidden Agenda (qui dénonçait les méthodes de la police anglaise en Irlande du nord). Après l'échec de la Femme  du boucher (avec Demi Moore) en 1991, elle retrouve les frères Coen pour Miller's crossing, leur film de mafia se déroulant dans les années 30. Ils se lancent dans une intrigue alambiquée qui n'est pas sans rappeler le Grand Sommeil, avec des personnages poussés jusqu'aux limites de la parodie, dans un univers extrêmement sombre où règne la trahison. Frances McDormand fait également partie du chef d'oeuvre choral de Robert Altman, Short Cuts où elle est la maîtresse de Tim Robbins.

On l'emploie toujours pour sa prestance comique, son énergie, son sens subtil du timing et sa capacité à donner de l'épaisseur à des personnages secondaires, qui sans elle ne serait que des fonctions pour faire avancer l'intrigue. Cela sera le cas dans Rangoon, où elle est la soeur de Patricia Arquette, tentant de la sortir de son traumatisme en l'emmenant en Birmanie. Elle participe également à l'excellent Lone Star de John Sayles, polar à l'ambiance de western en 1996. C'est une grande réussite: ce film vous plonge dans la vie d'une communauté et explore les liens entre les personnages. Bien au delà de l'enquête, c'est avant tout une très belle galerie de portraits. C'est précisément ce qui fait la force de Fargo en 1996, le film des frères Coen qui révéla Frances McDormand au grand public et lui valut un oscar. Elle y est une policière chaleureuse et courageuse, menant l'enquête sur des meurtres survenus dans la ville de Brainerd et découvrant peu à peu un sombre complot ourdi par un vendeur de voiture pathétique (l'excellent William H. Macy). Il a planifié l'enlèvement de sa femme pour extorquer de l'argent à son riche beau père. C'est avec une humanité tendre et un peu décalée que McDormand compose ce personnage. Ce que l'on retient c'est cette chaleur, au delà de l'intrigue, cette femme à qui elle donne vie et épaisseur d'une manière subtile et discrètement ironique (par son accent et la malice de son regard). Elle lui confère un peu de sa fantaisie habituelle (notamment lors de la scène où elle retrouve un ancien camarade de classe, un peu trop envahissant).

Dans les Amateurs en 1997, elle compose un rôle réjouissant de prostituée alcoolique, dans une histoire où deux chômeurs veulent braquer une bijouterie. On la voit revenir au théâtre pour endosser le rôle de Blanche Dubois dans Un Tramway nommé désir de Tennessee Williams. Elle évolue aussi facilement dans la légèreté que le drame, avec une versatilité et une ambiguïté qui conviennent d'ailleurs fort bien au cinéma des Frères Coen. Dans Paradise Road, elle est aux côtés de Glenn Close prisonnière des japonais pendant la Seconde Guerre mondiale. Dans ce contexte grave, elle participe à un choeur pour tenir le coup et supporter sa détention. Dans Laurel Canyon, elle campe une musicienne baba-cool, mère  de Christian Bale, un peu gêné par sa liberté de moeurs alors qu'il est venu lui présenter Kate Beckinsale. Le film est assez convenu mais le rôle est savoureux. Elle participera en 2001 à Presque célèbre de Cameron Crowe, interprétant la mère d'un jeune homme vif et précoce, voulant devenir journaliste rock. Il va absolument contre l'avis maternel suivre un groupe en tournée. Cette femme aurait pu être antipathique, elle la rend attachante et attendrissante, protectrice, envahissante et péremptoire certes, mais avant tout pleine d'inquiétude et de tendresse. Dans Wonderboys, elle est la femme d'un doyen d'université et la maîtresse de Michael Douglas, écrivain anciennement glorieux et en panne totale d'inspiration. 

Elle retrouve les Coen dans The Barber, l'homme qui n'était pas là. Elle est encore une épouse infidèle, celle du barbier Ed Crane, magistralement interprété par Billy Bob Thornton. Elle est la femme insatisfaite, qui dépérit dans son mariage, rit trop fort aux blagues de son amant et traiter son mari avec une indifférence presque méprisante, tant il semble dénué de réactions (rappelant fort le héros de L'Etranger de Camus). Elle suggère ici le mal de vivre de son personnage. Tourné dans un Noir et Blanc somptueux, les frères rendent un bel hommage à un genre qui leur est cher, le Film Noir, qu'ils enrichissent de leur sens de l'absurde et d'une vision assez pessimiste de l'existence. Le point de vue du personnage principal dicte celui du film, tout ce qui arrive est vu comme à distance, par quelqu'un qui ne s'accorde pas une grande importance, qui a conscience de son insignifiance. Pourtant, cette femme est sans doute la plus classique que Frances McDormand ait pu incarner auprès des cinéastes. On la voit frustrée comme une femme au foyer rongée par l'ennui et la monotonie. La trajectoire et les motivations de ce personnage sont donc assez communes, avant que l'intrigue ne prenne un tour plus inattendu.

 Elle est ensuite la voisine de Robert de Niro dans Père et flic, la soeur complice de Diane Keaton dans Tout peut arriver de Nancy Meyers en 2004. A chaque fois elle apporte sa présence rafraîchissante et chaleureuse, bienveillante ou fantaisiste. Elle tient un second rôle dans le discutable Aeon Flux, puis retrouve Charlize Theron dans l'Affaire Josey Aimes en 2006, contant l'histoire d'une femme voulant s'imposer dans l'univers très masculin des mines de fer. Elle est l'amie et le soutien de l'héroïne.  

 

Pourtant, il est à craindre pour cette comédienne de grand talent qu'elle est ne soit définitivement associée à l'univers particulier des Frères Coen. C'est une chance car elle en incarne parfaitement l'esprit, comme on le vérifiera de nouveau avec Burn after reading et le rôle déjanté qu'elle y tient (en prof de fitness comparse de Brad Pitt, en possession d'informations compromettantes pour la CIA). On peut toutefois le déplorer quand on voit les nuances dont elle enrichit par exemple la mère de Presque célèbre ou la femme séduisante qu'elle incarne dans Laurel Canyon. A chaque fois, pour ses prestations sensibles et subtiles on la remarque, on la distingue même (elle a récolté plusieurs nominations pour son rôle dans l'Affaire Josey Aimes). Elle est une comédienne solide et polyvalente, une valeur sûre, qu'il serait dommage de réduire à son seule rôle d'égérie.

Frances McDormand est définitivement un visage attachant, que l'on aime retrouver. Elle est un exemple aussi, choisi par exemple par Rosanna Arquette dans son documentaire A la recherche de Debra Winger. Elle est de ces femmes qui assument leur âge avec grâce et ne se sont pas conformées aux exigences de beauté ou de jeunesse de Hollywood. Si le cinéma des frères Coen lui sied si bien c'est qu'elle enrichit ses rôles d'un anticonformisme toujours subtil et juste, lui permettant de sortir des archétypes qu'ils pourraient devenir en leur conférant une grande chaleur.

 


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