Harvey Keitel

Le portrait de Harvey Keitel

Harvey Keitel est l'un des visages majeurs du Nouvel Hollywood, collaborant dès ses toutes premières oeuvres avec Martin Scorsese, à commencer par Who's that knocking at my door? Ce premier long-métrage du cinéaste newyorkais a inauguré sa collaboration avec l'acteur qui fut longtemps son alter ego à l'écran. Keitel a fait longtemps partie de son univers, avant Robert de Niro. Mais ce qui ressort avant tout de la filmographie de Keitel, c'est l'intensité qui l'habite, un trouble, une douleur majuscule qu'il a parfois poussé à des hauteurs paroxystiques (auprès de Abel Ferrara). Ainsi, même si à côté de cette fièvre, il a exploré des registres plus classiques (dans les Duellistes de Ridley Scott), c'est encore sa sensibilité extrême qui venait enrichir La Leçon de Piano de Jane Campion. 

Il y a quelque chose en lui de sauvage et d'imprévisible, d'animal. Il a surtout un charisme hors du commun, choisissant de le mettre au service d'un jeune Tarantino, dans Reservoir dogs. Harvey Keitel est l'un des acteurs les plus fascinants (et les plus mystérieux) de sa génération. Ses personnages oscillent entre rigueur et tourments, dérision parfois. Ses compositions donnent à voir toute la complexité et l'ambiguïté de cet homme dont on sent qu'il joue comme il respire, comme un acte de vie ou de mort.

Né dans la rue

Harvey Keitel naît à Brooklyn en 1939 de parents d'origine polonaise et roumaine. Jeune homme pauvre, plein de colère et voulant se mesurer au monde, il s'engage dans les Marines à l'âge de 16 ans. Il est envoyé au Moyen Orient. A son retour, un ami l'incite à suivre les cours de Stella Adler à l'Actor's studio, dont il est devenu l'une des figures emblématiques. Il est l'un des adeptes les plus rigoureux de la fameuse méthode inventée par Stanislavski. Il s'est construit ainsi: par les personnages qu'il abordait dans les cafés-théâtres, par les dialogues qu'il avait avec ses professeurs pour déterminer l'identité de ses rôles. Il a su qui il était à chaque prestation, explorant ses démons, assumant la violence qu'il avait en lui, la canalisant peu à peu. On le voit pour la première fois au cinéma dans un rôle secondaire de Reflets dans un oeil d'or de John Huston. On l'a vu auparavant sur les planches jouer notamment une pièce de Sam Shepard en 1965, « Up to thursday ».

Mais c'est une rencontre presque fortuite, un coup de foudre de cinéma qui va décider du sort du jeune Harvey. Il répond à l'annonce d'un jeune réalisateur de l'Université de New York en quête d'acteurs. Et c'est ainsi qu'il joue dans Who's that knocking at my door? de Martin Scorsese en 1967, s'imposant comme l'alter ego du cinéaste. Ils ont grandi tous deux dans les mêmes quartiers, en connaissent les usages. La fusion entre eux est encore plus évidente dans Mean streets. Dans ce film, deux forces opposées se rencontrent: Keitel, tout en introversion et en sobriété face à un jeune homme de la rue hâbleur, explosif, incontrôlable, campé par Robert de Niro. Deux émules de l'Actor's studio s'affrontent ici, deux natures complémentaires. Si De Niro est la révélation du film, Keitel donne à son personnage la gravité et la sobriété qui le caractérisent souvent, maîtrisant déjà l'art de la suggestion et de la retenue. Mais il y a souvent chez lui quelque chose de souterrain, de sauvage, comme une animalité violente, toujours menaçante, sur le point d'exploser. Cette tension nourrit beaucoup de ses apparitions, comme celle, violente, qu'il compose dans Alice n'est plus ici du même Scorsese en 1975. Enfin, il est le mac, objet de la fureur du héros de Taxi Driver en 1976.

Puis une période plus trouble s'annonce pour lui, lorsqu'il quitte le tournage de Apocalypse Now dont il devait tenir le rôle principal, après un différent avec Francis Ford Coppola. En 1977, il rejoint le casting de l'excellent Les Duellistes de Ridley Scott (adaptation d'une nouvelle de Joseph Conrad dont la maîtrise formelle rappelle Barry Lyndon). Le film est hélas un échec public. Il tient un autre rôle marquant en 1978 dans Mélodie pour un tueur (« Fingers » en V.O) de James Toback, en petite frappe tentant d'échapper à son destin mafieux pour réaliser son rêve de devenir pianiste classique (Jacques Audiard fera un beau remake de cette histoire avec De Battre mon coeur s'est arrêté). Il évolue la même année sous la caméra de Paul Schrader (scénariste de Taxi Driver) dans son premier film Blue Collar. Il entre ensuite dans une longue période de purgatoire.

Traversée du désert

Harvey Keitel sombre dans la galère et les excès au fil de la décennie suivante. Il est pourtant toujours désiré. Sensible à l'intensité de l'acteur, Bertrand Tavernier le veut absolument, malgré sa réputation difficile, pour lui confier le rôle de l'homme caméra, assistant à l'agonie de Romy Schneider dans La Mort en direct en 1980. Il sera également dans une coproduction européenne, La Nuit de Varennes d'Ettore Scola en 1982. Il continue de tourner, malgré une relative disgrâce, retrouvant notamment James Toback dans Surexposé en 1983 et The Pick-up Artist en 1987. Il a croisé Meryl Streep et De Niro dans Falling in love en 1985. Mais ses apparitions de cette époque se font dans des oeuvres qui ne font pas date. S'il est toujours requis pour donner vie à des univers très différents, il ne retrouve pas l'énergie ou le feu sacré de sa première époque. 

Quand il retrouve en 1986 sa famille de cinéma, c'est pour un opus mineur de Brian de Palma, Mafia Salad. Ce n'est qu'en 1988, en retrouvant Scorsese dans le très controversé La Dernière Tentation du Christ qu'il rappelle à tous à quel point il est immense, dans le rôle de Judas. Il apparaît tourmenté, plein de douleur et d'ambivalence, exprimant des nuances de souffrance qu'il porte à leur quintessence. Si sa résurrection est encore fragile, connaissant encore l'échec dans la suite à Chinatown, intitulée Two Jakes  et réalisée par Jack Nicholson, les années 90 seront le temps de sa consécration.

Résurrection et émotions majuscules

Il retrouve Ridley Scott qui lui confie le rôle du flic paradoxal aux trousses de Thelma et Louise en 1991. Voulant les arrêter en même temps que les protéger, il est une contradiction incarnée que Keitel synthétise avec sensibilité. On le remarque également dans Bugsy de Barry Levinson où il interprète le gangster Mickey Cohen. 

Mais cette décennie est avant tout celle des grandes rencontres et de choix extrêmement judicieux. D'abord, il se joint en 1992 au premier film d'un cinéaste prometteur, Quentin Tarantino. Dans Reservoir Dogs -dont il est également coproducteur-, il est le braqueur Mr White, prenant sous sa protection son compagnon grièvement blessé (Tim Roth). On est dans un huis-clos où les tensions entre les personnages vont s'exacerber à l'extrême. De nouveau, Keitel apparaît à la fois fort et vulnérable, dans une ambiguïté sauvage qui fait toute sa grandeur. On le redécouvre alors, capable de sobriété et d'une douleur hyperbolique au  sein d'un même rôle (dans ses pleurs et ses gémissements sauvages), il est un monument d'instinct. 

Cet aspect va éclater d'une manière absolument magistrale dans Bad Lieutenant de Abel Ferrara où Harvey Keitel joue de tous ses démons, en flic violent, camé, en quête d'une rédemption impossible. Servant l'inspiration mystique et violente de Ferrara, Keitel épouse totalement ce policier à vif, comme prisonnier d'un cauchemar. Il dépeint un naufrage, quotidien, abject. Lorsqu'il est témoin du pardon qu'une nonne violée accorde à ses agresseurs, le démon qu'il est s'effondre. Il pousse un cri de bête terrassée. Il rend une scène d'épiphanie presque traumatisante tant il est expressif et plein de douleur. Il insulte Jésus Christ qui lui apparaît dans l'église, puis prend conscience de son ignominie. Le moment est l'un des plus intenses qui soit, suggère la perdition absolue de cet être, si égaré dans le péché qu'il ne saurait gagner son salut. Envisager un remake à ce chef d'oeuvre habité, dont l'émotion est dure et transperce, a tout d'un blasphème. Jamais l'intensité de Harvey Keitel n'a été exploitée d'une manière aussi crue, spectaculaire. Il retrouvera Ferrara pour une oeuvre un peu moins aboutie, Snake eyes.

En 1993, il trouve un autre personnage d'anthologie dans la Leçon de Piano de Jane Campion. La frêle Holly Hunter, muette et musicienne virtuose, arrive dans une terre désolée pour être mariée à Sam Neill. Keitel est l'être rustre qui lui achète son piano et lui permet d'en jouer en échange de ses faveurs. Un liaison fiévreuse, sensuelle et passionnée s'instaure entre eux. Il se consume pour elle dans un romantisme violent et sombre. Le rôle est multiple, Keitel y apparaît à la fois malsain, intense, séduisant, violent, manipulateur, blessé. On voit les tourments passer sur son visage, par contraste avec l'impassibilité apparente de Holly Hunter. C'est l'un des grands rôles de sa vie.

Il revient auprès de Tarantino dans Pulp Fiction en 1994, où il participe au moment le plus drôle du film (pour peu qu'on ait l'humour un peu déviant), au moment où John Travolta explose la tête d'un pauvre bougre, maculant de sang une voiture. Keitel sera l'imperturbable stratège qui gérera cette « Bonnie situation » avec classe et ironie, humiliant au passage avec une jubilation contenue deux tueurs à gages penauds. Il est devenu une icône pour la nouvelle génération de grands cinéastes américains, on le voit par exemple chez Spike Lee dans Clockers. Mais un autre rôle, tout en douceur et en tendresse, marque sa carrière, dans Smoke et Brooklyn Boogie de Paul Auster et Wayne Wang en 1995. En patron poétique d'un bureau de tabac, l'acteur dégage à la fois sagesse et une douce excentricité (celle d'un photographe capturant depuis des années le même coin de rue à la même heure). Il est le témoin bienveillant de la vie de son quartier new-yorkais, un peu spectateur, un peu ange gardien. Lui qu'on a l'habitude de voir dans des rôles plus intenses, plus axés sur la force et la virilité, fait merveille dans ce registre plus délicat, conférant toute sa densité à ce personnage. En toutes circonstances, il demeure incroyablement touchant. 

Keitel tourne sans trêves. Il est le  père qui de famille qui, à la place des vacances qu'il avait prévues, va devoir lutter contre les vampires dans la fantaisie de Tarantino et Rodriguez Une Nuit en enfer. Enfin il partage de nouveau l'affiche avec De Niro et un Sylvester Stallone magistral dans l'excellent Copland de James Mangold en 1997. Dans Trois saisons de Tony Bui qu'il produit en 2000, il est un marine en quête de rédemption. On trouve toujours cette profondeur et ces démons dont il enrichit chaque rôle, comme s'il y racontait sa vie de manière détournée. Mais il possède également une légèreté et un sens de la dérision que l'on attendrait pas forcément chez lui. Il le démontre en incarnant le spécialiste chargé de détourner Kate Winslet de la secte où elle est engagée dans Holy Smoke de Jane Campion en 1999. Il finit par être totalement dominé et manipulé par elle. Il incarne également un Elvis émouvant dans Road to Graceland.

Au l'orée des années 2000, Harvey Keitel est un acteur complet et une référence absolue. Il a continué d'explorer son jeu et d'étonner, tout au long des années 90, qui ont été glorieuses pour lui. Ces dernières années, on a cependant nettement l'impression que sa filmographie ne connaît plus de tels sommets. On l'a vu dans l'efficace film de sous-marins U571 en 2000, dans le très dispensable Dragon Rouge de Brett Ratner ou encore dans Be cool en 2005. Pourtant, au détour d'un film, on peut retrouver sa fièvre, son intensité et son intransigeance légendaires.  C'est le cas dans Un Crime de Manuel Pradal, film très noir dont il partageait l'affiche avec Emmanuelle Béart en 2006. On y retrouvait un peu des accents puissants et désespérés de l'interprète de Bad Lieutenant. A 70 ans, il est vrai qu'Harvey Keitel peut se permettre de lever le pied, jouant de son statut dans de grosses productions (comme dans Benjamin Gates et le Livre des secrets de Jon Turtletaub en 2008). Il n'a plus grand chose à prouver.

Harvey Keitel a marqué son art. Beaucoup de ses rôles sont des dates inoubliables. On se souvient avec force du désir qui était le sien dans la Leçon de Piano. Il y a ce cri, entêtant, sauvage et effrayant dans Bad Lieutenant qui résonne en nous toujours aussi fort, comme la détresse de Brando dans Un Tramway Nommé désir, comme la douleur muette de Pacino à la fin du Parrain 3, Il a exprimé une grande intensité et des émotions uniques, incarné des moments d'éternité et d'authenticité rares, gravés dans l'histoire du cinéma.



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