Née en 1971, Isabelle Carré ressent très tôt le besoin de s'exprimer artistiquement. La danse a d'abord ses faveurs. S'échappant assez tôt d'un giron familial qui l'oppresse, la jeune fille à quinze ans va vivre son aventure. Elle veut devenir comédienne. Elle s'inscrit au Cours Florent pour se former. Elle intègre après le bac, l'Ecole nationale supérieure des arts et techniques du théâtre. Cette faim de jouer se voit bientôt récompensée par des petits rôles au cinéma. Elle incarne la fille de Daniel Auteuil dans Romuald et Juliette de Coline Serreau en 1988, puis celle de Catherine Deneuve, deux ans plus tard dans La Reine blanche.
En 1992, on la remarque dans Beau Fixe, portraiturant une étudiante partie au bord de la mer pour réviser ses examens. Elle décroche sa première nomination aux Césars. Menant également de front sa carrière théâtrale où elle explore le répertoire classique (Musset et Molière), elle est requise pour des films d'époque, en touchante préceptrice dans Le Hussard sur le toit de Jean-Paul Rappeneau, et décroche sa seconde nomination au César du meilleur espoir féminin. Elle continue de se joindre à des projets assez académiques, mais d'envergure, dans Beaumarchais l'insolent de Edouard Molinaro en 1995 ou dans les Enfants du siècle en 1999.
C'est en 1997 qu'Isabelle Carré trouve un rôle étonnant et audacieux, dans La femme défendue de Philippe Harel. Filmée de près et en caméra subjective, on épouse le point de vue de son amant, on détaille les émotions sur son visage, son jeu étonnant de grâce, de naturel et de justesse. Malgré le dispositif assez curieux (et pour tout dire casse-gueule). on est sous le charme de cette actrice inattendue, à la présence intense et contrastée dans cette variation autour du thème -éternel- de l'adultère et de ses tourments. Elle obtient pour cette prestation en forme de tour de force, le prix baptisé du nom de son idole: Romy Schneider. Au cinéma, elle éclôt enfin. Elle aborde la comédie dans ça ira mieux demain de Jeanne Labrune. Puis on la découvre encore dans un tout autre univers: elle incarne une mère droguée dans Mercredi, Folle journée de Pascal Thomas.
Vertiges de l'amour
Elle retourne au théâtre, dans Madame Else, pour un rôle intense où une femme se sacrifie pour préserver la réputation de son père. Elle est récompensée en 1999 du Molière de la meilleure actrice. Au cinéma, la consécration arrive enfin, avec le rôle bouleversant que Zabou Breitman lui confie dans Se souvenir des belles choses en 2002, en jeune femme touchante, atteinte de la maladie d'Alzheimer. Elle rencontre Bernard Campan, amnésique à la suite d'un accident de voiture, qui vit avec elle une très belle histoire d'amour, fragile et fébrile, comme une parenthèse à leur souffrance à tous deux. Il retrouve la mémoire tandis qu'elle la perd. Enfin les professionnels de la profession récompensent son talent en la gratifiant du César de la meilleure actrice. Elle est ensuite l'épouse de Samuel Le Bihan, poursuivi par une Audrey Tautou inquiétante et obsessionnelle dans A la folie pas du tout de Laetitia Colombani (elle se confrontera par la suite plus directement à la folie amoureuse). Elle tombe ensuite sous le charme de Jean Pierre Bacri dans Les Sentiments de Noémie Lvovsky.
Isabelle Carré campe les amoureuses émouvantes. Mais cette dimension tendre peut se faire inquiétante, comme dans Entre ses mains de Anne Fontaine, où elle vit une histoire d'amour avec un Benoit Poelvoorde trouble et psychopathe. Isabelle passe elle-même de l'autre côté, lorsqu'elle épouse l'obsession de Anna M de Michel Spinoza. Elle y traque Gilbert Melki en se persuadant qu'il est épris d'elle. La jeune femme est tour à tour exaltée, égarée, dangereuse. C'est l'une des rares fois où on l'a vue dans un rôle plus sombre. Elle s'y montre impressionnante de justesse, en érotomane prisonnière de son obsession. Isabelle peut exprimer des sentiments forts, fiévreux, intenses. Elle peut être sur le fil. Dans le téléfilm Maman est folle de Jean Pierre Ameris en 2005, elle est une femme étrange, qui se lie au sort d'un sans-papier. Intense et innocente, elle va lui apporter son aide. Dans une ambiance plus légère, elle charme José Garcia dans Quatre étoiles de Christian Vincent.
Engagements éclectiques
Il y a aussi un engagement subtil dans les rôles de la comédienne, quelque chose de ses convictions et du regard qu'elle peut porter sur le monde. On en a l'exemple dans Holy Lola de Bertrand Tavernier où le cinéaste s'est beaucoup servi du ressenti de ses acteurs, les a immergés dans cette histoire. Dans le voyage initiatique du couple touchant qu'elle forme avec Jacques Gamblin, au coeur du Cambodge, on passe par tous les états d'âme. Une fois de plus la sensibilité d'Isabelle Carré trouve un rôle à sa mesure. On a le sentiment qu'elle se plonge dans chaque rôle de toute son humanité, avec une grande générosité. Remplaçant ici Marie Gillain, elle a donné à voir le désarroi et l'espoir d'une femme qui ne peut avoir d'enfant. Elle rend vibrant et émouvant ce parcours du combattant que peut devenir l'adoption.
Ce qui est frappant dans les choix d'Isabelle Carré, c'est son éclectisme. Elle se joint à une évocation de l'enfance, une aventure onirique, dans L'avion de Cédric Kahn. Elle se joint au très beau Coeurs où elle côtoie la bande à Alain Resnais en 2006. Elle y incarne la soeur de André Dussolier, une jeune femme en mal d'amour, tentant de le trouver dans les petites annonces. Un peu plus tard, on entend sa voix, comme narratrice dans Le Renard et l'enfant de Luc Jacquet. Dans Cliente de Josiane Balasko, elle est une femme trompée d'un genre un peu particulier, puisque son mari est en réalité un gigolo. Avec l'humanité chaleureuse qui la caractérise souvent, elle écoute les femmes qui viennent au planning familial dans Les bureaux de Dieu de Claire Simon.
Se joignant au gratin du cinéma français dans Musée Haut, musée bas, Isabelle Carré y est à sa place. Enfin dans Tellement proches, elle se joint à comédie acide sur les réunions familiales et les rites qu'elles imposent. Toujours étonnante et imprévisible, l'actrice aborde des univers où on ne l'attend pas forcément.
Isabelle Carré s'est méthodiquement imposée, dans des registres très différents, avec générosité, de toute la force de sa passion. D'une présence singulière, reconnue au théâtre comme au cinéma, elle est une actrice de tout premier ordre, pouvant aller jusque dans des registres extrêmes (Anna M est à ce titre assez troublant). Elle est toujours lumineuse, capable à elle seule de porter un film, à lui conférer chaleur et émotion (en même temps qu'un brin de malice).