Jack Nicholson

Le portrait de Jack Nicholson

 

Au début des Infiltrés de Scorsese, on découvre une silhouette en contre-jour, avec en fond sonore une chanson furieuse des Rolling Stones. Et un acteur est là, fidèle à sa légende irrévérencieuse, auréolé de toute sa réputation de Mauvais garçon ultime. Souvent, on étiquette tel ou tel de « Bad Boy de Hollywood » et ce n'est qu'un feu de paille. Lui c'est le pape, l'un des seuls véritable à maintenir intacts sa malice, son grain de folie, sa vie tumultueuse. L'un des rares à aligner les films avec une régularité impressionnante (une soixantaine à son actif), sans jamais aller se compromettre dans les talk shows). Il est l'incarnation d'une rébellion incorruptible. Il est le grand Jack Nicholson. 

Même âgé de 70 printemps, à l'affiche de The Bucket List avec un autre grand vétéran Morgan Freeman, il inspire un respect profond, faisant mentir l'adage du « live fast, die young ». Il a vécu à fond, il a travaillé intensément et il se porte encore très bien. Il a marqué l'histoire dans des rôles icôniques et insurpassables -Le Joker du Batman de Tim Burton, Jack Torrance dans Shining-. Il a abordé dans sa longue carrière à peu près tous les genres. Il est parfois le seul intérêt de films sur mesure où il s'autoparodie (Self Control). Il est avant tout un acteur concentré et respectueux de son art (à la différence de son ami Brando), qui peut encore surprendre en livrant des compositions absolument admirables(le contre-emploi spectaculaire de Monsieur Schmidt), pour un homme qui n'a plus rien à prouver et pourrait se reposer sur ses glorieux lauriers .

 

Jack Nicholson est l'une des grandes figures de l'actor's studio où il prit des cours notamment aux cotés de Martin Landau. Il commence par arriver à Los Angeles à 17 ans et tombe sous la coupe du producteur Roger Corman, avec qui il sera sous contrat pendant dix ans, collaborant à la fameuse Hammer. Il apparaît également dans de multiples séries télévisées. Pendant les années 60 il se mit à l'écriture (auteur du scénario du très psychédélique The trip). Dès lors, il se trouve une identité, incarnant un esprit de révolte parfaitement dans l'air du temps que explosera dans Easy rider de Dennis Hopper où son apparition totalement déjantée reste un grand moment. Le film est une tempête, un souffle de liberté qui balaie les anciens codes. Même si on peut le trouver désuet, il est symbolique de toute une génération qui prenait alors le pouvoir au cinéma et imposait sa contre-culture (à l'image du More de Barbet Schroeder). Il apparaitra également dans les westerns essentiels de Monte Hellman, the Shooting et l'Ouragan de la vengeance (dont il a écrit le scenario). Il participe à ces épopées âpres, mystérieuses, minimalistes, presque conceptuelles où l'ouest apparait dans toute sa rudesse et son aridité. On ne sait rien des personnages dominés par une sorte de fatalité tragique (au sens classique: la mort rôde à chacun de leurs actes. Ces westerns sont épurés, presque abstraits. Rarement le désert aura été si implacable et minéral, écrasant les hommes qui le parcourent de son immensité désespérée. Il s'agit d'une quête existentielle, intérieure, profonde et inattendue dans ce contexte. 

Nicholson était à l'avant garde, optant déjà pour des films audacieux et atypiques, souvent un peu fous (Easy rider de Dennis Hopper ressemble à un film de potes sous acides... ce qui doit être assez proche de la réalité! Mais c'était aussi et surtout le film fondateur d'un genre, le Road-movie). Il opte déjà pour une liberté de création audacieuse, anticonformiste. Il est plus qu'un nouvel acteur, il incarne une orientation nouvelle du cinéma américain. Il sera tout au long de sa carrière admirable de liberté, d'indépendance, d'insoumission, de folie novatrice, mais aussi d'une dévotion totale à ses rôles.

Après le succès d'Easy Rider et sa composition pour le moins marquante (un avocat alcoolique affublé d'un casque et d'un tic assez hilarant), il peut enfin se consacrer pleinement à sa carrière d'acteur qui jusqu'alors était dans l'impasse. Jack est en phase avec ces années, les problèmes qu'elles posent. Dans Five easy pieces, dont il a également signé le scénario, il incarne un musicien qui cherche sa place dans la société, revient un temps à ses origines avant de reprendre la route. On reste dans une esthétique héritée de Kerouac, mais beaucoup plus sombre que la fantaisie hallucinée -mais déjà désespérée- de Dennis Hopper.  Il s'agit toujours d'affirmer sa liberté et d'être fidèle à ses convictions et à soi-même dans une société qui ne laisse pas de place à ce genre d'aspiration. 

Nicholson a un visage assez avantageux qui lui permet d'explorer bien des registres. Il dégage un charme canaille à la James Cagney mais aussi une distinction certaine. Il sera par exemple l'un de ceux qui seront approchés pour endosser le rôle de Michael Corleone et de l'Arnaque (rôles qu'il refusera, pourtant conscient de leur succès assurés, mais sentant qu'il ne leur correspondait pas tout à fait). A chaque rôle, Nicholson est remarqué, décrochant par exemple un prix d'interprétation à Cannes pour La dernière corvée de Hal Ashby. 

Mais c'est véritablement avec Chinatown de Roman Polanski qu'il s'impose comme un comédien de tout premier ordre. Il casse son image et se fond merveilleusement dans un film noir dans les règles de l'art. Il est un privé happé dans une sombre histoire, lié au destin d'une femme fatale (Faye Dunaway, sublime). On songe à Chandler, à Dashiell Hammett, mais ce qui frappe surtout c'est cette ambiance incroyablement réussie. Rarement on a vu si bel hommage à un genre disparu, désuet, jusque dans la musique. C'est une plongée envoûtante dans un univers désespéré et classique. Nicholson que l'on associe volontiers à des personnages beaucoup plus pittoresques, joue avec une sobriété et une retenue inattendues. C'est une véritable résurrection du genre du Film Noir. Polanski réalise un véritable classique avec son rythme propre, aussi fondamentale que Le Parrain sorti également à cette époque (deux ans auparavant en 1972). Il est d'ailleurs étonnant que dans ces temps que l'on croirait plus propices à l'expérimentation, à la pop culture, ce soit ces deux grands films classiques que l'on retienne. Un peu plus tard, Nicholson apparaitrait dans l'adaptation cinématographique de l'opéra-rock des Who, Tommy, car il restait alors le symbole d'un acteur « rock n' roll » dans son art et dans sa vie. Mais c'est pourtant un rôle extrêmement important pour lui que celui de Jake Gittes. Peut-être parce qu'il lui permettait de sortir de l'étiquette qu'on lui a apposée. Il reprendrait d'ailleurs ce rôle des années plus tard dans la suite de Chinatown, The Two Jakes, qu'il réaliserait lui même. 

Dans l'un de ses grands rôles, dans Profession: Reporter d'Antonioni, il apparaît aussi beaucoup plus grave qu'à l'accoutumée, dans la peau d'un personnage assez trouble, un reporter qui change d'identité pour reprendre goût à la vie, empruntant une autre que la sienne. Mais l'identité du mort qu'il usurpe sera pour lui source de grands bouleversements. C'est véritablement un film funèbre, hanté par la mort et par la vie qui ne fait pas le poids. Ce personnage est dominé par la désillusion totale, la désespérance absolue. Il peut fuir, changer de vie, il ne peut pas se fuir lui-même. Dans le style extrêmement contemplatif d'Antonioni, on voit un Nicholson rongé dès le début par ce démon, ce spleen baudelairien qui le pousse à chercher « au fond de l'inconnu pour trouver du nouveau » (comme à la fin du beau poème « Le Voyage », qui clôt Les Fleurs du Mal). Le voyage conduit toujours à la mort. Mais on finit toujours enfermé, prisonnier de l'ennui et de la routine. Alors on fuit, en permanence, on est en quête de quelque chose... De l'amour de la sublime Maria Schneider? De la fin du cycle des habitudes? À la poursuite de« notre seule amie, la fin, la fin de tout ce qui commence » comme chantait Morrison...Il s'agit toujours de partir, de disparaitre. 

Cependant, Jack reste peu ou prou une icône anticonformiste. Cela ne cadre pas forcément avec sa vision de son art. Il ne souhaite pas dévoiler sa vraie personnalité au gens, dit que ça n'a aucun intérêt pour un acteur. Mais il est une idole, un peu scandaleuse, sa relation orageuse avec Anjelica Huston et ses excès fascineront la presse pendant de nombreuses années. Il a une relation ambivalente à la gloire. Il en jouit mieux que personne tout en ne cédant pas aux médias (son dernier talk show date, parait-il de 1971. Il n'accorde que de très rares interviews). 

Cette folie excessive, cette réputation qu'il a acquise, lui offririont de beaux rôles qui le feront entrer définitivement dans la légende. C'est bien sûr le cas de Vol au dessus d'un nid de coucou qui lui vaut un Oscar. Dans le rôle de Mac Murphy, irrécupérable insoumis et mutiné de l'asile, Jack brille de toute sa splendeur malicieuse. Il est celui que les prisons n'ont pu mater, dont les accès de fureur vont fonner bien du fil à retordre à une infirmière psychorigide en charge du bon ordre, chargée de maintenir les camisoles bien fermées. Jack est le grand fouteur de bordel qui va permettre à ses compagnons d'infortune d'affirmer leur volonté, leur légitimité à vivre en se voyant respectés, malgré leur fragilité mentale. Un jeune complexé et bègue va se faire dépuceler, un grand chef indien va sortir de son mutisme. MacMurphy va donner à l'asile des allures de tripot. Un grand souffle contestataire fait toute l'importance et la singularité de ce film de Forman. Les fous prennent le contrôle de l'asile, contre l'ordre du monde et c'est plein d'espoir (surtout lors d'une évasion jubilatoire). L'indépendance farouche du héros ne se laissera jamais enfermer. Il sera libre jusqu'au bout, malgré tout ce qu'on lui inflige.

La figure du grand Jack s'impose définitivement, celle d'un homme déjanté, libre, avec un côté rebelle totalement assumé, une manière de bruler la chandelle par les deux bouts qui font que même après tout ce temps, il fait encore figure d'incorrruptible, de pas rangé des voitures, jamais assagi.

Rencontre au sommet avec un autre « misfit » magnifique dans Missouri Breaks d'Arthur Penn. Encore un Western atypique comme à l'époque d'Hellman. L'ouest est désacralisé. Nicholson est un vulgaire voleur de chevaux, crasseux, que les honnêtes gens veulent pendre. Ils engagent à cette fin un chasseur de prime précieux et excentrique, incarné par Brando qui n'est jamais aussi grand que lorsqu'il est laissé libre de ses choix, et même en roue libre. Le grand Marlon crée ici un précédent totalement excentrique, dont on peut encore voir l'influence dans le Jack Sparrow de Johnny Depp. Il adopte un phrasé d'une préciosité extrême, incarne un tueur à gages totalement improbable et effeminé (il va jusqu'à se déguiser en femme dans une scène où Arthur Penn laisse la caméra tourner pour voir ce qu'il va faire). A côté de lui, même Nicholson a l'air effacé et un peu terne. Ce qui est également un vrai exploit!

C'est avec Shining que Nicholson trouve une performance majeure, une quasi définition de son style. Ce qui est assez étrange sous la caméra de Stanley Kubrick: on assiste ici autant à une performance d'acteur qu'à une leçon de mise en scène. Il est sans doute le seul acteur qui ait pu rééllement s'imposer dans l'univers du réalisateur, lui apporter sa patte. Nicole Kidman arrivera à s'imposer de la même manière sous l'oeil du maitre, mais c'est assez rare.  Nicholson impose graduellement la folie furieuse de Jack Torrance, d'abord tout en retenue, puis en le poussant à bout, devenant un véritable monstre de cinéma, râlant, éructant, rêvant de massacrer sa famille à la hâche (avec des répliques cultes:« heeeeeeeeeere's Johnny!! » à travers la porte ou pourchassant son fils: « Daaaannyyy! »). Ce qui est intéressant, c'est que pas plus Kubrick que lui-même ne sont adeptes du jeu naturel. Le metteur en scène encourageait ses acteurs à aller très loin (parfois avec acharnement comme avec Ryan O'Neal et Marisa Berenson dans Barry Lyndon). Avec le comédien, toujours à l'aise dans l'outrance, il avait trouvé son interprète. Il commence dans la sobriété, presque la banalité, même si on sent dès le début qu'il règne au sein de cette famille un peu de tension. Puis il s'enfonce dans la solitude, perd ses repères, tente un moment de surnager pui est happé par l'ambiance de l'hôtel (« un tien vaut mieux que deux tu l'auras »), perdu dans des hallucinations que le transforment peu à peu en démon et en fou furieux. Le crecendo est absolument maitrisé, méticuleux dans la forme (les plans magistraux à la Steadicam) et dans le jeu intense de l'acteur (devant qui Shelley Duvall fait bien pâle figure).

Le Facteur sonne toujours deux fois de Bob Raffelson est un remake intéressant. D'abord parce que le duo principal formé par Jessica Lange et Jack Nicholson est magnifique, sensuel, magnétique (avec l'une des scènes les plus émoustillantes de l'histoire du cinéma sur une table de cuisine). Ils sont des amants maudits et aussi peu recommandables que le furent John Garfield et Lana Turner. Le comédien peut vraiment ressembler aux gangsters mythiques de Hollywood. Après Chinatown, il réinvestit donc le film noir avec brio, n'acceptant son job dans une station service que pour séduire la femme de son patron. Les amants vivent une passion torride et veulent se débarrasser du mari. Ils sont dominés par leurs pulsions presque animales, leur irrésistible attraction qui remet en cause tous les ordres établis. Lange est belle à se damner, Nicholson dégage une sensualité prédatrice et presque malsaine. Ils sont deux personnages troubles qui finissent par -presque- arriver à leur fin. Ce film est riche de la subversion torride que dégage ce couple sulfureux et envoutant.

L'acteur va de consécrations en consécrations notamment dans le rôle d'Eugene O'Neil dans la fresque historique Reds de Warren Beatty (où d'un journaliste américain ayant de fortes sympathies communistes et qui va se joindre à la révolution de 1917 en URSS... du commentaire à l'engagement en somme). Nicholson y apparaît retenu et sobre comme il sait l'être dans un cadre classique. Dans l'Honneur des Prizzi de John Huston, il incarne un gangster à moitié abruti qui tombe amoureux d'une tueuse professionnelle. Le ton est certes satirique mais le film ne manque pas de superbe. Malgré le coup de fourdre initial, le pauvre Charley se fait rouler dans la farine et bientôt la famille dont il est l'homme de main devient une menace pour lui, il doit liquider sa femme (Kathleen Turner). Il incarne le parfait anti-héros bête et gras dans un univers rude, absurde et totalement dénué du romantisme dont le cinéma l'a souvent auréolé. Cela donne une oeuvre jubilatoire, une rupture de ton parfaite, à l'humour noir et féroce, avec l'ironie souvent caractéristique du grand John Huston.

A la fin des années 80, Jack trouve des rôles conçus pour lui, en particulier dans les Sorcières d'Eastwick où il incarne un personnage à sa démesure, Lucifer lui-même. Sa version est sulfureuse (forcément), malicieuse, lubrique et débauchée, bref un festival nicholsonien. Il épouse avec un grand sens de la dérision  irrésistible l'image que l'on se fait de lui, celle d'un enfant terrible jamais calmé. Cependant, est-ce que cette image outrée lui correspond vraiment? Elle est sexy, séduisante, glamour, attachante, mais n'est-il pas aussi spectaculaire dans la peau de Monsieur Schmidt? Jack Nicholson est plus complexe et plus insaisissable qu'il n'y paraît. Il s'amuse régulièrement de son image publique dans son travail, s'est bien gardé de démentir ou de confirmer les rumeurs qui couraient sur son compte, s'en faisant même l'interprète avec l'intelligence d'un businessman -redoutable parait-il-. Et on aime le retrouver dans cette image d'Epinal de lui-même, cet homme et son grain de folie déjanté et irrespectueux, qui ici transforme des femmes au foyer désespérées et complexées en véritables bombes sexuelles (les métamorphoses de Cher, Michelle Pfeiffer et Susan Sarandon sont fort réjouissantes). Ce diable de Jack cabotine juste, avec un sens de l'ironie constant. Le film profite de sa présence et demeure absolument inimaginable sans lui.

Tim Burton lorsqu'il fit la première adaptation de Batman, réussit l'exploit de réaliser un film très personnel avec tous les ingrédients d'un grand blockbuster. Il y dépeint un Gotham City obscur, qui rappelle le cinéma expressionniste dans ses jeux d'ombres (on songe à Fritz Lang et M le maudit parfois dans les ruelles sombres). Il a réussit à imposer Michael Keaton dans le rôle titre, soulevant la grande perplexité des fans à l'époque. Son choix pour le Joker était quant à lui parfaitement logique, validé par le créateur de l'homme chauve-souris lui-même. Personne ne lui correspondait mieux que Jack Nicholson. Le comédien, grand amateur d'art et collectionneur éclairé, livra là une performance qu'il qualifia de « Pop art ». Il y impose un Joker référence, classique. Il commence en étant un gangster glacé, d'une cruauté qui n'a d'égale que sa mégalomanie. Pris dans un piège, il tombe dans un bain d'acide. Et là Nicholson se lâche totalement dans ce qui devient un festival. Il va loin, très loin, aux derniers retranchements de la bouffonnerie et de la caricature. Il est totalement extraverti, dans un jeu parodique constant, clownesque. Et pourtant il demeure un grand méchant de cinéma. L'amusement manifeste qu'il prend à pousser son rôle à fond rappelle la folie hyperbolique de Jack Torrance dans Shining. Il est dans l'extravagance totale, l'extraordinaire. Mais il est surtout parfaitement en phase avec l'univers à la fois fantaisiste et cruel de Tim Burton, trouvant d'emblée la note juste. Il impose le degré d'irréalité qui sera encore la marque du très beau Batman, le défi, du même réalisateur. Jack parvient à faire accepter l'improbable et le loufoque, à les intégrer à l'histoire en lui conférant une cohérence étrange, un supplément d'âme. On sent qu'il n'y a pas de limites à la folie de son Joker. Plus il sera délirant, plus il sera effrayant, opposé à la raideur et à la droiture de Batman.

Nicholson avec ce rôle, confirmait sa prédilection certaine pour les personnages extraordinaires qui lui permettaient une grande liberté en même temps que de belles compositions. Il se laisse envahir totalement par ses rôles qu'il aborde avec méticulosité et sérieux. Il garde sa préparation pour lui, détestant s'étendre sur sa petite cuisine, mais lorsqu'on le voit dans Hoffa, on sent qu'il a un processus d'imprégnation intense avant d'aborder un personnage. Ainsi que le disait DiCaprio, il arrive sur le plateau totalement investi, maitre de son jeu et son partenaire a intérêt à partager cette exigence s'il veut exister dans la scène. Le film biographique sur le puissant et controversé chef du syndicat des camionneurs est de facture extrêmement conventionnelle, et c'est fort dommage, car le sujet se prêtait à plus d'audace. On préfèrera se tourner vers l'ambiance des romans de James Ellroy (en particulier le Grand Nulle part si ma mémoire est bonne), pour éprouver toute la folie de ce personnage. D'autant plus dommage que l'on sent Jack totalement dévoué à son rôle, dans une performance où la violence et la ruse de l'individu affleurent en permanence. Il le considère lui-même comme l'une de ses plus belles réussites.

S'il y a bien un personnage aux antipodes de Jack tel qu'on l'aime, c'est bien celui des hommes d'honneur, où il prête ses traits à un grand militaire traditionnaliste et strict. On remonte jusqu'à cet officier d'importance pour élucider le meurtre d'une jeune recrue dont sont accusés de jeunes soldats. Leur avocat, Tom Cruise, va être obligé de se battre pour mener son enquête contre la procédure extrêmement particulière pour s'attaquer aux véritables responsables. Nicholson est ici absolument terrifiant de rigueur et de dureté. On aurait vraiment tort de l'assimiler uniquement à ses prestations excessives et jubilatoires. Il peut également être cet homme au regard dur, un conservateur pur-jus et raide, dans la certitude de ses principes et de son bon droit, comme son éclat de colètr final le prouve. C'est assurément là un très beau contre-emploi et un grand rôle, qui sublime le film de Rob Reiner, tant la présence de ce personnage est intense et glaçante.

Wolf est adapté d'une histoire du grand écrivain Jim Harrison, ami de Nicholson. Si le film est objectivement râté au niveau des effets spéciaux (ooooooouh les lentilles jaunes et le Jack tout poilu!), le personnage permet à l'acteur de déployer toute l'ampleur de son arc, de la sobriété à l'extravagance. L'occasion est assez rare. Cet éditeur au début du film est extrêmement blasé, sérieux, froid, ennuyé dans un vieux mariage. Une nuit, il se fait mordre par un loup et devient lycantrope lui-même. Alors il renait à la combativité et se découvre une énergie bienvenue alors que son employeur veut le virer poliment. Il se découvre notamment une nouvelle vigueur auprès de la belle Michelle Pfeiffer (en qui on retrouve la grâce des héroïnes de l'écrivain, leur sagesse et leur sensualité profondes). Puis le héros est gagné par la créature, mais d'une manière graduelle et nuancée, loin des excès que l'on accole un peu trop rapidement au jeu de Nicholson. Par moments, on sent un peu de sa fantaisie, mais son personnage est avant tout tourmenté, tiraillé entre sa nature d'homme et de loup. On n'est pas dans la légende ou le grand-guignol, le motif fantastique est approché d'une manière sobre et presque naturaliste. On sent d'aillleurs que les scènes de la métamorphose finale n'étaient vraiment pas ce qui intéressaient Mike Nichols. Le sujet du film étant la nature profonde de son héros.

Sean Penn a offert à Nicholson ses plus grands rôles récents, parmi les meilleurs de sa pourtant glorieuse carrière. Il est rarissime qu'un acteur de cet âge rencontre des films de cette envergure, qui lui permettent d'impressionner encore, de ne pas se laisser panthéoniser comme les grands monstres sacrés qu'ils sont devenus. Le comédien a eu cette chance. Dans Crossing guard, il joue le rôle de Freddy, un homme brisé après que sa fille ait été renversé par une voiture. Il commence ainsi une véritable descente aux enfers, on le trouve perdu au début du film, dans une boite de strip tease où il a ses habitudes, à se noyer dans l'alcool et dans une sexualité un peu glauque. Il passe sa vie enfermé dans son chagrin, dominé par le désir de se venger de l'assassin involontaire de sa fille (incarné par David Morse). Sean Penn reforme le couple mythique formé par Anjelica Huston et Jack Nicholson. Ils évoquent majestueusement le deuil. Elle tente de le surmonter, lui ne le souhaite pas. Il est défini par son chagrin, par sa fureur étouffée et constante, le chemin qu'il doit prendre est celui du pardon, de l'acceptation du deuil de son enfant, comme David Morse doit gagner sa rédemption. Tous deux sont en suspens, dans l'impasse. Nicholson est exceptionnel dans cette prestation douloureuse et sobre, d'une grande densité psychologique. Penn lui confiera plus tard dans le très beau The Pledge, le rôle d'un flic obsessionnel, engagé à retrouver le meurtrier d'une fillette. Le metteur en scène, a vu en son acteur principal cette faculté d'exprimer une mélancolie profonde, que bien peu ont exploitée avant lui. Il donne à Nicholson une nouvelle dimension. Celle d'un homme qui a vécu et qui a souffert. On est dans son humanité profonde et plus vraiment dans la « légende ». L'acteur est exceptionnel quand il est grave, endeuillé, aux antipodes de l'excentricité souvent associée à son nom, dans une douleur qu'il pousse aux limites de la névrose et de la stupeur. Il se met exactement à la hauteur des ambitions existentielles et métaphysiques de Sean Penn. Il apparaît souffrant et à cran. Il est aussi l'un des rares comédiens qui jouent en tenant compte de leur âge qui donne une épaisseur à leur personnage. Qu'elle soit tragique comme ici, douloureuse à l'extrême, ou légère comme dans Tout peut arriver, Nicholson assume le temps qui passe et qui marque son corps et son visage, en fait un atout pour son art.

On le retrouve dans des apparitions réjouissantes dans Mars Attacks de Tim Burton (qu'il considère comme un génie) où il assume plusieurs rôles (dont le Président des Etats Unis). Il se mêle à un ensemble délirant, pastiche des films catastrophe à la Independance day et hommage touchant à Ed Wood. Il fait du Nicholson en roue libre dans Self Control (il lui arrive finalement assez rarement de verser dans ce genre de facilité). Mais il joue surtout toujours nombre de rôles d'importance. Lorsqu'il apparaît dans Pour le Pire et le meilleur, il impose d'entrée ce écrivain aigri, abject (d'abord raciste, homophobe et lâche) et surtout totalement névrosé (perclus de toc et de manies). Grâce à lui, Melvin devient un personnage attachant, il fait oublier Jack Nicholson qui lui prête sa fantaisie. Le film est réussi comme une comédie romantique étrange. Le personnage principal est fou à lier et d'abord totalement infréquentable et antipathique (quoique sa méchanceté soit tellement absolue qu'elle en devient réjouissante). Puis il tombe amoureux de sa serveuse attitrée. Nicholson s'amuse tellement à explorer son personnage qu'il transcende le film. On se souvient de Melvin et de ses méfaits avec un sourire. 

En fait, l'acteur continue de surprendre, toujours égal à lui-même et toujours différent, parvenant à dépeindre avec intégrité, et d'une manière  qui n'appartient qu'à lui, tout l'univers d'un personnage. Il parvient à tenir ce grand écart sublime: demeurer lui-même en étant différent, à chaque fois. Très peu de comédiens ont ce don, on les voit jouer, on sent les ficelles, la technique. Seul Marlon Brando semblait contenir tous ses rôles par exemple, il imposait sa personnalité à chacun, semblait dévoiler une nouvelle façette. C'est également le cas de Nicholson et de quelques autres... mais dans l'histoire du cinéma, ces puissantes sensibilités ne sont pas légion.

Monsieur Schmidt ne faisait que confirmer cette virtuosité absolue. Nicholson devient un papy dépressif à la mort de sa femme. Le grand Jack devient un vieil américain moyen et triste qui traverse mélancoliquement le pays pour avoir encore l'affection de sa fille, et entretenant une étrange correspondance avec un enfant démuni qu'il parraine. Il est d'une économie de gestes impressionnante. Lui qu'on a souvent taxé de cobotinage, l'homme des rôles excessifs, il est un monsieur tout le monde caractérisé par sa banalité, sa déprime latente (celle de ceux qui ont renoncé à leurs anciens rêves) et sa mesquinerie occasionnelle (lorsqu'il veut à toute force d'empêcher le mariage de sa fille chérie avec un loser). Alexander Payne pose comme toujours un regard ironique et tendre. On est presque surpris de voir Nicholson incarner ce vieil homme aigri et sans relief, tant l'image que l'on a de lui est contraire. Il est magnifique de sobriété dans ce personnage, comme embarrassé de lui-même. Un acteur volontiers tapageur se fond dans la peau de cet homme humble et ordinaire, avec une conviction sans failles. On ne peut qu'éprouver un profond respect pour son talent. Une fois encore avec ce film, Nicholson apparaît comme un acteur incroyablement méthodique, changeant, à mille lieux du symbole qu'il est devenu et qui occulte bien des aspects de son registre. Il est d'une maitrise époustoufflante.

Mais, Jack sera toujours Jack. A n'importe quel âge, il jouit de son statut bien particulier. Alors quand on le retrouve dans le rôle du vieux  playboy qui sort avec des jeunes beautés dans Tout peut arriver, on se dit que cette vieille canaille a encore un sacré charme. Et les retrouvailles sont toujours heureuses. Il a un visage familier, et surtout ce petit quelque chose en plus qui fait qu'on le considère comme un vieil ami, avec une admiration qui ne s'est jamais démentie. Même s'il est empâté et tourne au viagra, même s'il montre son joufflu sans complexe à la faveur d'une scène totalement loufoque et presque potache... Quelle classe!

Sans plus attendre, malgré son titre français assez maladroit, est encore un témoignage de cela, de cette élégance et de cette fantaisie, de cet équilibre que Nicholson a toujours su maintenir tout au long de sa carrière et dans son art d'acteur. Il est une star, une vraie, ainsi qu'il le définissait récemment lui-même: « une star c'est quelqu'un dont on ne détourne jamais le regard, même si un chat entre en scène. ». Et on n'est pas prêt de le quitter des yeux.



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