Le portrait de James Gray

James Gray se destinait à être peintre. Il connut une révélation cinématographique devant Apocalypse Now de Francis Ford Coppola. Sa mise en scène conserve toutefois la marque de sa première passion. Dans la composition de ses plans, de ses cadres, l'utilisation de la lumière, le cinéaste est véritablement un peintre. Chaque plan ressemble à un tableau. Il est un réalisateur rare, dont les deux premiers films, Little Odessa et The Yards, étaient des sommets d'émotion esthétique. Car l'extrême beauté des scènes n'était pas esthétisante ou purement formelle. Elles gardaient un raffinement, une élégance qui en renforçait la violence, l'émotion et la profonde sobriété. On ne peut que se réjouir de l'arrivée de son troisième opus au beau titre, La Nuit nous appartient.


James Gray s'inscrit dans une beauté classique et picturale, celle de la lumière froide de Chardin, qui donnait un aspect cadavérique et tranché à ses sujets (portraits ou natures mortes). Dans Little Odessa, univers urbain et nocturne, on pense également à Edward Hopper, avec ses personnages perdus au milieu de l'immensité d'une ville presque déserte.
Dans ce premier film, il utilise beaucoup les plans d'ensemble, les plans américains, très peu de gros plans. Il use de la caméra à l'épaule pour les scènes d'action. Mais très clairement, le rythme est posé comme un bel adagio, les travellings sont rares et lents. La plupart du temps, il pose sa caméra comme un chevalet et filme ses personnages comme des paysages, les plonge dans une ambiance et une lumière bien particulière. Parfois il rappelle ces paysages enneigés de Monet. A un autre moment, où le personnage de Tim Roth accomplit un crime nocturne et assez ignoble, il filme cette scène de nuit comme un film expressionniste, en contre plongée, avec des silhouettes immenses et sombres qui exécutent un homme. Mais à chaque plan, on ressent cette perfection formelle, ces cadres parfaitement composés, et sans être un pur technicien, on ne peut qu'être sensibles à ces scènes à la symétrie parfaite, qui rappelle la perfection des tableaux de l'âge classique.


Cette esthétique parfaitement étudiée trouve sa justification dans une histoire digne d'une tragédie classique. Dans une famille russe du quartier de Little Odessa, une mère agonise à cause d'une tumeur au cerveau. Le plus jeune de ses fils (Eward Furlong) est taciturne mais plein de promesses, mais il risque de sombrer dans la mauvaise vie que mène son grand frère (l'excellent Tim Roth). Leur père a renié ce dernier en le traitant d'assassin. Il est un tueur à gages sans scrupules, rappelé dans son ancien quartier pour exécuter un contrat. Eward Furlong veut prévenir son grand frère de l'état de leur mère. Celui-ci accepte de la revoir. Mais leur père s'y oppose violemment. On s'aperçoit d'ailleurs qu'il a pour habitude de les battre. Les deux frères se rapprochent et se lient, l'inexorable tragédie se noue. On sait que Tim Roth est un oiseau de mauvais augure qui va n'attirer que des désastres sur sa tête est celle de tous ceux qui l'approchent.

L'implacable mécanique se met en marche dès le début. Cette portée tragique est renforcée par cette caméra qui capture dans de longs plans larges quelque chose de l'âme de la ville, ce quartier étrange de Brighton Beach, dominé par la communauté russe et juive. On est bien sûr dans l'univers de la mafia, celle de la rue, qui marque l'existence quotidienne des deux jeunes fils. Mais on est aussi dans la nostalgie de cette autre culture lointaine. Tim Roth est trop marqué par le crime pour retrouver sa famille, même au moment de la mort de sa mère, et même s'il le souhaite. Il est le personnage tragique par excellence. Sa scène aux côtés de sa mère mourante (Vanessa Redgrave) est bouleversante à ce titre, dans l'abandon avec lequel il l'étreint. Il est le fils maudit qui ne peut plus revenir.


On dépasse très largement le cadre du film de mafia pour atteindre dans la forme comme dans le fond, la force d'une tragédie antique, d'une famille déchirée dont la destinée est inexorable. Mais avec le raffinement dont fait preuve Gray, c'est un drame sourd, omniprésent et retenu qui se fait ressentir tout au long du film. Il ne force pas l'expressivité ou le sensationnel, il émeut par la beauté époustouflante de sa mise en scène et par ses acteurs qui ont saisi toute l'humanité de leurs personnages.

Le coeur de l'histoire est centré sur les relations complexes entre les êtres au sein d'une famille torturée. Même si le quartier est montré dans toute sa dure réalité, c'est avant tout cette impression qui prédomine: celle d'assister à une grande tragédie aux thèmes éternels. Rien n'est plus universel et émouvant que l'amour mêlé d'incompréhension qui unit deux frères, la rude autorité d'un père, la douceur d'une mère, les drames qui marquent une famille jusqu'à la perdre parfois. Dans le regard de Gray, tout cela garde une intensité intacte, même si on connaît les grands thèmes, il les montre avec une maestria remarquable, alliant une sensibilité esthétique extrême, un raffinement précieux (qui n'est pas sans rappeler le raffinement d'un Visconti) avec une réalité grave et crue (on retrouve la ville désespérée de Ferrara et de Scorsese).


The Yards perpétue la perfection de cette photographie ainsi que l'utilisation de grands motifs classiques d'une manière un peu différente. L'exigence et l'intégrité artistique de Gray sont rares et absolues. Cinq ans s'étaient écoulés depuis la sortie de Little Odessa. En 2000, ce second film est sorti. Gray est loin d'avoir une filmographie pléthorique, il s'écoule de longues périodes entre ses films, un peu à l'image de quelqu'un comme Kubrick qui les portait en lui pendant longtemps.

Il y a une grande évolution entre les deux films puisque Gray privilégie ici les gros plans, s'attarde sur le visage des personnages et moins sur leur environnement. On retrouve ce réalisme cru, la lumière froide, implacable et tranchée de Chardin, le clair-obscur qui rappelle certains peintres de la Renaissance (dont Leonard de Vinci et Georges de la Tour). Mais ici la caméra est plus dynamique, plus proche de l'action (souvent à l'épaule). L'esthétique du cinéaste est toujours aussi raffinée mais sa grammaire a évolué, s'est adaptée à son sujet. Il est un peu moins ouvertement pictural, ses plans sont moins figés. La beauté de The Yards réside ailleurs que celle de Little Odessa.


Mark Wahlberg incarne Leo, un jeune homme qui sort de prison et dont le seul but est de se racheter et de ne pas faire de vagues. Il va prendre conseil auprès de son oncle qui lui propose une formation professionnelle. Mais, à la vue de la vie fastueuse de son meilleur ami Will (monumental Joaquin Phoenix), il décide de le suivre dans ses activités. Mais celui-ci l'entraîne contre son gré dans une sombre histoire, un sabotage qui tourne mal et se solde par un meurtre, qui peut causer définitivement sa perte...

Là où Little Odessa se concentrait sur les liens d'une famille, The Yards se concentre sur son personnage principal, sa fragilité, sa situation désespérée. Gray nous le rend proche: on veut qu'il s'en sorte, parce qu'il n'a rien de criminel en lui, à l'inverse du trouble personnage joué par Joaquin Phoenix. Il veut se racheter. Il nous est cher aussi grâce à l'amour qui le lie à sa mère (la grande Ellen Burstyn), fragile et cardiaque dont il veut prendre soin. Elle est son seul ancrage véritable, celle qui l'apaise, un peu comme la mère de Little Odessa qui était le seul lien fragile qui maintenait sa famille ensemble. Ce fils et sa mère sont tous les deux dans le dénuement, doivent repartir à zéro et s'en sortir ensemble. Burstyn dégage une vulnérabilité et une douceur qui fait d'elle une belle et noble figure maternelle. Son fils ne veut plus la faire souffrir. Wahlberg est tiraillé entre une fatalité qui l'attire vers le crime (à travers le personnage tentateur de son meilleur ami) et son besoin de rédemption.


Mais contrairement à la famille tourmentée de Little Odessa, cette mère et son fils sont un peu à distance du reste de leur famille et ne profite pas des faveurs qu'attirent le chantage et la corruption sur lesquels ils vivent. Ils ne sont pas marqués par cette tradition là. L'oncle de Leo est incarné par James Cann (qui rappelle fort un certain Parrain dont il a jadis le fils ainé). Il est l'homme qui organise les combines et les trafics d'influence. Joaquin Phoenix est son homme de main qui se charge du sale boulot. Faye Dunaway est sa femme (la tante de Leo), sa fille à elle est Charlize Theron. Ce casting époustouflant tient toutes ses promesses et déploie toute la dimension tragique des personnages. The Yards ressemble à un opéra. Une histoire de passion, d'amitié bafouée, et de trahison. En découvrant les secrets de son oncle qui font de lui une cible, le héros va peu à peu dévoiler la part d'ombre de sa famille.

Cette oeuvre s'inscrit dans la lignée d'un cinéma humain et social: celui du néoréalisme italien des années 50, celui de Visconti en particulier dans la première partie de sa carrière avec Rocco et ses frères : une histoire de famille, de petites gens qui sont soumis à l'impitoyable loi de la rue. Le personnage de Mark Wahlberg rappelle l'innocence d'Alain Delon dans le film de Visconti, celui qui veut se préserver de la souillure alors que le monde autour de lui est totalement en perdition et qu'il a toutes les peines du monde à s'en dissocier. Cette volonté de ne pas épouser la loi du milieu, de s'élever contre, on la retrouve aussi dans le personnages de Terry Malloy dans Sur les quais d'Elia Kazan ou Brando trouvait l'un de ses rôles mythiques. Dans la première partie, Wahlberg se tient à carreau, observe. Mais bientôt il est entraîné et mêlé à un assassinat qui peut le ramener en prison. Mais dans ce milieu, on ne moucharde pas, on n'enfreint pas la loi du silence. Lui est acculé à le faire comme Brando dans Sur les quais. Ainsi Gray a ici des références très cinématographiques. L'influence de Coppola se fait également sentir dans le personnage de James Caan, dont le bureau, les diners et les réunions font songer fort au mode de vie de Don Corleone.


The Yards est imprégné de ces nobles références là et les transcende dans une histoire bouleversante comme une tragédie grecque (la relation suggérée et presque incestueuse entre Wahlberg et sa cousine Charlize Theron), la puissance d'un opéra (empreint de vengeance et de colère dans la jalousie du personnage de Joaquin Phoenix qui rappelle la colère d'Othello ou la jalousie du fiancé de Carmen), tout cela allié au souffle de chefs-d'oeuvre cinématographiques incontournables. The Yards est un monument, un hommage à la puissance cathartique que peut dégager le septième art, l'héritier et la synthèse de bien des grandes expressions (la tragédie antique, la peinture classique, l'opéra...).


C'est cette imprégnation de grand art au sens le plus classique du terme qui fait de James Gray un cinéaste d'exception. Ce n'est pas si souvent que l'on est devant un film qui a la richesse d'une symphonie classique ou d'un chef d'oeuvre pictural qui ne dépareillerait pas dans la noblesse d'un musée florentin. En nos temps de surenchères d'effets spéciaux, de films toujours plus énergiques, toujours plus efficaces, il est bon de retrouver les fastes de cette éternité esthétique que l'on a souvent tendance à reléguer dans la poussière d'un passé révolu pourtant souvent porteur d'émotions profondes et indélébiles. Le cinéma de James Gray contribue à nous restituer la mémoire de ce passé avec puissance. Après sept ans d'absence, il revient avec son troisième film. On espère retrouver son esthétique noble et raffinée, riche de cette beauté à la fois brute, tranchante, complexe, éternelle et éclatante comme un diamant.

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