Si l'on parle de Jean Becker, il convient d'évoquer au préalable son illustre père, le dénommé Jacques. Celui-ci, metteur en scène français, décédé le 21 février 1960, signa divers grands classiques de notre patrimoine, parmi lesquels
Goupi mains rouges,
Casque d'or,
Les Aventures d'Arsène Lupin,
Ali Baba et les quarante voleurs ou bien encore
Touchez pas au grisbi. C'est sur le tournage de ce film, en 1953, que Jean Becker effectue ses premières armes, en tant qu'assistant réalisateur. Dès lors, sa passion pour le Septième Art ne le quittera plus, si bien qu'il met en scène son tout premier long métrage (
Un nommé La Rocca) quelques années plus tard, après avoir cotoyé Julien Duvivier et Henri Verneuil. D'excellentes bases pour la suite.
Ce qui nous interroge, c'est l'irrégularité avec laquelle Jean Becker exerce son métier. Elle n'est pas sans rappeler celle d'un de ses confrères, le mystérieux Jean-Paul Rappeneau qui, malgré ses nombreux triomphes populaires (
Le Sauvage,
Les Mariés de l'An II,
Cyrano de Bergerac,
Le Hussard sur le toit...), ne tourne généralement qu'une fois tout les huit ans. Mais le cas Jean Becker apparaît encore bien différent. Il entame concrètement sa carrière dans les sixties (
Tendre Voyou,
Echappement libre...), pour ensuite disparaitre pendant près de vingt ans, et finalement renouer avec la profession en 1983, grâce à
L'été meurtrier, célèbre de par la polémique et sa reconnaissance née en conséquence. De quoi provoquer la fuite de Jean Becker une décennie supplémentaire, avant de le voir réunir un duo exceptionnel, constitué de Gérard Depardieu et de Vanessa Paradis, dans l'émouvant
Elisa. A partir de là, les absences du cinéaste sont désormais de moins en moins longues. Et sa filmographie prend alors une toute autre direction dès l'année 1999, avec
Les Enfants du Marais. S'en suivent
Un crime au Paradis,
Effroyables Jardins,
Dialogue avec mon jardinier et
Deux jours à tuer. Le nouveau style Jean Becker est né...
De 1961 à 1966En 1961,
Un nommé La Rocca marque donc le passage de Jean Becker à la mise en scène cinématographique. Le film est l'adaptation d'un roman écrit par José Giovanni. Ce dernier, extrêmement déçu par le résultat, tournera d'ailleurs sa propre version en 1972, réintitulée pour l'occasion
La Scoumoune. Fait étonnant, Jean-Paul Belmondo incarnera le rôle principal dans les deux longs métrages. Pour en revenir à Jean Becker (et à ses débuts), l'homme fait ici preuve d'une certaine sobriété (récurrente dans l'ensemble de son parcours). Toutefois, on y repère déjà moult qualités. A commencer par sa direction d'acteurs, Bébel en tête, sans oublier Michel Constantin, Claude Piéplu, Pierre Vaneck et Jean-Pierre Darras. Pour le reste, et au delà de son script, intriguant de bout en bout,
Un nommé La Rocca n'est qu'un énième polar français au milieu d'un paysage particulièrement chargé. Malgré tout, le succès se révèle être au rendez-vous et Jean Becker sympathise avec le premier comédien.
La relation Becker/Belmondo durera le temps de trois films, si l'on ajoute
Echappement libre (1964) et surtout
Tendre voyou (1966), certainement leur plus grande réussite artistique, où il est question d'un séducteur, le dénommé Tony, homme sans scrupule, trouvant une nouvelle « victime » en la personne de la baronne Mina von Strasshofer... Belmondo y développe son extravagance légendaire (à cette époque, il est déjà passé devant la caméra de Philippe de Broca...) et croise diverses sommités parmi lesquelles Philippe Noiret, Mylène Demongeot, Jean-Pierre Marielle, Micheline Dax et Maria Pacôme. Quant à Becker, il affine sa mise en scène et délivre une comédie au rythme endiablé. Entre temps, il participe à la série
Les Saintes Chéries et dirige un OFNI farfelu au titre révélateur,
Pas de caviar pour Tante Olga, également adapté d'un obscur roman. Le voilà donc lancé.
L'amour des femmes fatales En 1983,
L'été meurtrier présente l'une des femmes les plus sulfureuses du cinéma français. Fraîchement installée dans un petit village provençal, Eliane, jeune et jolie, se laisse vivre tout en séduisant les nombreux garçons de la région. Entre charme et violence, Isabelle Adjani trouve là l'un de ses plus beaux rôles (même si, à l'origine, la comédienne le refusa, jugeant son personnage trop sauvage). Elle incarne avec magnificence cette beauté inquiétante, celle que l'on désirerait tous mais dont on sait la dangerosité. Elle est la fille du péché, présentant un lourd passé et dotée d'un avenir plus qu'incertain. Parallèlement, Jean Becker annonce son goût pour les drames provençaux, où dominent revanche et assassinats. Il y reviendra quelques années plus tard... A l'arrivée,
L'été meurtrier se révèle être une grande réussite (quatre César), hélas précédé d'une réputation dédaigneuse. Lors de sa présentation au Festival de Cannes 1983, Isabelle Adjani amena les journalistes/photographes à faire grève, après avoir refusé l'inévitable jeu du photo-call. Malgré tout, cela n'empêchera pas le public de lui réserver un accueil des plus chaleureux.
Sur le même principe,
Elisa pourrait être la petite soeur d'Eliane. Perturbée et imperturbable, elle n'a qu'un désir, celui de venger sa mère. Pour cela, elle doit retrouver la trace de son père qu'elle tient pour responsable. Mais avant d'y parvenir, une initiation l'attend, celle de la Vie. Si Vanessa Paradis se montre moins convaincante qu'Isabelle Adjani, elle livre une réelle performance qui nous laisse pantois. De son côté, Jean Becker réalise là son film le plus atypique qui, excepté son sujet et son héroïne principale, ne souffre d'aucune comparaison avec un passé ou futur. Bien plus que de rendre hommage à Serge Gainsbourg,
Elisa, oeuvre noire et déprimante, parle d'Amour et de Mort. Un long métrage ambitieux dans la carrière de Becker.
Nouveau souffleA la fin des années 90, Jean Becker se rapproche de la terre (au sens propre) et de la Nature. Aucune métropole, ou si rare, n'apparaît à l'écran. Des villages, bien souvent, ou quelques zones encore vierges de toute folie humaine. Dans
Les Enfants du marais, l'auteur évoque par exemple l'histoire d'étranges personnages vivant aux abords d'un étang, Garris et Riton. D'autres viennent parfois leur rendre visite, à l'instar d'Amédée, rêveur et passionné de lecture ou Pépé, un ancien du marais devenu riche. Tiré d'un roman écrit par Georges Montforez, le film prône ouvertement un retour à la simplicité et délivre au final un message d'une très grande poésie. Selon lui, on aurait donc besoin de peu de choses pour être heureux. La preuve, c'était mieux avant. Nostalgie, quand tu nous tiens...
Loin des blockbusters envahisants, Jean Becker construit également un cinéma basé sur l'étude du genre humain, quel que soit le caractère. Mais c'est celui de la méchanceté qui ressort tout particulièrement. Voilà en effet un thème que l'on retrouve dans bon nombre de ses oeuvres parmi les plus récentes.
Effroyables jardins oppose notamment quelques français moyens face à l'atrocité d'occupants allemands (l'histoire se déroule lors de la Seconde Guerre) mais aussi de la leur. Suite à un attentat, quatre hommes, pris au hasard, sont placés au fond d'un trou boueux jusqu'à ce que le soi-disant coupable se dénonce. Mais personne n'ose prendre cette décision alors la plupart n'attendent que ça de leur camarade... L'extrême bassesse dans toute son horreur. La monstruosité atteint même son summum lorsqu'un innocent paye à la place des véritables « terroristes ». Cependant, les différents héros mis en scène par Jean Becker possèdent bien souvent une ou plusieurs circonstances atténuantes. Jojo Braconnier, du film
Un crime au Paradis, subit quotidiennement, et ce, depuis des lustres sa femme alcoolique, mauvaise... En résumé, littéralement invivable. Un meurtre peut sembler extrême, mais d'une certaine façon, on le comprend et son geste devient du coup presque acceptable. Ce que démontre le scénario puisqu'il sera acquitté. On peut aussi citer Antoine Méliot (
Deux jours à tuer), bouleversant son comportement du jour au lendemain en raison d'une maladie à l'issue fatale. Un craquage psychologique en somme évident.
Dans
La tête en friche, la bêtise humaine n'est réduite qu'à de très rares moqueries et c'est finalement la rencontre de deux êtres diamétralement opposés qui prime.