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Jean-Louis Trintignant

Le portrait de Jean-Louis Trintignant

Jean-Louis Trintignant voit le jour en 1930. On peut retenir de son ascendance qu'il est le neveu d'un coureur automobile, passion dont il a héritée. Il se destine d'abord à une formation classique et poursuit des études de droit. Mais à l'aube de sa vingtaine, il assiste à une représentation de théâtre, l'Avare de Molière et il a la révélation: il sera acteur. Il a été auparavant fasciné par les grands poètes, Prévert, Aragon et Apollinaire,  dont il s'est fait régulièrement l'interprète, donnant lecture de leurs grands textes (notamment auprès de sa fille Marie dans « Lettres à Lou » lors d'une émouvante lecture). Il va donc étudier à Paris pour devenir comédien. D'une nature pourtant extrêmement timide, il se jette à corps perdu dans le théâtre dès le débuts des années 50. Il suit à la même époque les cours de l'IDHEC pour devenir réalisateur. Sa nature réservée sera l'une des clés de sa présence à l'écran.

Il apparaît pour la première fois au cinéma dans Si tous les gars du monde de Christian-Jaque en 1956. Mais cette année là, il décroche sa part de gloire en participant au mythe Bardot dans le fameux Et Dieu créa la femme de Roger Vadim. Le scandale est retentissant devant les scènes très osées pour l'époque où l'on exploite la sensualité de la jeune femme. Le succès est international. Trintignant incarne l'un des hommes épris de l'irrésistible créature qui fait tourner toutes les têtes. Accessoirement sa liaison avec l'actrice attise l'intérêt des journaux. S'il n'est pas le centre d'attention du film, sa carrière cinématographique est lancée. Pendant un temps, il sera un séducteur, idéal masculin un peu ténébreux.

Par la suite, pendant trois ans, il part en Algérie pour y faire son service militaire, au moment des « évènements » comme on désignait alors la guerre. Il en reviendra profondément marqué (comme on le sentira dès 1961 dans l'un de ses premiers rôles engagés dans Le combat dans l'ile). Il se replonge avec succès dans la vie théâtrale et confirme son aura scandaleuse dans une version actualisée du l'oeuvre de Laclos, Les liaisons dangereuses, réalisée par Vadim en 1959 (avec Jeanne Moreau et Gerard Philipe en tête d'affiche, lui-même incarnait le jeune Danceny). On le voit alors dans des registres assez différents, dans L'Atlantide en 1964, ou encore dans l'histoire romantico-érotico-kitsch de Merveilleuse Angélique en 1965. En 1966 il joue dans un Homme et une femme de Claude Lelouch, formant un couple iconique avec Anouk Aimée, s'inscrivant dans les mémoires en homme amoureux au volant de sa Mustang sur une plage de Normandie. Le film connaît une gloire internationale et inscrit Trintignant dans la légende. 

Il rencontre La Nouvelle Vague avec Ma Nuit chez Maud de Eric Rohmer (en 1974) et auparavant Claude Chabrol (en 1968 pour les Biches). Toujours singulier, il se joint à Costa Gavras une première fois en 1964. Il devient figure du cinéma d'auteur en tournant à plusieurs reprises auprès d'Alain Robbe-Grillet (notamment dans l'Homme qui ment en 1967). Trintignant a une part d'ambiguïté, une présence inquiétante, singulière, qui le distingue à chaque rôle. 

Films engagés, personnages troubles

En 1968, il aborde un registre plus politique avec Z de Costa Gavras, oeuvre évoquant l'enfer des régimes totalitaires. Il participe à des films engagés dans les années 70, des réflexions politiques, graves. Il incarne un homme sombre et tourmenté, proche du régime fasciste dans Le Conformiste de Bernardo Bertolucci. Dans cette même veine, il joue dans l'Attentat de Yves Boisset, inspiré de l'affaire Ben-Barka. Il est le prisonnier en fuite, possédant Le Secret d'une affaire d'état dans le film éponyme de Robert Enrico. 

Amateur de personnage troubles auxquels il prête son mystère,  il aborde logiquement le polar dans Flic story de Jacques Deray. Il sera soupçonné de meurtre dans Vivement dimanche! de Truffaut, ultime oeuvre du cinéaste à laquelle il voulait absolument participer en 1983. Il passe sans grand succès à la mise en scène en 1972 avec la première de ses deux réalisations, Une Journée bien remplie

Entre films engagés et cinéma d'auteur, Jean Louis Trintignant, toujours assez secret, impose un registre complexe, dans la peau de personnages contrastés. Il a tourné à plusieurs reprises avec son épouse Nadine Trintignant. Il a entretenu une relation extrêmement privilégiée avec leur fille Marie. Au cinéma, on l'a vu au casting de productions prestigieuses comme La Banquière avec Romy Schneider. 

Pourtant, à 50 ans et alors qu'on entre dans les années 80, ses apparitions sur grand écran se font plus sporadiques. Il tourne avec des réalisateurs avec lesquels il collabore à plusieurs reprises, Ettore Scola (dans Plaisirs d'amour, La Nuit de Varennes), Francis Girod (le Bon Plaisir). Il est commissaire dans Le Grand Pardon de Alexandre Arcady. Il est toujours admiré et désiré par des auteurs plus classiques comme André Téchiné et Nicole Garcia.  

Mais de plus en plus, son goût pour l'originalité et les personnages atypiques va s'affirmer. Il sait les aborder en leur conférant profondeur et crédibilité, en même temps qu'une étrangeté fascinante, quelque chose d'un peu déplacé, d'un peu à part. Il y a dans le jeu de Trintignant une dissonance qui participe paradoxalement à sa justesse.

 

Univers atypiques

Il retrouve Claude Lelouch pour se souvenir de leur légendaire collaboration, dans Un Homme et une femme, vingt ans déjà en 1986. Il a régulièrement tourné pour le réalisateur au fil des années, mais ce film là, empreint de nostalgie, est un hommage au monument que Jean-Louis Trintignant est devenu. Lui-même a continué régulièrement de minimiser son envergure. Avec une modestie gênée, il demeure rétif aux louanges. Il continue sa vie d'acteur passionné, de plus en plus tourné vers le théâtre, et délaissant un peu le cinéma. Pourtant son incontournable prestance est requise dans Bunker Palace hotel de Enki Bilal. Il le retrouvera dans Tikho Moon en 1997. Il est de l'expérience ambitieuse et brillante de Bertrand Blier, Merci la vie en 1991, dans la peau d'un officier SS. L'acteur, au fil du temps, affirme son audace et d'une manière un peu plus surprenante, son excentricité. 

Il y a toujours chez lui au cinéma cette part d'ombre énigmatique qui enrichit ses rôles. Dans les années 90, il rencontre une autre génération d'auteurs avec Jacques Audiard dans Regarde les hommes tomber où il incarne Marx, un truand peu recommandable, menant Mathieu Kassovitz au coeur de ses magouilles. Il le retrouve dans Un héros très discret, contant l'histoire d'un homme qui s'est inventé un destin de résistant. Auprès d'Audiard, Trintignant confirme sa manière de se lier à ses réalisateurs. Il a tourné régulièrement avec des cinéastes qui ont façonné sa carrière cinématographique (Lelouch, Costa Gavras, Alain Robbe-Grillet et Nadine Trintignant). 

Dans sa curiosité il y a de la constance, de la loyauté à des styles et des univers qui lui on permis de déployer son jeu, d'imposer sa présence contrastée, toujours un peu mystérieuse, et son timbre de voix qui, dans sa maturité, est devenu une impressionnante signature (on la retrouve d'ailleurs dans La Cité des enfants perdus de Caro et Jeunet). Cette période tardive est marquée en 1994 par sa prestation dans le dernier volet de la trilogie de Kieslowski, Trois couleurs: Rouge. Il est le vieux solitaire dont Irène Jacob se rapproche. De nouveau dans un rôle de bourru cynique, il est celui dont on porte le deuil dans Ceux qui m'aiment prendront le train de Patrice Chéreau en 1998, oeuvre dont on peut dire qu'elle est sa dernière apparition d'importance au cinéma. On le retrouve par la suite dans l'univers de Enki Bilal dans Immortel (ad vitam) en 2004.

Il se consacre ensuite totalement au théâtre, art plus direct, moins marqué par l'attente que le cinéma. On se souvient de sa collaboration fusionnelle avec Marie Trintignant, leur belle complicité illuminant la scène. Il apparait dans son dernier film Janis et John. Il se retire pendant un temps à la mort de celle-ci, brisé, demeurant absent de la vie médiatique et se consacrant à son vignoble. Il est revenu ces dernières années au théâtre, mais a pris ses distances d'avec le cinéma qu'il considère davantage comme un divertissement, Le théâtre impose, selon lui, un engagement absolu, une plongée totale dans le rôle, un échange intense avec le spectateur.

 

A 79 ans, Jean Louis Trintignant est un acteur qui manque au grand écran, par son sens de la nuance et aussi par sa présence unique et contrastée. Il a pu être un magnifique salaud, un amoureux touchant ou un solitaire cynique. Il y a chez lui cette prestance, cette personnalité qui caractérise les grands acteurs français. Et toujours cette part de mystère, de ténèbres et de secret, que ce grand timide porte en lui. Des grands auteurs à des univers plus inattendus (le monde de Enki Bilal, le style de Blier, la chorale de Chéreau), il a abordé tous les registres et a imposé dans chacun son ton, comme on s'approprie une grande oeuvre du répertoire.  



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