Joaquin Phoenix

Le portrait de Joaquin Phoenix

Joaquin Phoenix a une aura étrange. Toujours à l'aise pour incarner les marginaux, les êtres tourmentés et troubles. Il est le frère de River Phoenix, l'étoile filante, cet acteur dont on attendait beaucoup, disparu avant de tenir toutes ses promesses. Joaquin a endossé des rôles sombres, n'a pas eu peur d'explorer ses félures. Il a composé des personnages vulnérables alors qu'ils étaient potentiellement antipathiques. Il dégage toujours cette fragilité, même dans la peau de Johnny Cash qui le rend assez bouleversant.

Il a donné par exemple à l'affreux Commode de Gladiator une dimension tragique indéniable, dépassant la figure imposée, le type, touchant à la figure classique oedipienne, incestueuse et shakespearienne. Il prête sa profondeur à chaque personnage, son côté tourmenté et les propulse à un niveau que l'on attendait pas forcément. S'il réapparait chez James Gray dans la Nuit nous appartient, c'est qu'il n'était pas pour rien dans la grande réussite qu'était the Yards. Il y tenait encore pourtant un rôle ingrât, celui de l'ami qui devient traitre et homicide. Il sait jouer ces êtres extrêmement sombres tout en les rendant proches, en ne s'aliénant jamais le spectateur.

 

Humaniser le mal

Il débute véritablement dans Portrait craché d'une famille modèle de Ron Howard, où il incarne un ado à problèmes, qui refuse de parler à sa mère (Dianne Wiest), en pleine rebellion avec tout l'excès que suppose cet âge. Il était crédité au générique sous le nom de « Leaf Phoenix » (pour rejoindre la tradition familiale de se prénommer d'après les éléments naturels, comme sa soeur Rain et son frère River). Il est encore très jeune et pour tout dire assez peu reconnaissable dans le film. Cependant, il entrait déjà dans une oeuvre qui montrait le contraire d'une famille modèle, dans tous les problèmes que l'on cache, dans les névroses parfois sérieuses qui parsèment le quotidien, avec lesquelles il faut vivre. Il incarnait d'ailleurs déjà un archétype et s'en sortait avec brio, donnait de la profondeur au personnage.

C'est véritablement avec Prête à tout de Gus Van Sant que Joaquin Phoenix est révélé. Il y incarne un jeune lycéen marginal qui va tomber sous le charme d'une manipulatrice névrosée, obsédée par sa réussite télévisuelle. En face d'une Nicole Kidman grandiose et excentrique, il incarne à merveille le jeune taciturne franchement malsain que la belle aura soudoyé par ses charmes pour lui faire commettre un crime. Ce personnage est bête, introverti, sombre, marginal et assez repoussant. Une description assez peu engageante que Phoenix a le courage d'embrasser complètement, assumant ce rôle sordide avec une conviction inébranlable et touchante. C'est cette absolue bonne foi et cette absence de jugement qui font sa force en tant qu'acteur. Il plonge avec intensité dans l'univers du personnage, lui prête sa vie, et la présence toujours un peu inquiétante qui est la sienne. Ainsi il attire une trouble sympathie, on voit ce pauvre type abusé par une folle à lier (ce qui pourrait être un titre alternatif!) et on a de la peine pour lui. Il fait partie des gosses à qui la ravissante idiote mégalo et télémaniaque veut consacrer un documentaire ambitieux. On découvre les pires paumés qui soient, totalement ahuris. Et peu à peu, le personnage de Phoenix se laisse embobiner par la belle blonde, tombe sous son emprise et là il devient très émouvant. Ce n'est pas un cas isolé dans sa carrière, à plusieurs reprises, il commence dans un registre bien reconnaissable et peu à peu, il casse le moule et bouleverse les codes avec une implication et une violence d'émotion impressionnante.

Il peut s'immerger dans des milieux abjects. Dans le malsain 8mm de Joel Schumacher (plongée dans l'univers des snuff movies), il incarne un second rôle de vendeur dans un sex shop. Dans U-turn, il incarne le petit ami violent, hystérique, pleutre et jaloux de Claire Danes. A chaque fois il est investi, juste, on l'identifie totalement à son rôle, son personnage gagne une existence souvent assez troublante. Il apporte à chaque composition une authenticité rare, totale (qui n'est pas sans rappeler la puissance de jeu d'un Patrick Dewaere). Il est des comédiens qui vous embarquent, dont on ne voit pas les trucs. Phoenix insuffle de la profondeur à ses personnages et imprime la pellicule, quoiqu'il fasse.

C'est bien-sûr le cas dans Gladiator avec Commode et sa frustration, la furie qu'il maintient toujours latente. Il est le méchant de cinéma par excellence, immoral, sadique, cruel, dépravé. On aurait donc pu l'interpréter comme un affreux classique sans que personne y trouve à redire, le parfait faire valoir du noble Maximus. Phoenix en prend presque le contrepied. Il est certes robuste et détestable à souhait, parricide et incestueux tout de même, mais il apporte au personnage une vulnérabilité inattendue, presque féminine. Une sensibilité à vif qui crève de ne pas savoir se faire aimer et respecter en premier lieu par son père l'auguste Marc-Aurèle ou le très respecté général Maximus. Grâce à la fragilité de Joaquin Phoenix, cette insécurité sombre dans son regard, l'empereur cruel devient un être blessé, écorché-vif, un pariah que tout le monde rejette et qui comble par la terreur son manque d'amour. Pour affronter Russell Crowe et à sa grande performance, il fallait cet adversaire fascinant et totalement sombre mais pas dénué d'humanité.

Il reprend ce registre raffiné en endossant le rôle de l'ami dangereux de Mark Wahlberg dans The Yards de James Gray, dans ce qui reste l'un de ses plus beaux rôles. Willie, est donc impliqué jusqu'au cou dans les sombres affaires de James Caan et va entrainer son cousin dans ce milieu corrompu. Celui-ci devrait se tenir à carreau après sa sortie de prison et s'occuper de sa mère cardiaque (magnifique Ellen Burstyn). Etrangement, le rôle de Joaquin rappelle un peu Commode, car tout le monde se détourne de lui, il s'aperçoit de son infâmie. Il est encore « le Ténébreux, le Veuf, l'Inconsolé » pour reprendre la belle expression de Nerval et c'est en cela qu'il est bouleversant, encore par cette incapacité à se faire aimer, à gâcher tout ce qu'il touche et à se retrouver abandonné. Alors il est certainement abject, plein de bassesse, mais Joaquin Phoenix donne à ces malédictions une portée humaine, trop humaine pour être totalement condamnable, pour se laisser enfermer dans le cliché du traitre ou du criminel.

Les félures des bons

Joaquin Phoenix estcapable d'explorer l'autre côté du spectre, comme ce fut le cas avec le très bon Quills, la plume et le sang de Philip Kaufman, évocation des derniers moments du Marquis de Sade. En face d'un Geoffrey Rush déchainé et presque cabotin, Phoenix est un prêtre qui s'intéresse au cas du fou fascinant et veut le ramener dans le droit chemin (et il a fort à faire!). L'abbé de Coulmiers n'est cependant pas un affreux bigot moraliste mais un homme de bien, vertueux, qui finit par subir l'influence du vénéneux marquis aux pulsions contagieuses. L'abbé est alors tourmenté par le désir que le marquis avec sa verve a réveillé en lui. L'homme frémit sous la soutane... Donc Phoenix n'est certes plus un démon magnifique, mais il est sous l'influence démoniaque et tentatrice d'un génie dépravé. Son personnage est donc une fois encore extrêmement nuancé, tiraillé entre des forces contraires. Quills est l'un de ces films qui donnent envie de découvrir un écrivain, qui vous plonge dans son univers. Et le jeune comédien est soumis aux provocations de Sade comme un lecteur peut l'être, ce qui rend son personnage très proche du spectateur.

Joaquin Phoenix apparaît ensuite dans les deux productions assez inégales de M Night Shyamalan. Signes marquait le retour décevant du réalisateur de l'excellent Sixième sens, du bon Incassable. Ici on commence à voir les ficelles de son style (le twist final obligé). La mise en scène est toujours aussi maitrisée. Les acteurs sont à la hauteur. Joaquin Phoenix joue le jeune frère de Mel Gibson, revenu à la ferme pour l'aider. Ils découvrent un jour des signes dessinés par des extra-terrestres dans leurs champs. Le problème de ce genre de scénario pour les acteurs, c'est que tout est fondé sur l'intrigue et laisse très peu de marge aux personnages qui deviennent de simples rouages du suspense nécessaire au bon déroulement de l'histoire vers son coup de théâtre final. La maitrise de jeu n'est pas à mettre en cause. Gibson et Phoenix sont parfaits dans le rôle de ces gens simples et dépassés par les évènements. Seulement ils n'ont pas la place de fouiller leur personnage, de réellement leur accorder une existence. Peut-être que c'est pour ça que je n'aime pas beaucoup le film et que j'entre en total désaccord avec les gens qui prétendent qu'un film, c'est d'abord une bonne histoire. Pour moi, ce sont d'abord des personnages. Les idées de l'auteur Shyamalan sont toujours bluffantes, originales, sa mise en scène souvent de grande qualité. Mais, on a beaucoup de mal à s'embarquer avec ses personnages. Pour la première fois de sa carrière, Joaquin Phoenix dont c'est peut-être pourtant la marque, ne parvient pas à transcender son rôle, parce qu'il est réduit à n'être qu'un élément de narration, un rouage de l'intrigue. Pour Le Village, même si l'histoire est fondée sur la même formule (un mystère distillé tout au long du film et sa solution qui remet la réalité en cause), la part belle est donnée aux personnages. Les comédiens peuvent alors offrir de très bonnes prestations (Celle d'Adrien Brody, Bryce Dallas Howard et bien-sûr Joaquin Phoenix dans le rôle d'un villageois avare de mots).

L'histoire de Johnny Cash est quant à elle au contraire assez classique, mais il est une figure extraordinaire. Walk the line offrait un grand rôle de composition à Joaquin Phoenix, il devint véritablement le chanteur, apprenant la guitare, s'exerçant à chanter avec ce timbre très grave et unique. Sa performance est admirable car il dépasse l'imitation appliquée qui est le travers de ce genre de rôle. Il s'appropria donc cette grande figure de la chanson populaire américaine, en capturant son essence, même sans vraiment lui ressembler, même en ayant une voix plus sourde que le grand homme. Le film décrit un traumatisme d'enfance fondateur, les débuts forcément euphoriques, la déchéance inévitable et le moment où le chanteur a touché le fond (accro à diverses pillules), pour enfin trouver la rédemption grâce à l'amour de June Carter (irrésistible Reese Witherspoon). Le biopic est de facture classique, sa structure assez convenue mais ses acteurs principaux sont exceptionnels. Il y a de l'innocence en Joaquin Phoenix, il y a aussi la douleur, la coincidence troublante entre lui et son personnage qui ont tous les deux perdu un jeune frère. Il ya les gouffres, dont on sent que l'acteur a fait l'expérience. Il y a surtout ce courage, cet homme qui s'affirme à la sortie de son purgatoire, par l'amour d'une femme (le couple est émouvant) et pour ses convictions (aller chanter dans les pénitenciers où personne ne va et traiter les prisonniers comme des êtres humains). On peut regretter d'ailleurs que Cash dans son âge mûr ne soit pas évoqué dans le film (concentré sur les démons qui manquèrent de le perdre totalement, et sur son grand amour qui a traversé bien des épreuves). On aurait aimé avoir un peu du vieux Johnny Cash, mort quelques mois après sa bien-aimée, et ses ultimes interprétations avec sa guitare sèche et cette voix brisée, pleine de souvenirs, bouleversante. 

Walk the Line est  l'une des plus grandes performances de Joaquin Phoenix. Elle est emblématique car elle réunit les facettes de celui qui sait se faire à la fois ange et démon. Alors qu'il est question d'une troisième collaboration avec James Gray après les sombres the Yards et La Nuit nous appartient, cette fois-ci dans une comédie romantique, on se dit que le comédien n'a pas fini de nous fasciner.



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