Né en 1957 à New York, le jeune John grandit en étant mordu de cinéma et se livrant à des imitations de ses acteurs préférés. Il suit un cursus d'art dramatique à l'université et poursuit dans ce domaine jusqu'à obtenir sa maîtrise à Yale. Après avoir enchaîné les petits boulots, il apparaît furtivement dans Raging Bull en 1980 (sans être crédité au générique), et décroche véritablement sa chance en jouant dans une pièce de John Patrick Shanley en 1983. Il est alors récompensé et joue sur Broadway dans Mort d'un commis voyageur, pièce magnifique d'Arthur Miller.
Les débuts à Hollywood se font dans des rôles plus anecdotiques mais où il fait déjà impression (dans Recherche Susan désespérément, Hannah et ses soeurs de Woody Allen ou le Sicilien de Michael Cimino). Il retrouve Scorsese pour un rôle plus conséquent dans La Couleur de l'argent en 1986. Mais c'est lorsqu'il retrouve les mots de John Patrick Shanley dans Five corners (réalisé par Tony Bill en 1987) que le talent du comédien devient une évidence, en particulier pour un jeune metteur en scène, Spike Lee, qui admire la complexité et la densité de son jeu. Il emploiera dès ce moment régulièrement l'acteur dans des rôles couvrant un large spectre (du raciste colérique de Do the right thing en 1989 au directeur de boîte Mo' better Blues). Turturro, au même titre que Denzel Washington, devient l'une des grandes figures de l'oeuvre du cinéaste (pour qui il tournera à sept reprises).
Au début des années 90, John est requis par les frères Coen pour son exceptionnelle capacité à se métamorphoser, à aller dans l'excès en demeurant juste. Cela correspond parfaitement à leur style. Dès Miller's crossing, brillante fantaisie noire structurée par des arnaques multiples et variation autour du film de gangsters, Turturro campe un truand excentrique et peu fiable. Il est au diapason de l'univers déjanté de la fratrie. C'est plus flagrant encore en 1991: chacun se souvient de sa prestation dans ce chef d'oeuvre qu'est Barton Fink. En auteur New Yorkais ayant une haute conception de son art, acceptant d'écrire pour Hollywood un film de catch, il est entraîné dans une panne d'inspiration qui transfigure sa perception du monde. L'état d'âme du personnage finit par conditionner le film, l'histoire et les personnages qu'il y côtoie (dont le monumental John Goodman). Il fallait pour l'incarner toute l'expressivité et la conviction de Turturro, habité par ce rôle inhabituel. Son interprétation est impressionnante de fièvre. Il transmet véritablement l'égarement psychologique du personnage et se fait l'interprète du cauchemar dans lequel il sombre peu à peu. La prouesse de l'acteur lui vaut un prix d'interprétation à Cannes.
Turturro s'avère toujours inclassable et souvent inattendu. Lorsqu'il retrouve Spike Lee, c'est pour un rôle diamétralement opposé: il campe un être bienveillant et au dessus des préjugés raciaux qui fondent l'histoire de Jungle Fever. Après Barton Fink, Turturro passe lui-même à l'écriture (avec plus de succès que son personnage). Il réalise en 1992 son premier film, Mac. Son récit se déroule dans les années 50 et s'inspire de la vie de son père, charpentier d'origine italienne. Il rencontre un certain succès critique pour cette peinture sincère et humaniste.
Effarants grands écarts
En 1994, il rencontre un autre rôle marquant -et ingrat- dans Quiz Show de Robert Redford, consacré à la dérive des médias, au culte de l'apparence et à la fabrication des « héros d'un jour ». Turturro incarne le gagnant infaillible d'un jeu télévisé populaire testant la culture générale de ses candidats. La chaîne le convainc de perdre face à son concurrent plus télégénique (impeccable Ralph Fiennes). L'acteur joue un homme vindicatif, laid et tapageur, peu flatteur pour les yeux des ménagères de moins de cinquante ans. Redford s'appuie sur ce duo d'acteurs aux fonctions opposées pour, avec finesse, dénoncer un monde médiatique où la forme prime sur le fond.
John Turturro a prouver l'ampleur de son jeu et aborde des rivages extrêmements variés. On le voit dans les Liens du souvenir, oeuvre tendre et touchante de Diane Keaton en 1996. Il retrouve régulièrement Spike Lee (pour Clockers, Girl 6). Résolument singulier et impossible à cataloguer, l'acteur tourne sans trêve, avec un engagement absolu. On le voit en homme routinier dont les habitudes sont bouleversées dans Box of moonlight de Tom DiCillo en 1997. Il joue dans La Trêve de Francesco Rosi, endossant le rôle de Primo Levi dans une oeuvre inspirée du destin de l'ancien déporté. Turturro s'y consacre totalement, apparaissant amaigri et d'une sobriété exemplaire pour rendre au mieux les émotions d'un homme qui redécouvre sa liberté.
Capable d'effarants grands écarts et de changer totalement de registre ou d'apparence, il compose l'un des personnages les plus excentriques de the Big Lebowski (et ce n'est pas peu dire) des Frères Coen en 1998. Dans le rôle de l'ennemi juré du fameux « Dude » et sa bande au bowling, il incarne le dénommé Jesus, gay jusqu'au bout des ongles. Quand c'est nécessaire, comme ici, Turturro va très loin dans la caricature (l'accent prononcé, le déhanchement ravageur et le jeu de langue sur la boule de bowling). Il poursuit par ailleurs son oeuvre personnelle et sensible de réalisateur avec Illuminata en 1999. Il y prend pour cadre le New-York et le monde du théâtre au début du vingtième siècle. De retour auprès de Spike Lee, il joue un coach de basketball dans He Got Game et prête sa voix au chien noir du suffoquant Summer of Sam. On le voit également dans l'évocation bouillonnante du milieu artistique new-yorkais à l'époque de Orson Welles dans Broadway 39ème rue de Tim Robbins.
Les années 2000 s'annoncent plus variées que jamais. Turturro est toujours incomparable pour incarner des êtres insolites et improbables, comme on le constate encore dans O'Brother des frères Coen. Il s'y joint aux bagnards (et glorieux « cul trempés »), menés par George Clooney, dans une variation assez inattendue autour de l'Odyssée. Il rencontre une première fois Johnny Depp à l'affiche de The Man who cried, campant un chanteur d'opéra (au sein d'un casting de premier ordre avec également Cate Blanchett et Cristiana Ricci). Il recroisera le grand Johnny, écrivain déboussolé dans l'adaptation d'un récit de Stephen King, Fenêtre secrète en 2004. Les choix de l'acteur se font plus inégaux. On a plaisir à le voir partager l'affiche avec Jack Nicholson dans Self Control, mais le film n'est pas à la hauteur. Il côtoie également Arnold Schwazenegger dans un film d'action pas impérissable, Dommage Collatéral en 2002. Cela démontre en tous cas, sa remarquable versatilité.
C'est encore auprès de son vieux complice Spike Lee qu'on le retrouve comme on l'aime, excentrique et hors normes, se livrant à une longue imitation de Don Corleone dans She hate me en 2004, incarnant le père mafieux d'une Monica Bellucci en mal d'enfant. Il a brisé pour cela l'un de ces grands principes: ne pas épouser l'archétype du gangster italien. Pour son ami cinéaste, il l'a fait avec jubilation, rendant au passage un hommage à l'un de ses grands héros, Marlon Brando. Turturro connaît également les faveurs de la télévision, apparaissant dans plusieurs épisodes de la série Monk.
La réputation de Turturro n'est plus à faire et sa capacité a se faire à tous les univers est reconnue de tous. Ainsi, on peut le voir dans une oeuvre assez étrange, jouant un personnage énigmatique aux trousses de Juliette Binoche et Sara Forestier dans Quelques jours en septembre en 2006. Il a incarné récemment un agent artistique paniqué à l'idée de demander à un Bruce Willis très caractériel de raser sa barbe dans Panique à Hollywood de Barry Levinson (avec Robert de Niro). Il peut également se faire aux blockbusters, pourtant très éloignés du cinéma indépendant qui l'a fait connaître, comme on a pu le constater dans Transformers de Michael Bay. Il est tout simplement brillant dans Raisons d'état de Robert de Niro: en assistant du très secret Matt Damon, il est à la fois discrètement ironique, intimidant et violent lors d'un interrogatoire musclé. Il est, dans la peau de ce personnage pourtant secondaire, d'une incroyable densité, dégageant une intensité peu commune.
Passant sans mal d'un extrême à l'autre, du style le plus classique à la fantaisie la plus débridée (comme on a pu de nouveau le constater dans Rien que pour vos cheveux), John Turturro est décidément un caméléon génial, l'un des comédiens les plus intéressants et les plus singuliers de sa génération.