La passion de Johnny Hallyday pour le cinéma n'a rien d'un grand secret. Dans sa prime jeunesse, on le sait déjà extrêmement influencé et même inspiré par cet art et ses grandes figures, Marlon Brando dans l'Equipée sauvage, la rébellion de James Dean, l'oeuvre d'Elia Kazan ou la fragilité de Montgomery Clift. On se souvient que dans son apparence, il a tenté de leur ressembler. Mais l'idole a connu d'abord la gloire par la chanson, devenant un véritable monument.
Après des films où il jouait son propre rôle ou profitant de son statut, Godard le révélait en 1985 dans Détective. Il est apparu régulièrement dans des projets choisis avec la volonté de surprendre et de s'imposer (dans Pourquoi pas moi?, Love me, ou encore l'Homme du train). Jean Philippe jouait de son double statut de chanteur et d'acteur d'une manière remarquable. Mais Johnnie To avec Vengeance (sortie le 20 mai), offre à Johnny Hallyday un très beau rôle. Présenté à Cannes et ayant déjà recueilli des louanges pour son interprétation, cela pourrait bien être le début de quelque chose et la confirmation, s'il en était besoin, que ce Jean Philippe Smet est doté d'un grand talent d'acteur.
Les barrières de la gloire
Né en 1943, la première passion du jeune garçon fut le cinéma. On l'inscrit à des cours d'arts dramatiques. Clouzot l'engage pour apparaître dans la ribambelle de marmots accompagnant leur institutrice, Simone Signoret dans les Diaboliques. Le metteur en scène détestait les enfants et le souvenir n'est pas bon. Les trompettes de la renommée sonneront d'une autre manière pour le jeune homme, devenu idole des jeunes et figure du rock en France. On ne peut qualifier ses apparitions au cinéma d'alors que d'anecdotiques, au mieux (dans les Parisiennes de Marc Allégret avec Catherine Deneuve en 1962).
Comme il le reconnaît lui même, à l'image de son modèle outre-atlantique, Elvis Presley, la première époque de sa filmographie est assez désastreuse, ne lui laissant aucun espoir d'affirmer sa légitimité d'acteur (dans des films sur mesure pour le chanteur: D'où viens tu Johnny? ou Cherchez l'idole). Il apparaît dans des pastiches involontairement drôles, de grands nanars comme Le spécialiste, où il imite le Clint Eastwood des westerns spaghettis. Pourtant, au milieu de tout cela, il y a A tout casser en 1967, où il endosse avec conviction le rôle du méchant.
Mais son statut écrasant dans l'hexagone l'empêchera longtemps de confirmer ses promesses de comédien. Des apparitions en forme de clins d'oeil dans son propre rôle sont amusantes (dans l'Aventure, c'est l'aventure de Claude Lelouch ou au début de l'Animal de Claude Zidi en 1977). Mais ses rêves de cinéma semblent voués à demeurer au second plan. Un moment envisagé très sérieusement par Melville pour le Cercle rouge, le septième art lui demeure pourtant pendant longtemps fermé.
C'est véritablement en 1985 que Johnny Hallyday a enfin sa chance dans la peau de l'ancien impresario de boxe qu'il incarne pour Godard dans Détective, aux côtés de Nathalie Baye. On découvre alors son habilité à suggérer un vécu tourmenté, à se faire aux exigences d'un metteur en scène aussi légendaire qu'impénétrable. Johnny a de l'instinct, des blessures aussi, une manière unique d'interpréter les mots (comme les paroles de chansons d'ailleurs). Ici, il surprend, en mode mineur, adoptant le jeu et le phrasé particulier exigés par son réalisateur. Et l'on découvre en celui qu'on toisait volontiers, dont on caricaturait le manque d'aisance en interview, une finesse et une sensibilité que l'on s'est longtemps employé à ne pas remarquer. Johnny apparaît ensuite dans Conseil de famille de Costa Gavras en 1986, où il incarne le père d'une famille de perceurs de coffres. L'acteur est enfin pris au sérieux.
Une gueule de cinéma
Pourtant la route est encore longue et l'icône parfois réduite à ses oripeaux (comme lorsqu'il incarnait en Harley Davidson le flic David Lansky à la télévision en 1989). Dans La Gamine, en 1991, il est un ancien flic dont l'existence va être bouleversée par l'arrivée d'une jeune fille (Maïwenn). Pour la protéger il reprend du service.
Il y a là quelque chose de révélateur. Johnny a indéniablement une belle « gueule » de cinéma... Qu'est ce qu'elle a sa gueule? elle est simplement capable de suggérer tout un passé, douloureux, souffrant, d'apporter une profondeur rugueuse à ses compositions. C'est précisément ce visage et ce regard singulier qui a fasciné Johnnie To. La présence physique de Johnny Hallyday raconte déjà une histoire.
Ainsi, on pourra s'amuser à l'utiliser à contre-emploi notamment dans Pourquoi pas moi? en 1999 où il est un toréro obtus qui vit mal l'homosexualité de sa fille. Même si on l'utilise encore pour la légende qu'il incarne et représente (jouant son propre rôle dans Paparazzi), on sent que la perception qu'on a de l'acteur a changé. C'est le cas dans Love me de Laetitia Masson, où, même s'il est chanteur, il est surtout totalement usé, désespéré, fini. Et cette mélancolie là le distingue et le rend diablement émouvant Ainsi arrive une belle rencontre, l'Homme du train de Patrice Leconte en 2002 où il est un homme aventureux et mystérieux, s'installant dans le quotidien routinier et pantouflard d'un ancien prof de français, Jean Rochefort. Peu à peu les deux hommes s'influencent et déteignent l'un sur l'autre. Johnny se dissocie de son image, s'amuse avec. Il est plein d'autodérision, de mélancolie et de justesse.
Malgré encore un accident de parcours, Wanted, plus un film de potes qu'autre chose, on peut enfin attaquer la légende, la prendre à rebours. C'est précisément ce qu'accomplit, avec un certain brio, Laurent Tuel, dans la réjouissante mise en abyme, Jean Philippe en 2006. Fabrice Luchini incarne un fan de Johnny obsessionnel, plongé dans un monde où il n'a jamais existé, où Jean Philippe Smet tient un bowling et a renoncé absolument à ses rêves de jeunesse. Même si le film est encore lié au rocker et à son imagerie, il permet à Johnny d'insuffler de nouveau toute cette mélancolie à son « double » fantasmatique, composant un personnage un peu loser, assez poignant. On avait remarqué auparavant sa prestation de solitaire retiré du monde et extrêmement marqué dans les Rivières Pourpres 2.
A 66 ans, alors que le chanteur entame sa dernière tournée, il est intéressant de voir l'acteur refaire surface, celui qu'il aurait voulu être. Il y a chez Johnny Hallyday un grand charisme, une grande prestance physique, un visage qui s'est peu à peu imposé au cinéma.
Après Godard et Patrice Leconte, Johnnie To a remarqué cela et s'en est servi pour Vengeance. Hallyday y incarne un personnage avare de mots, venu à Hong Kong pour y venger sa fille. Peut-être qu'au bout de sa vie de chansons, une autre voie s'annonce pour Jean-Philippe Smet, une passion cinéphile que l'on sent en lui depuis toujours et qu'il a enfin l'occasion d'explorer.