Le portrait de Kevin Smith

Cela n'étonnera pas les familiers de son oeuvre : Kevin Smith est originaire de l'État du New Jersey et plus spécialement de la ville de Red Bank, théâtre privilégié de ses longs-métrages, où il naquit le 02 août 1970. Un cadre plutôt paisible, presque trop même en comparaison de la voisine New York, auquel le réalisateur reste pourtant profondément attaché en tant que pierre angulaire de son univers. La vie n'y étant pas des plus turbulentes et la glandouille n'ayant qu'un intérêt très limité, le petit Kevin Smith développe très tôt une passion dévorante pour le cinéma et les comic books, nourrissant un imaginaire fertile qui ne tardera pas à vouloir s'exprimer. Et de la même façon que ses passions sont multiples, comme tout geek qui se respecte, il multiplie les expériences pour trouver sa voie : rédaction de nouvelles dès le collège, stand-up comedy dans le concours annuel de Red Bank, job de caméraman durant le lycée pour la chaîne câblée locale,... Un parcours qui le conduit tout naturellement à vouloir devenir réalisateur. Après un premier essai dans une autre école, il rejoint donc la Vancouver Film School où il sympathise avec Scott Mosier, qui deviendra son producteur attitré et un de ses plus fidèles collaborateurs. Entre lui et un Jason Mewes rencontré au sortir du lycée, le petit monde de Kevin Smith se met en place. Certainement conforté par cet appui, il abandonne alors l'école pour récupérer une partie de sa bourse, dans l'idée de financer son premier long-métrage.
 
Image Clerks de Kevin Smith
Parvenu à réunir 27575 dollars grâce à son abandon scolaire et la vente d'une partie de sa collection de comic-books (qu'il rachètera suite au succès du film), Kevin Smith s'installe pendant les heures de fermeture dans la supérette où il travaille et y filme Clerks, chronique d'une soirée épuisante pour les employés d'un Quick-Stop comme les affectionne le réalisateur-acteur-scénariste. Production on ne peut plus indépendante, aux dialogues ciselés et dans un noir et blanc arty (en plus d'être économique), son premier effort est immédiatement célébré au festival de Sundance en 1994 et attire l'attention du studio Miramax, qui l'emmène avec lui la même année au festival de Cannes. Nouveau plébiscite, nouvelles récompenses. Après une bataille inévitable avec la MPAA quant à la classification du film, son langage fleuri déplaisant aux membres du comité, Smith a alors la joie de voir Clerks sortir dans les salles américaines en novembre où, malgré un parc de salles très limité, il multiplie sa mise de départ plus de cent fois. Il n'en fallait pas plus pour lancer une carrière, et encore moins pour définir un style qui deviendrait caractéristique de son travail.
 
Avec ses projets suivants, Kevin Smith va prolonger l'univers présenté dans Clerks et qui prendra par la suite le nom de View Askewniverse en référence à sa société de production, View Askew, fondée avec Scott Mosier. Le premier, Les Malfrats (1995), déplace ainsi certains héros du film-révélation de Sundance dans un centre commercial pour les plonger dans un imbroglio entre la comédie de boulevard et le cartoon, aux côtés de nouveaux-venus appelés à rejoindre les fidèles du réalisateur : Jason Lee, Ben Affleck ou encore Joey Lauren Adams, devenue la petite amie de Smith. C'est d'ailleurs en s'inspirant de leur relation qu'il accouche deux ans plus tard de Méprise Multiple, mais la comédie romantique n'est pas achevée que le couple se sépare et par la suite, tandis que les avis positifs tombent, il fait la rencontre de la comédienne Jennifer Schwalbach qui deviendra son épouse. Casé et déjà un peu plus mâture, son univers artistique solidement installé grâce au carton en vidéo-club des Malfrats et à l'auréole critique de Méprise multiple, Smith a alors des envies de grandeur. Et il va trouver de quoi se satisfaire en confrontant son humour à un adversaire de taille, peu enclin à supporter la moquerie : la religion catholique.
 
Image Dogma de Kevin Smith
En 1999, Dogma sort sur les écrans après un passage à Cannes et dans son sillage grandit la haine des ligues catholiques. Elles n'apprécient en effet que moyennement les modifications apportées par Kevin Smith à leurs croyances, détournant ces dogmes pour livrer un road-movie "apocalyptocomique" absolument unique en son genre ; ou, peut-être pire encore, la manière qu'il a d'assimiler l'Église catholique aux vénaux fabricants de tabacs. Il n'empêche, n'en déplaise aux milliers de lettres d'insultes, aux menaces de mort et aux manifestations (dont une à laquelle Smith et un ami participeront pour s'amuser, se faisant même interviewer par la télé locale), Dogma est plus un gros délire entre potes qu'une véritable charge contre une religion. Une évidence devant le spectacle du View Askewniverse entraîné dans une aventure à la fois absurde et épique, permettant au réalisateur de s'essayer à un cinéma plus spectaculaire. Sentant qu'il s'agit là de la prochaine évolution pour lui, Kevin Smith décide alors de clore son univers avec le méta-film Jay et Bob contre-attaquent, où les deux comparses traversent les States pour empêcher le tournage d'un film inspiré des super-héros qu'ils ont eux-mêmes inspirés. Pour ce faire, il convoque tous ses habitués et lieux de prédilections jusqu'au "Secret Stash", la boutique de produits dérivés et bandes-dessinées qu'il possède à Red Bank depuis quelques années (le QG du Askewniverse), et livre un nouveau road-movie encore plus fou que le précédent, sans controverse mais fragmenté de telle manière que Smith peut toucher à tous les cinémas qu'il aime. Afin de prouver aux studios qu'il sait faire autre chose que filmer des dialogues à mourir de rire.

 

Pour peu que l'on observe ses activités annexes à la réalisation, il était pourtant clair que Kevin Smith est un homme plein de ressources, et cela même en dehors du cinéma. Fan de comics possédant même une boutique, c'est donc tout naturellement qu'il étend le View Askewniverse au format papier, scénarisant entre autres les aventures des alter-égos masqués de Jay et Silent Bob. Sans oublier les adaptations animées ! Mais il est également capable de sortir du cocon rassurant de son univers et s'invite ponctuellement chez les deux plus grands éditeurs américains du marché, pour Daredevil chez Marvel à la fin des 90's puis Green Arrow chez DC Comics. De la même façon, s'il aime à incarner Silent Bob dans ses propres films, il n'a rien contre les apparitions dans l'oeuvre d'un autre. Comme lorsqu'il met par exemple en suspens la préparation de Clerks 2 en 2005 pour tenir un rôle dans la comédie de Susannah Grant, Ma vie sans lui, ou qu'il devient un sorcier de l'informatique pour les besoins de Die Hard 4 - Retour en Enfer. Il s'assure aussi quelques caméos vocaux dans des longs-métrages animés estampillés comic-books, de Superman Doomsday à TMNT Les Tortues Ninja, juste pour le plaisir du fanboy.
 
Sans snobisme, Smith se frotte également à la télévision et apparaît dans son propre rôle - aux côtés de Jason Mewes - dans cinq épisodes de la série canadienne Degrassi : The Next Generation, dont les versions antérieures lui sont très chères. Toujours sur le petit écran mais derrière la caméra cette fois, il produit des pilotes pour deux sitcoms qui ne verront jamais le jour, Hating Hal et un Hiatus (1996) où Jason Lee devait tenir la vedette. Enfin, en 2007, il accepte de réaliser le premier épisode de Le Diable et moi afin de se prouver, dit-il, qu'il peut filmer quelque chose non-scénarisé par ses soins. Le signe indubitable de son envie de passer à autre chose.
 
Image Clerks 2 de Kevin Smith  
Un désir qu'il avait déjà tenté d'assouvir entre la fin des années 90 et le début des années 2000, époque à laquelle il cumule quantité de projets qui n'aboutiront jamais, ou en tout cas pas avec lui. Après Les Malfrats, déjà, il propose à Universal un traitement pour Les Dents de la mer 5, mais abandonne l'idée pour se consacrer à Méprise Multiple. En 1999, il abandonne encore une idée qui intéressait pourtant fortement la fidèle Miramax, sorte de Pulp Fiction au pays des super-héros. Par la suite, les rendez-vous manqués lui laisseront un goût bien plus amer entre les adaptations de Scooby-Doo (auquel il fera référence dans Jay et Bob contre-attaquent), Les Aventures de Rocky et Bullwinkle (dont il est très fan) ou encore Daredevil, où il aura tout de même droit à un petit caméo. Du rageant, mais rien en comparaison du projet Superman Lives qu'il scénarise en rêvant de le mettre en images, avant que Warner n'en confie les rênes à Tim Burton pour le development hell que l'on sait.
Un brin découragé et inspiré par sa paternité depuis la naissance cinq ans plus tôt de la petite Harley Quinn (du nom de l'acolyte mutine du Joker dans le Batman animé), Kevin Smith joue la sécurité et entreprend la rédaction en 2004 d'un projet plus modeste avec Père et Fille. L'histoire d'un sémillant Ben Affleck - à l'affiche avec sa copine du moment, Jennifer Lopez - s'efforçant d'être le meilleur père possible pour sa môme de six ans. Censé marquer un tournant dans la carrière du réalisateur, le film est un cinglant échec critique et publique à sa sortie, le forçant à revenir un temps au View Askewniverse. Non pas pour se ressourcer, ou pas seulement, mais surtout pour s'offrir un nouveau succès et regagner la confiance des producteurs. C'est ainsi que surgit Clerks 2 en 2006, mise à jour d'un script rédigé dès 1994 pour Hollywood Pictures - nommé Busing - et décrit à l'époque comme "un Clerks dans un restaurant". Pour la troisième fois, Smith s'envole pour le festival de Cannes et y reçoit au terme de la projection une standing-ovation de huit minutes, annonciatrice de la réconfortante réussite du film en salles. Il est alors prêt à se mettre de nouveau en danger, à explorer des terrains qui lui sont moins familiers.
  Image Top Cops de Kevin Smith  
Entre 2007 et 2008, il s'attaque à la rédaction de deux scripts : d'un côté la comédie Zack et Miri tournent un porno, où deux colocataires décident de se lancer dans le X pour régler leurs dettes, et le film d'horreur Red State, inspiré d'un sordide fait divers. Manque de chance pour le vrai bond dans l'inconnu, c'est Zack et Miri... qui intéresse Harvey Weinstein, et Kevin Smith retourne ainsi à la comédie caustique. Il essaye tout de même de s'écarter au maximum du Askewniverse en confiant les rôles principaux à de nouvelles têtes, Seth Rogen et Elisabeth Banks, et y parvient plutôt bien, récoltant au passage ses meilleurs résultats au box office américain en dépit d'une pénalisante classification R. S'attendant cependant à mieux, le réalisateur se met en quête d'un vrai blockbuster et, convaincu par son expérience sur la série Le Diable et moi, accepte de tourner un scénario dont il n'est pas l'auteur (et pour lequel également, pour la première fois, il ne collaborera pas avec son ami Scott Mosier, parti sur son propre projet). Soit le buddy-movie Top Cops, qu'il met en boîte en 2009 non sans y insuffler quand même beaucoup de son style, avec toujours cet amour du dialogue qui fait mouche. Mais bien qu'il s'en sorte plus qu'honorablement dans ce genre prisé du cinéma hollywoodien, Smith essuie une pluie de critiques catastrophiques et un accueil glacial de la part des spectateurs. Qu'importe, l'homme a déjà entamé un virage d'importance dans sa carrière et ne reviendra pas en arrière.

Quand on observe alors le parcours de Kevin Smith jusqu'à présent, on constate l'indéniable évolution d'un geek génial en un artiste plus mâture, n'ayant plus aucune appréhension à sortir du cadre rassurant de son New Jersey natal. Peut-être pourrons-nous découvrir dans une dizaine d'années des Jay et Silent Bob vieillissant mais, pour l'instant, le réalisateur semble poursuivre dans cette voie, Red State ayant enfin décroché son budget et le biopic Hit Somebody se profilant à l'horizon. Ensuite, sûrement conforté par le succès des conférences et du podcast où son bagout fait des merveilles, il se verrait bien devenir professeur de cinéma sur ses vieux jours. Une fin idéale pour l'histoire du geek devenu adulte, non ?


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