Maggie Gyllenhaal est née en Novembre 1977 au sein d'un famille très engagée. Elle est soeur de Jake, également acteur brillant (notamment dans Jarhead), fille du réalisateur Stephen et d'une mère scénariste. Cet engagement, cette volonté de composer des rôles qui représentent quelque chose, qui sont transgressifs et offrent un point de vue intéressant et différent sur le monde se retrouvent dans une partie de sa carrière. Jusqu'à il y a deux ans, elle était l'égérie de films d'une belle indépendance, parfois ouvertement provocateurs (de Cecil B Demented de l'incontournable John Waters au très sulfureux La Secrétaire de Steven Shainberg). Elle apparaît enfin dans World Trade center d'Oliver Stone. Malgré la déception du film pas totalement à la hauteur de son sujet, elle s'y impose. Dans The Dark Knight, elle remplace la trop lisse Katie Holmes pour donner son caractère à Rachel Dawes, amie d'enfance de Bruce Wayne, qui connait ses tourments. Gyllenhaal a toujours cet aura d'indépendance et d'anticonformisme qui convient parfaitement au nouvel opus des aventures de l'homme chauve-souris, où chaque personnage gagne grâce à son interprète un charisme intense (de Heath Ledger -bien-sûr- au sombre Christian Bale, en passant par Gary Oldman). La voir dans cette production est donc extrêmement cohérent.
Seconds rôles anticonformistes
Après de belles études où elle se distingua notamment au cours d'art dramatique, ainsi qu'en littérature, la jeune Maggie se lance dans la carrière, débutant dans les films de son père à l'âge de 15 ans, d'abord dans Waterland en 1992, aux côtés de Jeremy Irons, un prof qui s'ouvrait de son enfance tourmentée à ses élèves. Ses anciennes blessures refont surface. Maggie y fait sa première -brève- apparition. Il en sera de même ensuite dans A dangerous woman en 1993 avec Debra Winger dans le rôle d'une handicapée mentale, connue pour ne jamais mentir et dont tout le monde veut profiter, pour exploiter sa faiblesse (même lorsqu'elle poignarde Gabriel Byrne en situation de légitime défense). C'est encore le cas dans Homegrown en 1998 où Maggie joue le rôle d'une baby sitter, dans une comédie où des jeunes gens cultivent de la marijuana. Les films de son père sont de qualité et permettent de la faire remarquer. C'est réellement avec the Photographer de Jeremy Stein qu'elle a un rôle plus conséquent à l'orée de l'année 2000. L'histoire est étrange: un photographe doit retrouver dix photos magiques sous peine de tout perdre. Il est en mal d'inspiration et va se ressourcer au fil de rencontres fortuites. Gyllenhaal est l'une d'entre elles, composant un personnage fascinant et tourmenté. C'est expérimental, définitivement connoté comme indépendant (avec le cachet que cela induit, dans un New York aux rues un peu fantasmatiques et délabrées à la After Hours).
Cela impose Maggie Gyllenhaal dans des projets audacieux et à l'écart des grands courants comme elle le confirmera dans Cecil B.Demented de John Waters, évocation déjantée (forcément) de la vie d'un jeune cinéaste intègre et sa bande qui kidnappent une grande star de Hollywood capricieuse (Mélanie Griffiths) pour la faire tourner dans leur film. Gyllenhaal s'intègre parfaitement à cette bande de désaxés, adoptant un look destroy et gothique dans la peau de « Raven ». Il s'agit d'une attaque en règle du système hollywoodien, avec le mauvais goût délicieux et l'irrévérence tapageuse qui caractérisent le cinéaste. Elle y apporte une contribution solide. Maggie Gyllenhaal est de ces actrices qui s'imposèrent dans des seconds rôles d'importance, des apparitions qu'elle contribuait à approfondir, à rendre signifiantes au coeur d'un film, jusqu'à en faire des éléments importants du récit, comme pour personnifier l'approche adoptée par le metteur en scène.
Donnie Darko de Richard Kelly est sorti en 2002 et est devenu depuis une grande référence, une critique de l'idéal bourgeois, de la bienpensance, de l' « american way of life », du puritanisme et de l'hypocrisie. Un grand film dont son frère Jake Gyllenhaal était la tête d'affiche. Elle incarnait sa soeur. Le jeune Donnie était un ado perturbé qui avait des visions d'apocalypse. Un avion s'est écrasé sur son pavillon, il y a survécu et a découvert son ami imaginaire Frank, un lapin mutant. Ce dernier l'incite à commettre des actes pour qu'il s'accomplisse avant la fin du monde. A partir de ce canevas étrange, on avait un film déjanté, dérangeant et juste sur le désarroi de la jeunesse, le malaise profond de l'adolescence, engagée dans des voies sans issues, sous le joug d'adultes moralisateurs et idiots (symbolisés par Patrick Swayze). Les actes de Donnie sont donc destructeurs pour l'ordre et l'harmonie du monde. Le rôle de Maggie est encore une fois plus discret, mais l'oeuvre est d'importance, l'une des plus jubilatoires et plus contestataires de ces dernières années.
Grandes Audaces et petites apparitions
Maggie Gyllenhaal s'affirme. Elle crève l'écran dans La Secrétaire de Steven Shainberg en 2002. Elle y est Lee, une jeune fille perturbée qui trouve un job de secrétaire auprès d'un patron dominateur et enclin à la punir vertement à la moindre faute de frappe. Leur relation évolue vers une histoire d'amour déviante et sado-maso. Elle prend plaisir à lui être soumise, il prend plaisir à la châtier. Leurs deux névroses s'accordent à merveille. Il s'agit donc d'une romance entre un sadique et une masochiste qui, peu à peu, vont trouver le parfait amour et le bonheur en ce bas monde. Un conte de fée un peu spécial en somme, d'une exquise incorrection au pays du politiquement correct, qui, au passage, ridiculise bien des bluettes. Un grand moment de mauvais esprit. Maggie Gyllenhaal parvient même à nous faire comprendre les motivations étranges de son personnage, dans une très belle performance.
Elle fait une apparition dans Adaptation de Spike Jonze où Charlie Kaufman nous fait partager les tourments d'un écrivain en panne d'inspiration. Elle se prêtera à la légèreté de 40 jours 40 nuits, teen movie sans prétentions où Josh Hartnett fait voeu d'abstinence mais rencontre l'élue de son coeur dont Maggie est l'amie. C'est sympathique, un peu répétitif et lourdingue certes, mais on ne s'attend guère à autre chose. Elle figure également parmi les jeunes filles émancipées par Julia Roberts dans le Sourire de Mona Lisa en 2003 (elle y est bien-entendu la plus délurée), ou encore au côtés de Drew Barrymore dans Ecarts de conduites, histoire d'une fille qui tombe enceinte trop jeune dans les années 60, contrainte de se marier à un loser qui ne correspondait pas vraiment à ses rêves. Elle rejoint également la chorale de femmes de Casas de los babys, toutes en quête de bébés à adopter au Mexique. A chaque fois elle apporte son énergie et sa fraicheur, sa compréhension des personnalités fantasques. Gyllenhaal est un beau second rôle.
Après la révélation que fut la Secrétaire, continuer de la voir en retrait dans des films assez académiques a quelque chose de frustrant. On attendait alors un autre rôle qui tirerait partie de sa capacité à épouser avec sensibilité les originaux comme le beau personnage de prostituée qu'elle composait dans The Pornographer, a love story. Un cinéaste, Martin Donovan, passait de la fiction à la réalité avec son actrice principale, Irène Jacob. Le film datait de 2000, était expérimental, se déroulait dans l'appartement du metteur en scène et montrait les rapports complexes entre les personnages (faits de fascination et d'obsession). Lorsque ce film sortit finalement en 2004, on put mesurer à quel point Maggie Gyllenhaal avait évolué depuis vers des productions et des rôles plus accessibles, qui éveillaient moins de perplexité.
Entre originalité et superproductions
Elle retrouve une veine plus originale dans le très bon Confessions d'un homme dangereux de Georges Clooney en 2002. D'abord, on perçoit avec ce premier film chez ce cinéaste un goût pour l'originalité et l'audace qui change un peu des habitudes. L'histoire ensuite est intéressante: un présentateur télé est également un tueur pour la CIA et tente de concilier ses deux carrières. Il est par ailleurs sexuellement très actif (auprès de Drew Barrymore, Julia Roberts et Maggie Gyllenhaal). Criminal proposait ensuite une énième arnaque de cinéma. John C Reilly était l'escroc chevronné. Elle était sa soeur qui ne pouvait le souffrir. Ce remake des Neuf reines se repose sans génie sur l'original. Le film est surtout porté par la qualité de son interprétation qui fait que l'on accroche à cette intrigue à rebondissements. C'est donc efficace et agréable, mais c'est un remake qui calque ses procédés sur l'original... Son apparition en 2006 dans « le Quartier des enfants rouges » d'Olivier Assayas, dans Paris, je t'aime, en actrice attirée par son dealer et en plein tournage de film d'époque était beaucoup plus riche et plus digne d'elle. Il en allait de même pour son segment du film The Great New wonderful, où l'on évoquait à travers quelques tranches de vies après le traumatisme du 11 septembre à New York. On retrouve dans ces sketches la sensibilité originale de l'actrice.
Elle continue d'être là où on ne l'attend pas en prêtant sa voix au très réussi Monster House. Enfin arrive le film très attendu d'Oliver Stone sur le 11 septembre 2001, World Trade center en 2006. Seulement, écrasé par l'enjeu, le metteur en scène fait dans l'évidence, avec un accent patriotique, mélo et pour tout dire pompier (sans mauvais jeu de mots) qui ne rendent pas compte de la grande émotion qui a étreint le monde ce jour là. Il passe à côté de la puissance de son sujet, s'applique on le sent, à relater les témoignages et à rendre hommage aux héros prisonniers de ces horribles décombres. Cependant, quelque chose manque. La structure est classique, on voit comment différentes familles prises dans la tourmente l'ont vécu. Mais on a pas le sentiment d'égarement qu'on a pu ressentir dans d'autres films (aussi différents que Vol 93 et Farenheit 9/11). Gyllenhaal est l'épouse de l'homme pris au piège avec Nicolas Cage. Elle s'inquiète, est malade de peur. Mais écrasée sous les poncifs et une solennité un peu grossière, le cinéaste manque son but et l'émotion ne passe pas. L'actrice est une femme éplorée qui incarne sa détresse avec intensité.
Dans le très bon L'incroyable Destin de Harold Crick, elle retrouvait un beau personnage. Elle est la belle boulangère auprès de qui le malheureux Harold va enfin fendre l'armure. Will Ferrell est déphasé et merveilleux en agent du Fisc condamné à mort par sa narratrice. Face à lui, il fallait un grand tempérament. Gyllenhaal tempête d'abord contre lui, l'agonit d'insultes et lui offre un amour atypique, un refuge inattendu. Elle n'est jamais si convaincante que lorsqu'elle touche à des personnages hors-normes. Ici elle enrichit cette femme qui pouvait n'être qu'un type, elle luis donne ce côté discrètement bohème et fantasque, contrastant avec le héros très introverti. Elle est l'élément perturbateur et excelle dans cette fonction. Trust the man avec Julianne Moore, David Duchovny et Billy Crudup était une comédie plus conventionnelle et poussive, qui ne tirait pas parti de cet aspect particulier de son talent, qui, bien souvent parvient à la distinguer et contribue à la qualité d'un film.
Outre sa participation à The Dark Knight, elle sera également à l'affiche de Happy endings, datant de 2005 mais encore inédit en nos contrées, une comédie chorale où les histoires d'amour s'entremêlent. Elle fera également une belle prestation dans Sherrybaby où elle sort de prison, tente d'établir un lien avec sa fille et de reconstruire son existence. On attend beaucoup de sa participation au prochain Sam Mendes, Farlanders, où un jeune couple se met en quête de l'endroit idéal pour installer leur famille et y élever leur premier enfant.
Maggie Gyllenhaal est donc une valeur sûre, une comédienne capable d'aborder des registres très différents avec une égale facilité. Son talent s'est distingué dès ses débuts dans les films ambitieux de son père. Elle fut d'abord caractérisée par son courage d'aller vers la bizarrerie et s'en faire l'interprète impliquée (dans La Secrétaire). Sa fantaisie et son indépendance ont pimenté ensuite des productions plus formatées, mais non dénuées de qualités (comme le sourire de Mona Lisa). Dans The Dark Knight, Rachel Dawes prend du relief grâce à elle.
Il est cependant à souhaiter qu'elle rencontre un projet qui mette son talent en valeur, qui la fasse passer de second rôle brillant, à tête d'affiche incontournable. La dame est encore jeune. Cela sera sans doute exaucé. Car elle a quelque chose de spécial, de très personnel, un charme espiègle, malicieux et spirituel qui profite à chacune de ses prestations, une étincelle qui ne demande qu'un rôle suffisamment original pour éclater.