Le portrait de Marco Bellocchio
le réalisateur italien Marco Bellocchio revient cette année sur la Croisette en tant que membre du jury présidé par l’anglais Stephen Frears. Il est l’unique personnalité à représenter la botte puisqu’aucun film transalpin n’a été sélectionné cette année en compétition officielle par le comité de sélection du Festival présidé par Gilles Jacob et épaulé par son directeur artistique Thierry Frémaux. Autant dire donc que retrouver un réalisateur de ce calibre dans le jury du Festival nous réjouit d’avance. Sa perception du cinéma et sa vivacité d’esprit apporteront sans doute beaucoup au palmarès qui sera rendu public le 26 mai prochain.

Issu d’une famille bourgeoise, Marco Bellocchio nait le 9 novembre 1939 à Piacenza en Emilie-Romagne d’un père avocat et d’une mère enseignante. Dès son plus jeune âge, il cotoie de près l’église chrétienne en fréquentant des institutions religieuses au collège comme au lycée (il fréquentera l’ordre religieux des Barnabites). Son enseignement catholique se poursuit à l’université où Marco Bellocchio s’inscrit aux cours de philosophie de la faculté catholique de Milan. Pourtant son irrévérence envers les canons religieux sera plus tard déterminante dans sa carrière, la religion catholique devenant l’un des thèmes récurrents de son œuvre cinématographique.
A vingt ans Marco Bellocchio change radicalement de voie et se tourne vers le cinéma en étudiant la réalisation au Centre Expérimental de Cinématographie de Rome puis à Londres où il se perfectionne à la Slade School of Fine Arts, où il prépare une thèse sur la photographie dans les films de Michelangelo Antonioni et de Robert Bresson. Durant ses études, il tourne deux courts-métrages qu’il écrit et réalise,
Ginepro fatto uomo en 1962 et
La Colpa e la pena en 1965. Personnage particulièrement singulier dans le paysage cinématographique italien, Marco Bellocchio impressionne avec un premier long métrage qui ne l’est pas moins :
Les Poings dans les poches (
I Pugni in tasca, 1965). Présenté à Venise, l’œuvre de ce jeune débutant impressionne, rebute et ébranle la
Mostra toute entière. En effet ce portrait cru désacralisant la famille italienne dont les valeurs sur lesquelles elle repose se désagrègent, fait scandale et sera venéré ou détesté dans les milieux culturels.

Oeuvre sans doute la plus contestée de son auteur,
Les Poings dans les poches marque un nouveau tournant dans le cinéma italien. Pour Marco Bellocchio le cinéma lui permettra d’exprimer ses idées anticonformistes et communistes. A cette époque déjà celui-ci se rapproche d'un cinéma militant fidèle à l’extrême gauche.
Comme Jean-Luc Godard en France peu avant les évènements de Mai 68, l’engagement politique de Marco Bellocchio trouve une résonance dans ses œuvres suivantes, profondément imprégnées de l’idéologie communiste.
La Chine est proche (1967) est un féroce pamphlet sur le centre-gauche néo-capitaliste italien. L’histoire raconte la lutte de trois militants d’extrême gauche qui tentent de saborder la campagne électorale du candidat du parti populaire italien. Son goût pour la critique des institutions bourgeoises le porteront à réaliser durant les années 70 toute une série de films provocateurs envers les différentes facettes de la bourgeoisie conservatrice et élitiste. Viendront en conséquence des œuvres telles que
Viol en première page (1972) avec Gian Maria Vollonté et Laura Betti (égérie de Pasolini),
Au nom du père (1972) (à ne pas confondre avec
Au nom du père -
In the name of the father, 1993, de Jim Sheridan), évocation personnelle de son enfance, et
La Marche triomphale en 1976. Dans ces deux derniers films sont respectivement représentés les thèmes de l’éducation catholique et de l’instruction militaire.

La violence idéologique qui émane de ses films provient peut être d’une certaine façon de l’absence et du désespoir éprouvés par Marco Bellocchio qui a perdu son frère, suicidé fin 68, et son père, décédé alors que le cinéaste était encore très jeune.
Après une parenthèse à la fin des années 70 dédiée à deux productions destinées à la télévision, Marco Bellocchio revient au cinéma et persiste dans le genre dramatique avec
Le Saut dans le vide (1980), histoire d’une défenestration qui engendrera des conséquences désastreuses. Le couple d’acteurs Michel Piccoli et Anouk Aimée repartira du Festival de Cannes avec le Prix d’interprétation. Si les films de Marco Bellocchio interpellent, questionnent et revendiquent c’est parce qu’ils incitent à la discussion et à pointer du doigt certains sujets tabous. En 1986, désormais habitué à la controverse, le réalisateur n’échappe pas avec son nouveau film
Le Diable au corps à la polémique. Le sujet de cette contestation est une séquence particulièrement troublante de fellation non simulée par l’actrice Maruschka Detmers, mais c’est de manière générale l’adaptation très libre de ce roman choc de Raymond Radiguet, où un jeune étudiant de 16 ans noue une forte relation amoureuse et sexuelle avec une femme plus âgée. Le parfum de scandale n’aura échappé ni à son auteur ni à son adaptateur, Marco Bellocchio.

Les années 90 seront assez prolifiques pour le cinéaste qui explore des sujets plus psychanalytiques comme les thèmes de l’inconscient avec
Autour du désir (1991) et des tourments moraux avec
La Nourrice (
La Balia, 1999). En 2002 le cinéaste revient à ses thèmes de prédilection, la religion, l’église et la famille, avec
Le Sourire de ma mère qui reçoit un accueil virulent de la part du Vatican. Digne de ses premiers films, Marco Bellocchio se pose encore une fois, avec ce film, en figure de rebelle anticonformiste et critique envers la religion et ses praticants. Il frappe fort l’année suivante avec
Buongiorno, Notte, un film politique revenant sur l’un des évènements les plus marquants de l’Italie de ces trente dernières années : l’avènement des Brigades Rouges, groupe extrémiste de gauche, l’enlèvement et l’assassinat du Président du parti de la Démocratie Chrétienne Aldo Moro par ce groupe armé. Un film d’une rare force qui ne veut pas à juste titre démontrer une quelconque thèse politique mais raconter les faits tels qu’ils se sont déroulés, en y ajoutant une allégorie finale qui pourra surprendre.
Par sa manière de concevoir le cinéma, son parcours engagé et par moments révolutionnaire, Marco Bellocchio est l’un des cinéastes majeurs en Italie depuis plus de quarante ans. Sa filmographie est singulière, retentissante et pour sûr ses prochains films sauront encore et toujours nous surprendre.
