Michael Mann n’a pas une filmographie très conséquente. Il est pourtant l’un des cinéastes majeurs de ces vingt dernières années. Un peu à l’image de Kubrick, il a su rallier les suffrages du public et des critiques. Assez opportuniste pour intriguer le chaland sur des promesses alléchantes et parfois fallacieuses. On se souvient de la grande campagne promotionnelle autour de Heat, vantant la rencontre certes anthologique entre les deux monstres sacrés que sont Pacino et de Niro, mais la confrontation ne dure que le temps d’une scène de dix minutes (magnifiques), et n’est pas vraiment l’unique atout de ce grand film. Kubrick avait usé du même subterfuge pour Eyes Wide Shut, vantant à coups de teasers sulfureux les qualités érotiques de son film, alors qu’il s’agissait d’une réflexion sur le désir inassouvi.
Peu de gens peuvent jouer sur les deux tableaux, combler la soif des gros titres, faire monter l’attente et finalement livrer une œuvre ambitieuse et personnelle, à niveaux de lectures multiples.
Il a commencé par la pub et la télévision, en écrivant des épisodes de Starsky et Hutch et bien-sûr en produisant la série Miami Vice. Il est donc très en phase, très à l’écoute des goûts du public et de l’efficacité instantanée qu’il exige.
Alors qu’attendre de Miami Vice ? Peut-être pas seulement la reprise de la série emblématique des années 80. On retrouvera sûrement avec plaisir les inspecteurs Sonny Crockett et Ricardo Tubbs dans leur lutte contre les trafiquants de tous poils. C’est l’argument marketing, la bande annonce explosive et alléchante. Cependant, gageons que Michael Mann saura y insuffler quelque chose de plus, et que les thèmes qu’il y abordera en feront sans doute encore un film existentiel, autant qu’un « popcorn movie » qui sort au milieu de l’été. Une œuvre à portée symbolique et à lectures multiples comme il a toujours su en faire.
Car, c’est dans sa manière de traiter ses sujets, à priori très stéréotypés, leur donnant force de symboles, presque en créant des forces mythologiques qui s’affrontent, qu’il est un grand auteur.
Réalité et symboles
Car Michael Mann est un metteur en scène de métaphores. Même ses films peuvent être aussi vus au premier degré, comme très terre à terre, presque naturalistes, avec des personnages très marqués, ils ont indéniablement une portée symbolique. La traduction catastrophique de « Miami Vice » devenu pour les francophones « deux flics à Miami » (on se demande qui traduit les titres des films) l’ampute de cette dimension là. Dans la série, bien plus qu’un décor, la ville était l’âme, le symbole, l’ambiance. Les personnages en sont presque des émanations, des incarnations. On retrouve ce trait fondamental dans Collateral qui est une ode à Los Angeles et où finalement, Tom Cruise et Jamie Foxx, incarnent deux facettes bien distinctes de cette ville. Chaque personnage fait écho au grand décor, comme un microcosme.
On pourrait tout aussi bien réduire ce film à un résumé simpliste : un tueur à gages prend en otage un brave chauffeur de taxi pour exécuter quelques « contrats » dans la nuit. Rien de plus efficace. Heat : Un flic tenace et obsessionnel se met à la poursuite d’un braqueur insaisissable… L’histoire n’y a t-il que cela qui compte ? A la vue de l’œuvre de Michael Mann, on serait tenter de dire non. Il impose un rythme, souvent lent, prenant, immersif, créant une atmosphère beaucoup plus envoûtante que ce à quoi l’histoire vous préparait.
Son cinéma a pourtant un aspect très « documentaire ». Il faut y voir une volonté de coller à l’existence de ces personnages. C’est cet aspect authentique et dépouillé qui frappe d’emblée chez Michael Mann, une sobriété de mise en scène, presque un dépouillement trompeur. On pourrait croire qu’il filme ses plans sur le vif, alors qu’il est d’une incroyable méticulosité. Les combats d’Ali ont été reconstitués plan par plan. De même pour Révélations où l’on a réellement l’impression d’assister à l’enquête journalistique dans toute sa progression. Une mise en scène minimaliste, mais toujours au service d’une ambiance, très loin d’un reportage.
Dans le Sixième sens (traduction de « manhunter », allez savoir pourquoi !), on assiste à la première apparition cinématographique du personnage d’Hannibal Lecktor (ainsi qu’il est orthographié dans le film) créé par Thomas Harris. L’œuvre est intéressante à plus d’un titre, surtout au vu de son remake pataud Dragon Rouge. Chez Mann, l’atmosphère est glaciale, oppressante, sans cabotinages ni grands mouvements de caméra. L’objectif est un œil froid, dénué d’affect, qui reste proche des personnages, de leur visage. Cette économie de moyens, cette aridité, pourrait maintenir le spectateur en dehors de l’histoire et au contraire, elle fait de lui une sorte de témoin, par cette vision indifférente qui suggère énormément. Mann recrée le réel, un peu comme les écrivains naturalistes, presque scientifiquement, méthodiquement. Il y a assez peu de pathos dans sa manière de montrer. Toute l’émotion provient des acteurs, de ce qu’ils montrent, des tensions entre les personnages, de la lumière. La caméra enregistre.
Une réalité impressionniste
Ainsi il a livré Ali, un biopic qui est un modèle du genre, puisqu’il colle à la réalité de son sujet, il ne l’isole pas comme un héros. Il est dans son milieu, dans son époque. L’histoire est palpable autour de lui (les meurtres de Malcolm X, de Luther King, la guerre du Vietnam), on la sent, elle est suggérée et elle affecte le personnage. Mais Michael Mann montre l’histoire comme nous la percevons tous, elle est toujours là, en toile de fond. Il n’isole pas son personnage de la course du monde ou de la ville et c’est peut-être en cela qu’il est l’un des meilleurs « simulateurs de vérité ». Son point de vue n’est jamais appuyé comme celui d’Oliver Stone par exemple. Ces scènes sont fondées par ce qu’elles montrent, il ne cherche pas à suggérer plus que ce qui se passe, que ce que l’on voit (même pour la scène de suspense dans la boite de nuit de Collateral). Il demeure très à la surface, très extérieur et incite son spectateur à s’investir dans le film. Ce paradoxe entre sa vision épurée et faussement neutre et cette implication du spectateur est sans doute la marque de Michael Mann.
Car, comme un peintre impressionniste, Mann privilégie les ambiances, la lumière, l’étrangeté nocturne en particulier. Cette nuit qui met en relief les personnages, un peu à l’écart du monde, seuls à être éveillés, la rareté des lumières allumées aux fenêtres des immeubles (Collateral), l’insomnie préoccupée (Heat, Révélations), le footing d’un homme dans la ville à la recherche d’un avenir qui semble fermé et sans issue pour lui (Ali). Même son adaptation du Dernier des Mohicans se déroule de nuit, ce qui n’est pas le cas du livre.
On peut y voir un choix de mise en évidence de ses personnages, pour leur apporter une dimension de plus, une différence, souligner leur état, leurs pensées, les isoler même. La nuit fait impression et celui qui ne dort pas est étrange, il est déplacé, il ne devrait pas être là. La nuit fait vraiment partie des effets spéciaux chez Michael Mann. Il n’use pas d’artifices voyants, il reste toujours dans une certaine réalité, mais par le simple fait qu’elle soit nocturne, elle se fait irréelle, déplacée, comme transcendée, transformée par le simple fait qu’on a pas l’habitude d’appréhender le monde sous cette lumière.
Je pense à la longue nuit de Collateral et à ce coyote au regard rendu phosphorescent par les phares d’une voiture, à la poursuite finale de Heat (la pression qui pèse sur les protagonistes est renforcée par la nuit), ainsi qu’aux insomnies des personnages aux aguets de Révélations, à l’exploration de la maison des première victimes du Sixième sens, à ces courses magnifiques et spectrales de Daniel Day Lewis dans la forêt obscure.
C’est un réel supplément d’âme, une grande force d’évocation qui fait appel aux craintes ancestrales et claustrophobes. A une certaine modernité aussi, car la ville est éclairée la nuit, elle est une offense à l’obscurité, un peu comme les personnages de Mann, souvent excessifs, décalés.
L’obscurité instaure une réalité déplacée et artificielle, elle est, en somme, l’ambiance cinématographique par excellence. Plus qu’un simple choix temporel, la nuit contribue en grande partie à la dimension symbolique du cinéma de Mann. Parce qu’elle fait appel au fantasme, à la crainte, au danger, aux mystères des anciens mythes qui fascinent et qui effraient.
La force des circonstances
Ainsi, Michael Mann est certes ancré dans le réel, mais il invite à l’interprétation, à la réflexion, dans des films qui suggèrent beaucoup plus que la réalité dont ils se font le faux relais. Le perfection de cette re-création du réel est déjà un indice. Mann aspire à une réalité supérieure, fondée sur le simulacre et donc emplie de symboles, d’icônes, de mythes. Il aspire à une comédie humaine dont l’action ne serait que prétexte.
Dans Miami Vice, comme le titre l’indique, les péripéties des personnages sont finalement totalement conditionnées par la ville, les faits lui sont « collatéraux ». Ils peuvent être conditionnés par un climat aussi (dans Heat : qu’on peut traduire par chaleur ou pression, dans ce cas, celle exercée par le flic sur le braqueur), par un changement de nom (quand Cassius Clay devient Ali, entrainant sa mise à l’écart et sa renaissance en légende), par une révélation. Un détail qui fait basculer une vie et qui la conditionne. On retrouve cela dans les grands films de Mann.
Les personnages sont finalement les « jouets de la fortune » (pour citer Shakespeare) et ce sont les circonstances qui les façonnent, les accidents. On sent bien dans Heat que les deux héros pourraient fort bien se rapprocher, car ils sont liés intimement. De même pour Collateral. Dans Révélations, le personnage de Russell Crowe n’a franchement rien d’un justicier. Il est un scientifique assez terne, juste « un type normal subissant une énorme pression » (comme souvent chez Michael Mann). Même la légende que Mohamed Ali s’est forgé, est ici davantage le fruit de l’époque, la coïncidence de circonstances et de faits qui ont transcendé cet athlète en icône morale. C’est l’environnement qui conditionne le héros, pas le contraire comme dans énormément de films. Les personnages réagissent au cours des choses et n’agissent pas dessus. C’est en cela que Mann touche au réalisme. On est héros par accident et sur un malentendu.
L’action intime, lier le cinéma de genre et le cinéma d’auteur
Ce cinéma d’atmosphère, cet accent mis sur l’histoire comme toile de fond, comme matière première qui conditionne le film mais ne le définit pas totalement, c’est caractéristique de Michael Mann. Ainsi, on qualifie parfois son cinéma de lent, l’action y est en effet rarement aussi trépidante que les bandes annonces le laissent pourtant entendre, elle est prise dans un tout. Evidemment il y a toujours un ressort dramatique mais il n’est pas décisif. Parce que la réalité est plus large et riche que ça. Ainsi, dans Révélations, le film ne s’achève pas sur la confession non censurée du docteur Wigand mais sur la démission de Lowell Bergman, transformant le film en réflexion sur l’indépendance des médias en plus de dénoncer les mensonges de l’industrie du tabac. Même dans un film de genre comme Heat, on sent que le vrai sujet du film n’est pas vraiment cette « poursuite » (le mot fait d’ailleurs un peu déplacé) mais plutôt les tourments intérieurs des personnages que cette traque met en évidence (la vie familiale chaotique du flic, et celle nécessairement inenvisageable du braqueur).
Mann insiste sur les situations telles qu’elles sont vécues ou subies par les hommes dans leur intimité. Il montre à quel point l’histoire les façonnent et les transforme profondément. Même une fresque comme Le Dernier des Mohicans, film moins marqué par sa touche personnelle, se fait l’écho de cela. De l’effet des circonstances, du tiraillement, des gesticulations humaines au milieu d’un univers froid et indifférent.
Des films sur l’humanité qui se débat dans un monde qui l’ignore mais qui lui impose ses choix. Le personnage du chauffeur de Taxi de Collateral est assez emblématique de ça. De même que le personnage du tueur. Ils sont opposés par le sort. On ne ressent pas de jubilation en assistant au dénouement du film, juste un sentiment d’absurdité. Même si justice est faite, à la fin de ce film, de Heat ou de Révélations, cela ne guérit pas les blessures, rien n’est résolu, l’amertume demeure.
Le monde poursuit sa course par delà le bien et le mal, même si l’histoire s’achève. Et le film et ses personnages vous habitent un moment après que la lumière se soit rallumée.