De facto, la reconnaissance de Naomi Kawase n’a fait que croître. La retrouver en compétition officielle au Festival de Cannes n’apparaît donc plus comme une surprise marquante. C’est ainsi qu’elle se présente au public et aux critiques cannois avec son dernier film
La Forêt de Mogari.
Loin d’avoir la surface réflexive des films d’Alexandre Sokourov ou la profondeur esthétique d’un Béla Tarr, Naomi Kawase fait cependant figure d’outsider et semble bien modeste comparativement aux Frères Coen, à Emir Kusturica ou aux emblématiques présidents du Festival que sont Wong Ka Waï ou Tarantino. Cependant, elle incarne la fraîcheur féminine d’un cinéma contemporain qui cherche sa justification dans la singularité humble et touchante d’une sensibilité filmique et formelle remarquée. Ce n’est donc pas un des moindres mérites de Gilles Jacob que d’avoir à nouveau retenu cette jeune cinéaste, l’exposant ainsi plus encore.
En effet, bien que née le 30 mai 1969 à Nara, Naomi Kawase est une enfant de Cannes puisqu’elle en est déjà à sa troisième sélection cannoise. En 1997, elle eut le plaisir de découvrir la Croisette avec
Moe No Suzaku, le voyage fut long mais il fut plus que profitable puisqu’elle repartit avec la Caméra d’Or, trophée qui récompense le meilleur premier film de fiction d’un jeune réalisateur. Puis, ce fut en 2003 avec
Shara justement qu’elle revint à Cannes pour livrer un métrage d’une justesse et d’une joliesse plus qu’appréciables.
Accompagnée de la jeune auteur Marjane Satrapi à qui l’on doit le sublime
Persépolis, elle incarne don pour cette soixantième édition la relève, celle d’un talent que devrait lui disputer du fait de son seul âge et de ses précédent films, Christophe Honoré. Hélas,
les Chansons d’Amour navrent plus qu’ils ne plaisent et l’on espère sincèrement ne pas être autant déçu par le dernier film de Naomi Kawase. Mais avant d’attendre de savoir ce que le public en aura pensé, il convient de remarquer que Naomi Kawase est une cinéaste aussi originale que peuvent l’être ses plus brillants collègues, offrant par son histoire, le récit d’une trajectoire qui n’a rien de convenue ou de tracée.
KAWASE Naomi n’est effectivement pas venue au cinéma comme tant d’autres passionnés. Ce fut l’image qui l’y mena avant l’ambition de réaliser. Avant d’exercer derrière une caméra, la pellicule photographique constituait davantage la base de son exercice artistique. L’école de photographie d’Osaka la diplôma avant de la recruter pour qu’elle y enseignât durant quatre années. D’aucuns conviendront que les deux arts sont toutefois très proches. Exercées dès le XIXe siècle, cinématographie et photographie partagent de fait le même art de l’enregistrement, celui de la captation du réel par le primat photochimique d’un négatif. Cependant, l’un ajoute et double l’autre dans son essence par sa capacité à restituer le mouvement, donc la vie et à raconter plus longues encore de formidables histoires. C’est peut-être par cela qu’il faut comprendre l’intérêt de Naomi Kawase pour un support dont aux origines, elle n’était pas très familière.

En retraçant son parcours de ses études photographiques, à ses premières œuvres, l’artiste va explorer tous les ressorts de l’image et de son exercice plastique ; faisant évoluer son art à l’aune d’autres techniques, c’est notamment ainsi qu’on la retrouvera entre autres installations et créations en train d’œuvrer à des films que l’on dira expérimentaux dès le milieu des années 1980 et jusqu’aux années 1990. Mais ces films sont plus le fruit d’envies, celles de fixer le regard sur ce qui [m’] intéresse, comme est titrée sa « première » réalisation. Elle n’alors que dix huit ans. La démarche complémentaire de cette pratique va semble-t-il être décisive puisque entre le souci de composition et l’attrait d’instruire et de cerner le présent, elle va s’atteler au documentaire. La volonté de faire surgir la vérité du présent au gré du hasard ou des dispositifs va de fait compter. De même, celle d’enregistrer pour lutter contre son oubli est un des éléments structurants de sa démarche artistique, autant d’ailleurs que paraît l’être le trait biographique qui la révèle obnubilée par la quête d’identité, elle qui fut une enfant abandonnée, élevée par ses grands parents.
Se révélant dans un tel exercice documentaire, on la connaît dès lors autant comme telle que comme cinéaste ou photographe. Elle partage en cela l’envie profonde d’Alexandre Sokourov dans son goût pour le franchissement des limites usuelles mais factices qui scindent le documentaire du fictionnel, tout autant qu’elle jouit du documentaire pour dire son monde.
Ainsi, c’est en 1992 qu’
Etreinte son premier documentaire va lui valoir une réception honorable et un prix, le Prix d’encouragement du Festival Forum de l’Image de Tokyo. Moyen métrage, ce dernier inaugurera également l’une des thématiques fortes de son œuvre, le rapport à l’identité, le primat de la famille et sa complexité à s’y rattacher. C’est en effet dans ce film qu’elle expose toutes les recherches et autres démarches qu’elle initiera pour retrouver son père. Deux ans plus tard, ce sera à son film
Escargot de lui valoir les honneurs du Festival International documentaire de Yamagata, en filmant cette fois la femme qui l’a recueillie et élevée, sa grand-mère. Ensuite ce sera à
Regardez le ciel (Ten, Mitake / See the Heaven) de compléter le portrait de cette vieille femme, achevant de compléter la recherche du père déjà initiée de son père après
Etreinte (Embracing) et le récit de sa propre identité.
Vient alors
Moe No Suzaku, sa première fiction, primée à Cannes mais aussi au Festival de Rotterdam par le Prix Fipresci. A cette occasion, elle initiera le script d’
Hotaru qui lui vaudra une récompense au Festival de Locarno en 2000.
Suzaku, le drame honoré sur la Croisette, donnera lieu d’ailleurs à un retour de la cinéaste dans le hameau qu’elle a filmé et employé comme décor de son métrage, avec le documentaire
The Weald, daté de 1997 qui portraiture avec tendresse les habitants du lieu-dit.
L’année compte sur un autre plan pour elle puisque c’est l’année de son mariage avec Sento Takenori, un producteur japonais. Elle en divorcera trois années plus tard au prix d’une dépression intense. Mais la filmographie de cette dernière s’enrichit et
Kaléidoscope en 2000 marque un virage. Moyen métrage documentaire, il se fait le portrait filmé de la psychologie de deux actrices débutantes sur fond de séance photographique, nous montrant les relations tendues de la fille de Toshiro Mifune avec le photographe Shinya Arimoto et sa partenaire du jour, Machiko Ono, actrice de
Moe no Suzaku.
Les Lucioles ou
Hotaru en Japonais s’inscrit à sa suite et marque la maturité d’une jeune femme qui aboutit dans son œuvre, souffre dans son couple et ne parvient pas à se départir du silence de son père désormais mort ni des paroles difficiles d’une mère retrouvée mais insensible. Travail de fiction fortement autobiographique, l’expérience sera aussi visuelle que troublante.
Se succéderont dès lors en 2001,
Le ciel, le vent, le feu, l’eau et la terre, exutoire filmique à un hors champ privé insoutenable et
la Lettre d'un Cerisier Jaune, documentaire qui retrace les derniers jours du photographe et critique Kazuo Nishii et fait à sa demande. Lui qui est atteint d’un cancer dont il ne peut se relever. C’est ainsi qu’elle va suivre cette agonie jusqu’à la mort de ce dernier le 25 novembre 2001, livrant en un portrait éblouissant les dernières paroles d’une vie dans «
la tradition japonaise du dernier poème écrit par celui qui va mourir ». L’œuvre de Naomi Kawase continue donc de grandir et de s’enrichir. Revenant sans cesse sur l’indistinction thématique dans son travail entre la vie privée, l’identité personnelle et la mort comme fin inéluctable, la cinéaste fait du matériau de son existence, le sel et le fruit même de sa filmographie tout en usant d’un sens du cadrage et de la lumière que ses études de photographies ne font qu’assurer d’un impact esthétique sublime. Réaction indirecte et couronnement de sa démarche sincère, son œuvre s’exposera alors au plus grand nombre à Paris, via la rétrospective que lui organisera la Galerie du Jeu de Paume en 2002.
Dans ce contexte,
Shara l’année suivante verra le jour et sera sélectionné au Festival de Cannes pour nous offrir trois séquences anthologiques, celle du jour qui ouvre le film, celle qui le clôt et celle de la fête du Dieu Jizo. La veine documentaire reprendra enfin le dessus avec
Naissance et Maternité, coproduit et diffusé récemment sur Arte.
Dépositaire d’une filmographie qui s’étaye et l’affirme comme une figure cannoise à suivre dans l’avenir, Naomi Kawase nous laisse dans l’attente d’une
Forêt de Mogari qui souhaitons-le ardemment puisse nous éblouir autant que
Shara. Et qui sait, peut-être la retrouverons nous dans la liste d’un palmarès qui risque d’être plus que compliqué au vu du plateau qu’a réuni cette année la manifestation cannoise en sélection officielle.
Jean-Baptiste GuéganFilmographie 2007 - La Forêt de Mogari
2006 - Naissance et maternité
2003 - Shara
2001 - Lettre d'un Cerisier Jaune
2001 - Le ciel, le vent, le feu, l’eau et la terre – (Kya ka ra ba a)
2000 – Les Lucioles – (Hotaru)
1999 – Kaleidoscope (Manguekyo)
1999 - Wandering at Home
1997 - Le pays boisé ou Les Enracinés de la montagne – (Sumaudo monogatari /The Weald)
1997 - Moe no Suzaku
1997 – Ce monde-ci - The World (Correspondance avec Hirokazu Kore-Eda)
1996 - Le soleil couchant
1995 - Mémoire du vent – 26 décembre 1995 à Shibuya
1995 – Regardez le ciel
1994 – Escargot (Katatsumori)
1993- Lune blanche
1992 - Etreinte
1991 - Comme le bonheur (Like Happiness)
1990 - The Girl’s Daily Bread
1989 – Maintenant (Presentry)
1989 - Une petite grandeur (A small Largeness)
1989 - Mon unique famille (My Solo Family)
1988 - My J-W-F (Papa's Icecream)
1988 - I focus on that which interests me
1988 - The concretization of these things flying around me Site officiel Naomi KawaseSourcesSite officiel du Festival de Cannes
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