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Paul Thomas Anderson

Le portrait de Paul Thomas Anderson

Il est des cinéastes rares, que l'on aborde comme des auteurs, au sens noble du terme, des gens qui font oeuvre, dont le style est reconnaissable, dont chaque film devient une grande surprise. On sent un créateur qui utilise la caméra avec virtuosité, maitrisant ses procédés et imposant sa forme de narration. C'est vrai de Kubrick, de Scorsese, de Tarantino. Ça l'est également de Paul Thomas Anderson, qui, avec seulement cinq films au compteur, s'est définitivement imposé dans la cour des très grands, avec ce chef d'oeuvre qu'est There will be blood. L'un de ces metteurs en scène dont on se repassera les films inlassablement pour s'émerveiller de leur richesse.

Ce qui frappe avant tout, c'est le plaisir évident qu'Anderson a à mettre en scène. S'il choisit John C. Reilly, Philip Seymour Hoffman ou Adam Sandler pour jouer dans ses films, quels qu'ils soient, c'est avant tout parce qu'il en est fan. Comme on le découvre dans le commentaire audio de Boogie nights -l'un des plus enthousiastes qui soient-, l'homme aime avant tout les acteurs. S'il privillégie les plan-séquences, de longs moments où le steadicam suit les comédiens ou virevolte autour d'eux dans une chorégraphie maitrisée, c'est pour ne pas bouleverser la continuité de la scène et la cohérence de leur jeu, ne rien hacher. P.T Anderson aime à prendre son temps. Il savoure le plaisir qu'il a à voir des gens qu'il admire donner vie à son univers. S'il y a une raison profonde à son cinéma, c'est cet enthousiasme devant Julianne Moore, Reilly ou Sandler. Ce respect des acteurs le rapproche d'ailleurs assez de quelqu'un comme Altman. On a le sentiment qu'il s'entoure bien souvent d'une troupe.

Il voit le jour le 26 Juin 1970 et grandit dans la vallée de Los Angeles, à Laurel Canyon. Très jeune il se met à écrire des scénarios. A l'adolescence, il s'inspire de la vie de l'acteur porno John Holmes, pour réaliser un faux documentaire à la Zelig de Woody Allen, également très inspiré par Spinal tap. Il y raconte déjà la vie d'un personnage nommé Dirk Diggler. Beaucoup plus tard, il reprendra l'idée pour en faire son second long-métrage. Il est un cinéphile vorace, se nourrissant de toutes les influences. Le jeune homme forme son goût et ses références (nourrissant par exemple une grande admiration pour Jonathan Demme, réalisateur du Silence des agneaux). Il s'inscrit à l'université en section cinéma mais se fait renvoyer car il ne pouvait honorer les frais d'inscription. Il se forme sur le tas, dans des clips, des téléfilms, travaillant également pour la télévision (on en verra la réminiscence dans Magnolia). 

Hard eight

Le jeune homme insatiable et passionné réalisera un premier court métrage où les destins de cinq personnages sont entremêlés (là encore on reconnaît son goût pour les destins croisés annonçant la multitude de personnages de Boogie Nights et la structure chorale de Magnolia). Remarqué à Sundance, il peut profiter de l'atelier proposé par le festival pour mettre en oeuvre son premier long métrage Hard eight en 1996. Cela lui permet de travailler pour la première fois avec des acteurs qu'il aime et de les attacher à son univers (Philip Baker Hall, John C. Reilly et Philip Seymour Hoffman). Son assurance, son exigence et sa confiance en lui le font remarquer très tôt.

Sur la base de son premier court métrage Cigarettes and coffee (à ne pas confondre avec le film de Jarmusch), il réalise donc Hard eight. Dès cette première expérience, son style s'ébauche, les plan-séquences, les travellings, l'utilisation virtuose du steadicam qui n'est pas sans rappeler Kubrick, un sens du montage qui n'est pas sans rappeler le Scorsese de Casino (d'autant que l'action se déroule à Las Vegas et s'attache au destin de joueurs). Le jeune réalisateur croit fort en son film qu'il baptise Sydney, du nom de son personnage principal. Il est cependant rebaptisé contre son gré.L'histoire est celle de John C.Reilly qui perdu tout son argent à Las Vegas alors qu'il voulait gagner de quoi enterrer sa mère. Il rencontre Sydney qui l'aide à devenir un joueur professionnel. Le vieil homme le prend sous son aile, le considérant comme un fils. Le personnage de Baker Hall est un mystérieux bienfaiteur, qui va également se faire le protecteur d'une serveuse paumée Gwyneth Paltrow. Mais il a un sombre secret que Samuel L. Jackson viendra finalement à découvrir, révélant la vraie nature du très secret Sydney. 

Le style est déjà là, en creux, la marque du metteur en scène également, une caméra aux mouvements fluides qui suivent les personnages (particulièrement lorsque Sydney entre dans le casino et que l'on découvre l'endroit en le suivant). Sans atteindre les sommets de virtuosité qu'il va tutoyer par la suite, ce film est un beau départ. Evidemment, on a tendance à voir des empreints, l'ombre de Scorcese notamment. C'est un film de facture beaucoup plus classique que ceux qui suivront, la narration est plus linéaire. Le réalisateur fait encore ses gammes, mais on y trouve la source de son cinéma et quelques fulgurances annoncent le futur. 

Il retirera une expérience amère de ce premier film, en raison des rapports conflictuels qui furent les siens avec les producteurs, les divergences artistiques qui les opposèrent, son approche plus métaphysique étant diamétralement opposée à la leur. Eux ne voulaient qu'un Film Noir. Beaucoup de gens s'agacèrent de la prétention du nouveau venu. Son irritabilité notoire sur les plateaux n'aidant pas. L'homme est perfectionniste, a son film en tête et fera tout pour qu'il corresponde à sa vision. Avec le désagréable sentiment de s'être fait entuber sur ce premier essai, selon ses propres dires, d'avoir failli être dépossédé de son oeuvre (même si c'est finalement sa version qui a prévalu), il n'aura de cesse d'imposer son indépendance et son ambition artistique à ses futurs producteurs. 

Boogie Nights

Très remonté et ayant écrit le script de Boogie Nights pendant le tournage de Hard eight, il le propose à la New Line. Il fait une présentation véhémente de son futur projet, exigeant avec hargne d'avoir le Final cut et de ne pas avoir de contrainte de durée (il tablait sur trois heures). Le producteur écoute le jeune homme échaudé par sa première expérience patiemment. Il lui dit ensuite de se calmer, qu'il satisfera à ses exigences, l'invitant à n'être pas si méfiant et paranoïaque après ce premier film où il a subi des pressions anormales. La seule condition -assez délicate à remplir vu le sujet- était que l'oeuvre soit classée  « R » (c'est à dire autorisé aux spectateurs de 17 ans accompagnés) aux Etats-Unis. Il pouvait donc réaliser cette oeuvre et développer ce personnage qu'il avait en tête depuis longtemps.

Le héros de Boogie Nights, Dirk Diggler, est un jeune homme que la nature a généreusement pourvu. Lors d'une scène d'introduction en forme de plan-séquence virtuose, on pénètre dans une boite de nuit et on est présenté à tout un univers. Burt Reynolds est producteur de films pour adultes, il découvre un nouveau talent en la personne de Marl Wahlberg et le présente à sa charmante épouse Amber (Julianne Moore, parfaite en actrice porno paumée et à l'instinct maternel surdéveloppé). Le jeune homme a l'ambition de devenir une star et quitte un foyer familial disfonctionnel pour plonger dans cette gloire de sexe, de coke et de vêtements importés d'Italie. Fasciné par Bruce Lee et incroyablement gâté par la nature, il devient virtuose en son domaine. Son ego devient aussi surdimensionné que son organe. A l'aube des eighties, il connaitra la décadence des junkies. Il quitte le monde enchanté de Jack Horner le producteur et découvre la réalité dans ce qu'elle peut avoir de plus glauque... 

Boogie nights en met plein la vue. D'abord par son casting exceptionnel, sa galerie foisonnante de personnages tous plus décalés les uns que les autres, que l'on voit évoluer quasiment en même temps (Don Cheadle le cow boy black au look improbable, Heather Graham en nymphette à roulettes, Philip Seymour Hoffman en gay tourmenté, William H. Macy cocu à répétitions...). Des plans incroyables s'y déploient dans toute leur splendeur (celui où Macy débarque à la fête, revient à sa voiture pour y prendre un flingue, parcoure toute la maison pour tuer sa femme et son amant avant de se suicider et tout cela sans coupes)... L'audace de P.T Anderson est tout simplement bluffante, il se permet tout. La contrainte d'avoir à suggérer le sexe explicite qui est le coeur de son sujet devient une force stylistique d'un grand raffinement. La manière dont il recrée les scènes des films pornos (forçant ses acteurs à jouer mal) ou intercale des documents au milieu de son film est tout simplement magistrale. 

Contrairement à ce qu'on a souvent dit, il ne s'agit pas d'un biopic sur John Holmes, mais d'une création éminemment personnelle. Dirk Diggler au début du film ressemble énormément à l'ado que le cinéaste a été (il était fasciné par le cinéma porno des années 70). De plus, il reprend le personnage qu'il a créé dans son vieux court-métrage et le développe. Diggler connait donc la rédemption et non la déchéance de Holmes. 

Boogie nights est un pavé dans la mare, impressionnant de maitrise dans la mise en scène, le montage, la direction d'acteur (Wahlberg y est exceptionnel). P.T Anderson impose sa décision et assume ses choix esthétiques avec l'assurance des très grands. Il affiche fièrement ses influences (personne ne sort de nulle part). Tant de superbe, de brio et de perfectionnisme avaient de quoi agacer. On l'a taxé de plagiaire, de prétentieux, de suffisant, de caractériel. On assistait tout simplement à l'émergence d'un maître. On se souvient que le grand Kubrick a eu tout au long de sa carrière à subir les mêmes quolibets, des mauvais plaisants et des critiques tentant de le descendre avec une mauvaise foi et un mauvais jugement dont la constance mériterait d'être reconnue.

Magnolia

On peut déjà sentir que le jeune Paul Thomas ne va pas en rabattre et imposer l'exigence et l'esthétique de son cinéma de manière plus frappante encore. Cela donne Magnolia en 2000. Conforté par le succès de Boogie nights, il impose un film encore plus long et encore plus complexe que le précédent (on ne peut qu'être admiratifs devant son obstination à bâtir des cathédrales). Il constitue sans doute avec Short Cuts de Robert Altman, l'un des grands pilliers du genre toujours délicat à maitriser du Film Choral. 

C'est une constante dans l'écriture d'Anderson, il aime à mêler les destins (on se souvient déjà du nombre impressionnant de personnages dans son précédent film). Le ton est donné par l'élégante Aimee Mann qui chante en ouverture de film « one is the loneliest number that you'll ever know... ». Ainsi l'histoire sera le récit de ces solitudes, vivant séparément, et pourtant intimement liées. C'est d'abord une histoire de hasards qui n'en sont pas, de destins sur le fil, tous prêts à craquer, en même temps que les nuages qui s'amoncellent au dessus de Los Angeles, présage d'une tempête comme on en a jamais vue (une pluie de grenouilles cathartique pour tous). 

Tous les personnages ont un lien entre eux: le vieux présentateur d'un jeu télévisé (Philip Baker Hall) est le père d'une Junkie perturbée (Melinda Dillon) dont un flic (John C.Reilly) va tomber amoureux. Un jeune garçon surdoué se rebelle contre son père qui le pousse à exceller dans ce jeu. un ancien gagnant de cette émission (William H. Macy) tente de se servir de sa gloire d'ex petit génie pour séduire un barman. Le producteur de ce show (Jason Robards) est à l'agonie et est veillé par un infirmier incroyablement dévoué et compatissant (Philip Seymour Hoffman). La femme du vieux mourant (Julianne Moore) l'aime fort et ne se remet pas des souffrances qu'elle a pu lui causer. Son fils (Tom Cruise), jeune con infatué et figure du winner à l'Américaine, doit affronter ses démons et rendre visite à ce père qu'il a renié. Raconter l'histoire tient de la gageure, en maintenir la cohérence nécessitait un metteur en scène d'exception. 

L'essentiel du film se concentre sur ses personnages fouillés, complexes, dotés d'un destin d'une profondeur rare au cinéma. Souvent ce genre d'oeuvre se concentre sa structure narrative alambiquée, et ne donne à voir que des caractères esquissés (comme c'était le cas de Bobby d'Emilio Estevez). Ici les personnages sont vulnérables et à vif dans Short Cuts. Ils sont bouleversants d'authenticité, du flic intègre et réservé à Tom Cruise qui rencontre sans doute le rôle le plus intense de sa carrière. La scène de confession à son père est électrique. Il craque littéralement à l'écran, éclate en sanglots, dit des horreurs au vieil homme, laisse éclater sa rage, sa frustration et son amour. Tous les acteurs sont à ce degré de sensibilité et d'excellence (Julianne Moore qui aime son mari trop tard, l'infirmier qui ressent la souffrance des autres, le petit génie déchu). 

P.T Anderson fait preuve de son audace formelle habituelle, notamment dans ce long plan séquence anthologique où le gamin accède au plateau de télévision. Mais il se permet surtout d'outrepasser le naturalisme dans un moment fulgurant où tous les personnages, tendus à l'extrême, semblent renoncer, où les abcès sont crevés, où tout est à bout. Alors, chacun dans leur monde, ils se mettent à entonner la chanson « Wise up » d'Aimee Mann, dans un moment d'harmonie miraculeux, où la douleur est universelle et semble trouver son paroxysme dans la mélancolie de cette mélodie. La voix et les compositions de la chanteuse rythment d'ailleurs admirablement cette oeuvre et elle entre véritablement dans votre vie comme dans celle des personnages. Enfin il y a la pluie de grenouilles finale, lorsque les orages sont passés, que l'on est allé au bout des tensions et des souffrances, que tous songent à un nouveau départ. Le sourire discret et le regard face caméra de la fille tourmentée du vieux présentateur le suggèrent à la dernière image, alors que le magnifique « Save me » d'Aimee Mann conclue le film. En un mot comme en cent, c'est exceptionnel, magnifique, maitrisé, bouleversant, juste (et plein d'autres adjectifs élogieux). Un film hors-normes.

Punch drunk love

Il revenait en 2003 avec un film atypique et brillamment déroutant Punch Drunk Love. Le film est une comédie romantique singulière puisqu'elle se fonde sur l'absurde. Un obscur trentenaire névrosé et rudoyé en permanence par ses sept soeurs, entre en possession d'un harmonium déposé au milieu de la rue un petit matin, sans raison apparente. Cet épisode marque le début d'un moment étrange de sa vie. Ce Barry Egan est presque sociopathe et se consacre par exemple à acheter le plus de puddings possible. Il en découpe les bons pour gagner une infinité de  miles qui lui permettraient de prendre l'avion gratuitement et à vie (lui qui ne voyage pas). Un soir, invité par ses soeurs dont il est le souffre douleur de prédilection, il perd son self control et défonce une baie vitrée à coup de pied. Puis il appelle un téléphone rose et se trouve entrainé dans un terrible engrenage. Il rencontre également l'amour en la personne d'Emily Watson. 

Ce film est un monument de second degré, puisque le héros est si pathétique qu'il en devient inquiétant et drôle. Il est plein de frustration et de violence rentrée, à la limite du dérangement mental. Il est donc assez peu enclin à rencontrer le grand amour tant il est prostré et presque autistique. C'est pourtant ce qui arrive. La persécution surréaliste dont est l'objet cet être sans relief est également réjouissante. Celui qui le poursuit n'est autre que Philip Seymour Hoffman, qui dans ses moments de rage, paraît tout aussi dérangé que sa victime (lorsqu'il crie furieux: « Shut...shut...shut... shut up! »). 

Le style d'Anderson, la forme qu'il adopte, épouse l'ambiance de cette histoire ubuesque. Ainsi il filme de manière à ce que l'image soit surexposée en permanence, choisit des mouvements de caméra discrets pour souligner l'état d'âme du personnage, son point de vue déréglé (sur les rayons de supermarchés, les bons d'achat, l'harmonium). La caméra suit son malaise. Et Adam Sandler fait le reste, en être pétri de névroses, mythomane, calme comme une bombe à retardement. Le film semble fait pour lui, une ode à sa manière d'épouser avec conviction une existence banale qui bascule dans une folie improbable. Les moments où il disjoncte sont le fruit de crescendos savamment préparés. On sent la rage monter en lui.

Cette oeuvre ne ressemble qu'à elle-même, un peu expérimentale, un peu absurde, un peu abstraite. Encore une fois, on se doit d'entrer dans le trip, d'accepter le style exigeant, qui n'a plus rien d'académique. Un nouveau beau coup d'audace, une façon de dire aux spectateurs « qui m'aime me suive » assez unique dans une industrie volontiers flagorneuse pour s'attirer les faveurs de la foule. Pas de concessions au goût du jour et de nouveau, une grande réussite, même si le film en a laissé plus d'un perplexe.

There will be blood

On sentait avec Punch Drunk Love que Paul Thomas Anderson s'aventurait en terre inconnue, que ses références apparaissaient moins à l'écran. Et ce fut le choc de There will be blood en 2008, oeuvre immense et hypnothique comme un grand opéra, qui s'imposait comme un classique instantané. Le cinéaste imposait définitivement son statut exceptionnel. 

Le film commence sur un écran noir, une musique s'élève, des violons désordonnés. On fait silence, totalement, comme on ne l'avait pas fait peut-être depuis 2001 Odyssée de l'espace. On se prépare à se laisser emporter. L'image apparaît. Un homme fore un puit, et tombe au fond. On est dans l'immensité du désert américain. Il doit s'en sortir seul. Pas de dialogues. Juste une situation forte, le danger sur cet homme. Puis le récit s'enclenche doucement. Daniel Plainview (est-il nécessaire de rappeler que Daniel Day-Lewis est un génie?) veut étendre son domaine, découvrir d'autres gisements. Racheter des fermes désolées à peu de frais pour bâtir son empire et en faire profiter son fils adoptif. Il est sans morale, sans scrupules, sans regrets, vibre d'une misanthropie froide et totale. Lorsque son fils a un accident qui le rend sourd, il se laisse totalement pervertir et corrompre par le sang noir de la terre. Face à lui se dresse un homme de foi (Paul Dano également d'une troublante justesse). Plainview va s'employer à le confondre, lui qui a perdu son âme. Et la confrontation entre les deux atteint une ampleur presque mythologique. 

Par la force des images, le lyrisme des paysages immenses, la construction des puits, les structures de bois, la convoitise, les fausses promesses, les parjures, les trahisons, on se trouve devant un fresque monumentale, pétrifiante de beauté. On assiste à des moments de confession terrifiants dans la nuit noire d'où émerge le visage de Day-Lewis. Pendant le récit, on voit les sentiments le déserter. On le suit jusque dans cette grande demeure, symbole de réussite et de solitude. Dans cette dernière partie, l'homme de foi vient visiter l'homme d'affaires voûté, dans une séquence finale cathartique où la vérité de ces deux personnages éclate. On suit leur corruption conjointes, la corruption de leur nature, dont chaque plan semble être le témoin.

La mise en scène est ample. On a guère vu cette maitrise, ce sens de l'image, de la composition que chez Kubrick. Anderson vient lui adjoindre les intériorités tourmentées qu'il sait dépeindre (Magnolia en était déjà la preuve). On est devant la renaissance d'un mythe. Celui de l'Ouest, éternel, qu'on ne s'attendait plus à revoir au cinéma. Celui d'un rêve américain (l'ouvrier parti de rien qui devient un magnat du pétrole). Mais tout cela ne serait rien sans ces plans hypnotiques qui  répondent à la sombre intériorité de ces personnages. Cette alchimie entre le fond et la forme propulse cette oeuvre à un hallucinant sommet. 

On retrouve la marque de Paul Thomas Anderson: la fluidité de sa caméra virtuose, son regard qui s'attarde sur des visages qui peu à peu révèlent leurs mystères (ils sont souvent dans la pénombre). Enfin il y a cet art de la suggestion, cette manière de ne pas trop appuyer l'image, de la laisser étendre son emprise sur nos émotions. La narration atteint là une maturité profonde, inégalée. Les grands espaces sont filmés avec un lyrisme que l'on avait plus vu depuis La Porte du Paradis de Michael Cimino ou les Moissons du ciel de Terrence Malick... De ces moments de cinéma uniques qui vous laissent vibrants, avec la certitude de ne jamais retrouver leur équivalent, qui vous plongent dans une stupeur émerveillée, dans le choc d'une grande découverte.

On se souvient de There will be blood comme d'une grande oeuvre d'art, comme une parenthèse étrange, une symphonie de sensations qui touche à l'essentiel (le bien et le mal, la paternité, la richesse ou la pauvreté, l'amour et la haine). Des thèmes presque minéraux viennent illuminer l'écran. Peut-être Paul Thomas Anderson a-t-il réalisé là son plus grand film. D'autant plus grand qu'il est à contre courant, presque anachronique en regard de la production actuelle qui vise avant tout l'efficacité et la simplicité. 

 

Mais s'il était un homme pour réaliser pareille oeuvre, c'était précisément lui. Il a toujours été plein d'assurance, ne se fiant qu'à lui-même pour livrer les films tels qu'il les a en tête, ne se souciant pas de savoir si ça se fait ou pas, si ça marche. Ce qu'il veut, c'est simplement rester méticuleusement fidèle à son inspiration, sans se compromettre, en imposant son indépendance souveraine. Et devant ce dernier chef d'oeuvre et les opus qui l'ont précédé, on ne peut que s'incliner devant la confiance que ce cinéaste intransigeant a toujours eu en sa vision. Son talent et sa maitrise ont quelque chose d'insolent.



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