Né en 1967, le jeune Philip a la vocation précoce, inspiré notamment par sa mère qui l'emmène voir des pièces sur Broadway. Dès le lycée, il se consacre au théâtre avec passion, avec une dévotion qui le conduit à étudier l'art dramatique à la Tish School of the arts de l'université de New York. Cette formation extrêmement solide en fait dès lors un acteur de théâtre prometteur, et l'ampleur de son registre fera merveille au cinéma et ne cessera de s'étendre.
Il commence par apparaître dans des productions estivales. Il décroche de très petits rôles à la télévision, ou un second rôle dans Le Temps d'un Week end, où il est l'un des riches étudiants qui mettent en difficulté le protégé d'un Al Pacino impérial (reprenant le rôle de Vittorio Gassman dans Parfum de femme). Anecdotique? Pas totalement... Il parvient déjà, même en très peu de temps à l'écran, à suggérer le dilemme et les tourments de ce fils à papa. On est en 1992. Déjà on sent en lui cette capacité à s'emparer d'un rôle, à exprimer davantage que ce qui est écrit, à imposer sa nature.
Sa carrière cinématographique débute donc, humblement. Philip Seymour Hoffman gravira méthodiquement tous les échelons. On l'aperçoit dans Guet apens en 1994, derrière Alec Baldwin et Kim Basinger, ainsi que dans Pour l'amour d'une femme, où Meg Ryan incarne une alcoolique. Il croise enfin Paul Newman dans Un homme presque parfait en 1995. A chaque fois, sa prestation est convaincante, mais pendant longtemps, même une fois sa notoriété acquise, le comédien complétera avec brio les grands ensembles, les films choral.
Paul Thomas Anderson le choisira dès son premier film, Hard eight, sur l'envers du décor de Las Vegas. Il y joue -logiquement- un joueur. Il débute surtout une belle relation de travail avec le cinéaste pour qui il composera presque à chaque film des personnages remarquables. Il continue alors d'être très actif au théâtre, créant une compagnie et y travaillant sans cesse. On le voit dans Twister de Jan de Bont, en chasseur de Tornades en 1996, dans un film qui ne lui laisse pas suffisamment de place pour exprimer son talent
Ses apparitions au cinéma gagnent cependant en relief et en folie. Dans le fameux The Big Lebowski des frères Coen, il est le laquais obséquieux du milliardaire homonyme du glorieux « Dude ». Il y est génial de servilité. Dans Boogie nights, second film de P.T Anderson en 1998, il est un preneur de son de films pornos que le charme de « Dirk Diggler » (Mark Wahlberg) ne laisse pas indifférent. C'est encore un personnage secondaire mais il est pathétique, touchant et vulnérable. Philip Seymour Hoffman conquiert peu à peu sa place à part au cinéma, rendant attachant des personnages étranges, leur conférant beaucoup d'humanité et suggérant la tristesse de leur grande solitude en un temps record et très peu d'esbroufe. Il est perfectionniste, nuancé et juste dans son jeu, donnant à ressentir toutes ses motivations. En quelques minutes, il crée une immense empathie, suggère un destin.
Seconds rôles majeurs
C'est ainsi qu'il aborde le nouveau millénaire, souvent comme une voix majeure au sein de brillantes chorales. Cela commence avec le cinglant Happiness de Todd Solondz en 1999. Dans cette critique acerbe des faux semblants des classes moyennes américaines (où un bon père de famille est pédophile, où un homme quitte sa femme pour retrouver sa solitude et sa tranquillité, où une écrivain désire être violée pour connaître l'effet que ça fait), Hoffman compose l'un de ses personnages les plus troubles. Sous l'aspect ordinaire d'un vieux garçon célibataire, assez commun et un peu pathétique, il appelle au hasard des femmes dans l'annuaire pour leur débiter des obscénités en se masturbant. Il aurait pu le jouer comme une sorte de schizophrène. Il prend le contre-pied de l'évidence en insistant sur les complexes de cet homme, son introversion et ses frustrations. Il parle peu, n'a jamais le regard franc. Les seules fois où il n'est pas banal et ennuyeux c'est lorsqu'il crache -littéralement- sa rage lors de coups de fil assez honteux. Il est cet homme un peu inquiétant, que personne ne connaît. Solondz aurait d'ailleurs fort bien pu tomber dans la facilité et en faire un dangereux sociopathe. Au contraire, l' acteur donne ici corps à un pauvre type ordinaire et peu attirant, que l'on finit par comprendre et apprécier d'une certaine manière. A chacune de ses scènes, on a envie qu'il sorte de sa réserve et de sa timidité maladive et qu'il s'exprime enfin. Encore un personnage riche et inattendu, d'une vérité criante et profonde, interrogeant sur la détresse d'un être en manque d'amour. Happiness est un film important qui va systématiquement contre les apparences et les idées reçues. Cela ressemble à l'approche de Philip Seymour Hoffman, qui étonne à chaque rôle.
Si on le voit dans des productions moins marquantes telles que Docteur Patch aux côté de Robin Williams, c'est toujours lorsqu'il évoque la condition humaine et ses tourments qu'il est exceptionnel. C'est le cas dans Magnolia de Paul Thomas Anderson, grand film choral sorti en 2000. A côté d'une composition hallucinante et expressive de Tom Cruise, Hoffman est presque son contraire, fonctionnant en empathie totale au chevet d'un mourant (Jason Robards). Il est l'infirmier qui veille à ce que l'agonisant ne souffre pas. Mais il n'est pas indifférent et s'implique profondément dans la vie de son patient, tentant de joindre son fils (Cruise, qui le rejette), pleurant devant la détresse de la compagne du gisant, prenant les coups à sa place. Ici, il incarne la compassion totale, allant jusqu'au bout de la tâche qu'il s'est imposée. Il est celui qui chamboulera l'ordre des choses en organisant le retour d'un fils qui a renié son géniteur. Un peu en retrait, totalement ouvert aux souffrances d'un monde qui s'écroule autour de lui, Philip Seymour Hoffman incarne sans doute le seul personnage pur et innocent de ce grand ensemble (seul le flic campé par John C.Reilly lui ressemble dans son honnêteté et sa gentillesse). Il a ici la chaleur d'un rédempteur, comme dans un roman de Dostoievski. Sa sensibilité enrichit magnifiquement la fonction qu'il occupe. Même dans Le Talentueux M. Ripley d'Anthony Minghella (Remake du beau Plein Soleil de René Clément), son apparition n'est pas anodine en ami fortuné et perspicace du personnage principal.
Les emplois de Philip Seymour Hoffman ont pris peu à peu de l'importance. La profondeur émotionnelle dont il enrichit chaque rôle, cette intimité qu'il suggère à chaque fois, sa sensibilité profonde et originale vont être mises à contribution pour des apparitions d'anthologie qui vont parsemer la décennie suivante.
Philip Seymour Hoffman a marqué les années 90 par les seconds rôles brillants qu'il a interprétés, proposant toujours un point de vue d'une grande richesse sur des personnages à qui il donnait une épaisseur rare. Il a souvent flirté avec des êtres en marge de la société, un peu étranges fantasques ou intrigants. Le prêtre controversé qu'il incarne dans Doute ne fait pas exception.
Marginaux fantasques
Car l'acteur, aussi appliqué et méthodique qu'il soit, s'est également montré sous un jour plus extraverti. On aurait d'ailleurs tendance à l'associer à ses personnages plus secrets ou réservés de Happiness ou Magnolia. Pourtant, il peut être tout aussi émouvant en drag-queen donnant des cours de chant à un vieux flic réac et hémiplégique (Robert De Niro), dans Personne n'est parfait de Joel Schumacher en 2000. Si l'on n'y échappe pas aux bons sentiments (apprendre à s'ouvrir aux autres et respecter leurs différences), les acteurs donnent du relief à ces personnages qui auraient pu être caricaturaux. D'ailleurs, Hoffman commence dans l'outrance tout comme De Niro. Ils suivent une progression assez voisine et dévoilent leur sensibilité et leur humanité derrière les masques simplistes qu'ils érigeaient comme des défenses. Et c'est là que le film est touchant et évite une vulgarité qui menaçait. Hoffman suggère avec finesse la fêlure et la mélancolie de cet homme, le rend émouvant au delà des clichés et d'un scénario un peu facile.
En 2001, dans la peau de Lester Bangs, grand journaliste rock du très autobiographique Presque Célèbre de Cameron Crowe, il change de nouveau totalement de registre. Il confirme qu'il peut absolument tout jouer, en caméléon de génie. Ainsi il est un amateur de Rock absolu, aux jugements tranchés et péremptoires. Il incarne l'intégrité, l'aficionado qui se souvient du temps où les rock stars n'avaient pas vendu leur âme. Il demeure pour son jeune protégé la voix de la sagesse dans un milieu corrompu. Il est exubérant, bavard, fier de ne pas être cool, entièrement voué à sa passion qu'il défend farouchement. Hoffman adopte avec bonheur l'attitude de ce personnage arrogant et un brin dérisoire (lorsqu'il prétend ne pas pouvoir discuter toute la journée avec ses fans... et qu'il le fait). Encore une fois, l'acteur fait preuve d'une belle fantaisie. Pourtant, à côté de sa dimension pittoresque, il dépeint avec exactitude la morale de ce critique. Il est surtout celui qui encourage la vocation du personnage principal. Sans être le héros du film, il en a saisi l'âme.
Toujours à l'aise dans la peau d'hommes qui ne sont pas ce qu'il semblent, il incarne le banquier qui utilise l'argent de ses clients pour assouvir sa passion du jeu dans Mister Cash en 2002. Il apparaît dans le remake -opportuniste et dispensable- du Sixième sens de Michael Mann, Dragon Rouge de Brett Ratner. Cela prouve au moins qu'il est devenu bankable et une option très sérieuse pour les productions de plus grande ampleur.
On préférera toutefois le retrouver dans Punch Drunk love, étrange histoire d'amour signée Paul Thomas Anderson. Adam Sandler s'y trouvait pris dans une sombre machination après avoir donné son code de carte bancaire en appelant un téléphone rose. Hoffman est le directeur de la société qui a escroqué et terrorisé le héros. Sandler va s'en prendre à lui dans l'une de ses colères incontrôlables. Sauf qu'il va rencontrer plus dingue que lui. Philip Seymour Hoffman, en une scène, suggère toute la violence de son personnage et fait une performance absolument jubilatoire de folie et de fureur (« shut...shut...shut up!! »).
Il est toujours à l'aise pour aborder les hommes moyens complexés, comme dans 24 heures avant la nuit de Spike Lee en 2003, l'un des premiers films se déroulant dans le New York d'après le 11 septembre, dans le cadre désenchanté que la ville offrait alors. Hoffman campe un ami d'Edward Norton, dealer sur le point d'aller en prison. Lui est un prof de littérature tout ce qu'il y a de plus banal, fasciné par le mode de vie dangereux de ses connaissances de longue date. Lors de la dernière soirée avec son vieil ami, il prend une cuite monumentale dans une boite de nuit et tente maladroitement de repousser les avances d'une nymphette tentatrice. Philip Seymour Hoffman incarne à merveille cet homme normal qui voudrait profiter d'un peu de stupre et de sulfureuses rencontres mais en est physiologiquement incapable.
Retour à Cold Mountain lui permet de retrouver Anthony Minghella en 2004 et de livrer l'une des plus belles performances du film (avec celle de Natalie Portman). Jude Law, déserteur fugitif pendant la guerre de Sécession, rencontre des étranges personnages dans sa longue marche pour retrouver sa belle. Ce sont les moments les plus intéressants du film. La plus réjouissante de ses rencontres est celle d'un moine défroqué qui a fauté avec une femme et doit fuir sa ville. Plus tard il le retrouve, constipé et toujours concupiscent, faisant un bout de route avec lui. Hoffman est truculent, pathétique et délicieusement comique dans un contexte qui ne l'est pas. Son personnage est une rupture de ton dans la fresque, un peu comme la détresse déchirante de Natalie Portman et de son nourrisson malade. Certains acteurs valent le détour quelles que soit leur place au casting. Portman et Hoffman, dans la peau de ces personnages secondaires, éclipsent des premiers rôles un peu trop fades.
Inclassable
Philip Seymour Hoffman joue dans Polly et moi en 2004. Il est notable qu'il se consacre directement au genre après avoir été reconnu au théâtre et au cinéma. Ses choix souvent ambitieux, inattendus et audacieux ont défié l'étiquette. Il est avant tout inclassable et peut s'aventurer d'un genre à l'autre, sans que l'on parle jamais en ce qui le concerne de contre-emploi, puisqu'il ne s'est jamais limité à un registre. Ainsi, il apprendra beaucoup au contact de Ben Stiller dans cette comédie. Il était une fois de plus brillant dans le rôle d'un ancien enfant-star. De nouveau, c'était un second rôle. Mais on voit l'intérêt d'être un peu en retrait, pour pouvoir expérimenter des choses, explorer des terrains de jeu avec beaucoup plus de latitude. D'autre part, Hoffman n'a jamais cessé de poursuivre sa carrière théâtrale, mettant en scène lui-même des pièces. Il a reçu dans ce domaine beaucoup de distinctions et un respect unanime.
On attendait un premier rôle à sa mesure au cinéma. Il le trouve enfin avec Truman Capote de Bennett Miller en 2005. Avec ce biopic consacré au grand écrivain pendant l'écriture de son chef d'oeuvre, De sang froid, Philip Seymour Hoffman s'attaque à un défi risqué. Lorsqu'un acteur aborde un personnage réel -et célèbre, de surcroît-, son travail peut en être limité, devenant une prouesse d'imitation plus que d'interprétation. Or, ce n'est pas le cas. Hoffman adopte certes un parler précieux et une gestuelle raffinée. Mais il exprime surtout le grand bouleversement que va créer ce fait divers dans la vie frivole de l'homme de lettres. Confronté à la violence et plongé dans l'étude d'un crime sordide, il ne s'en remettra jamais totalement. C'est cette métamorphose spirituelle qui est le coeur du film et que le comédien portraiture avec une extrême justesse. A son habitude, il va jusqu'au fond du sujet et en exprime l'essence.
A la suite de cela, il est un méchant absolument terrifiant dans l'efficace Mission Impossible 3 en 2006. Il y est démoniaque à souhait, d'une cruauté froide et impassible. L'année suivante, il est dans un film magnifique de Sidney Lumet, 7h58, ce samedi là. Il incarne le frère aîné d'Ethan Hawke, en mal d'argent, qui ourdit le braquage de la bijouterie familiale. Mais tout tourne mal et leur mère est tuée. Le polar devient tragédie et chacun vit sa descente aux enfers, porté par une mise en scène sobre et magistrale. Hoffman se laisse peu à peu ronger par le mal alors qu'il était l'image même de la réussite. On voyait là renouvelés des thèmes éternels (l'amour fraternel, le crime contre les parents, le poids de la culpabilité). On attendait pas cela dans pareil contexte. On pénétrait dans la complexité des rapports et des liens entre les hommes d'une même famille, dans le secret des âmes. Cette approche est celle de Philip Seymour Hoffman en tant qu'acteur depuis toujours.
Plus récemment, il a approché un personnage plus pittoresque, l'agent de la CIA impulsif et à cran de La Guerre de Charlie Wilson de Mike Nichols, seul à savoir ce qui se trame en Afghanistan dans les années 80. L'acteur s'applique là encore à demeurer imprévisible.
C'est ce caractère perpétuellement changeant et toujours incroyablement juste, bien loin de tout cabotinage qui lui permet de s'associer aux projets les plus variés, et parfois aux plus singuliers. Philip Seymour Hoffman est un acteur qui sait tout faire, peut tout exprimer, sans forcément en faire beaucoup. Il concentre l'attention dans les scènes où il apparaît, avec un charisme que peu savent dégager. Il est de ces comédiens qui peuvent aborder n'importe quel script et lui conférer une densité, une âme qui n'appartient qu'à eux.