On pourrait juger un peu trop hâtivement Renée Zellweger, l'identifier à son rôle de Bridget Jones. L'actrice est au contraire extrêmement méticuleuse dans sa préparation, d'une concentration intense et permanente, totalement immergée dans le monde de ses personnages quels qu'ils soient, au fait de leur situation, de leur motivation, de tout ce qui n'est pas écrit. Ainsi ce naturel qui la caractérise est au contraire très étudié, le fruit d'un travail de longue haleine.
Les débuts de la texane n'ont absolument rien d'évident, écopant de rôles secondaires dans des films qui l'étaient également (Generation 90). Pourtant devant la crédibilité qu'elle acquiert en tant qu'actrice -elle a coutume de dire en souriant qu'elle s'attendait à ce qu'on démasque l'imposture et qu'on la vire sans ménagement du plateau-, elle persévère. Elle décroche par exemple l'honneur douteux de s'impliquer en 1994 dans Massacre à la tronçonneuse, la nouvelle génération, expérience dont elle garde un excellent souvenir puisque, pour la première fois, elle se consacrait véritablement et longuement à un tournage. Diplômée d'une licence de littérature, elle hésite cependant encore à faire le grand saut. Les débuts à Hollywood sont modestes et fauchés, lorsqu'elle passe l'audition pour Jerry Maguire de Cameron Crowe, pour lesquels d'autres actrices plus renommées sont pressenties, son agent est le seul à y croire. Devant l'insistance de ce dernier et l'indigence de son compte en banque, elle s'y rend sans illusions. C'est alors que son destin se joue et que Crowe et son ami Cruise sont frappés par le naturel de la jeune femme.
Ainsi elle s'embarque auprès de Jerry Maguire, encore et toujours incrédule. Elle sera la seule à suivre cet agent sportif au bout de sa profession de foi dans ce film attachant (en partie grâce à elle). Elle est véritablement charmante dans le rôle de cette jeune secrétaire qui va croire dure comme fer à l'accès de sincérité de son employeur (un jeune loup qui se découvre une âme et se souvient que le sport peut être aussi question de noblesse et pas seulement d'argent). Elle entrevoit avec naïveté l'idéalisme de ce retour à l'authenticité, alors que lui n'y voit qu'une déchéance. Cette ingénuité, c'est véritablement sa marque, ce qu'elle apporte à ses rôles (même quand elle est détraquée comme dans Chicago). Zellweger impose son ton et sa nature.
Même si elle se livre à plusieurs reprises à de belles prestations dans des registres différents et plus graves, on revient toujours à cette jeune femme pétillante et sympathique. Pourtant, notamment dans le mélodrame Contre-jour aux côtés de Meryl Streep et William Hurt, elle compose le portrait tendre et sensible d'une jeune fille dont la mère est en phase terminale et dont le père est un prof d'université à la vie mystérieuse et alcoolique. On pouvait craindre un débordement lacrymal d'assez mauvais aloi, mais ce qui reste de ce film, c'est avant tout un sentiment de tendresse profonde. Même si les personnages sont bourrés de défauts parfois inattendus (c'est particulièrement vrai pour Hurt), l'affection qui les lie devient le coeur de cette intrigue. Forcément, on est émus, mais finalement assez loin des effets pompiers tant redoutés.
C'est véritablement dans la comédie que Zellweger trouve sa place. Après des crochets par un polar noir (Le suspect idéal) ou par l'émancipation d'une femme qui veut échapper aux dogmes d'une communauté (Sonia Horowitz, l'insoumise), elle débarque dans le milieu délicieusement potache et découvre le mauvais goût exquis des frères Farrelly dans Fous d'Irène, aux côtés d'un Jim Carrey au sommet de son art. Le héros est d'abord un gentil garçon, timide, poli et introverti, heureux père de deux enfants mystérieusement noirs (sa femme l'ayant quitté depuis belle lurette). Seulement cet être pur et inoffensif devient schizophrène et une personnalité abjecte et obscène se fait jour. Comme de juste, ce double inavouable se nomme Hank (peut-être un lointain clin d'oeil à Bukowski). Renée Zellweger incarne Irène, que ce flic perturbé est chargé d'escorter (elle a accumulé les bévues sur la route). On se souviendra longtemps d'un épisode avec une vache, d'un petit matin douloureux avec les stigmates de la folle nuit de Hank. On se souvient surtout de notre gros rire régressif devant cette comédie diablement incorrecte.
Nurse Betty est une fantaisie plus sage où Renée Zellweger compose un beau personnage. Malgré les situations souvent assez inhabituelles où elle est plongée, l'actrice a l'élégance de ne jamais céder aux facilités de l'ironie, de comprendre profondément son rôle et de le respecter. Elle dit simplement aimer Betty, qui croit à la réalité de son soap opera préféré et tombe amoureuse de son acteur fétiche. Sa vie est médiocre, ennuyeuse, avant de virer au cauchemar lorsque son mari (un affreux loser campé par Aaron Eckhart) est tué par deux individus peu recommandables (Chris Rock et Morgan Freeman). Elle se réfugie dans le monde parfait d' « amour et passion » et part retrouver le docteur de ses rêves, avec les tueurs à ses trousses. Freeman trouve de son côté un beau contre-emploi (prouvant qu'il peut aussi jouer les criminels sentimentaux. L'acteur jubile manifestement). Zellweger a l'intelligence de prendre son personnage au sérieux, d'imposer sa sensibilité dans un contexte qui se voulait pourtant ouvertement parodique, presque satirique. Elle y est touchante et émouvante: Une fille qui refuse une réalité affreuse pour se réfugier dans une illusion, fut-elle niaise et rose bonbon. L'actrice se verra récompensée pour cette composition pleine de tendresse et de discernement.
Mais c'est véritablement avec Le Journal de Bridget Jones en 2001 qu'elle devient une star. Le désespoir de la trentenaire célibataire et gaffeuse lui va comme un gant. Ce rôle rassemble toutes les facettes qui ont imposé son talent. Elle peut être grotesque, sarcastique, drôle, attendrissante et charmante. Elle a pris des kilos pour adopter la silhouette disgracieuse de Bridget, elle a passé quelque temps à travailler dans un journal pour se préparer au rôle. Elle a adopté l'accent anglais. On retrouve son sérieux et sa méticulosité. Pourquoi ne préparerait-on pas une comédie romantique comme Raging Bull? Dès les premières minutes l'authenticité du personnage étonne: son désarroi à l'écoute du sinistre et bien connu « vous n'avez aucun nouveau message », son sentimentalisme en écoutant « I can't live », le supplice de la balance et les bonnes résolutions... la grande force du film, c'est la justesse qu'elle parvient à maintenir dans toutes les situations, même lorsqu'elles sont poussées très loin. Hugh Grant excelle en beau gosse plein d'une ironie charmante qui cache un véritable salopard. Ce rôle aurait pu être largement ingrat pour Zellweger, elle le rend attendrissant. Il est pourtant délicat de rester crédible déguisée en lapin et en petite tenue. Sa Bridget originelle (avant le désastre caricatural du second volet, qui a perdu en justesse ce qu'il a gagné en grossièreté) est simplement humaine, un peu paumée, un peu maladroite, riche de toutes les imperfections qui rendent un personnage simplement humain..
Elle évolue ensuite vers un autre registre dans Chicago. Elle y est Roxie Hart, une jeune fille qui rêve des feux de la rampe et qui se voit en haut de l'affiche. Elle gagne une notoriété certaine après avoir tué son petit ami. De facture plus classique que le Moulin Rouge baroque de Baz Luhrmann, le film rendait une belle justice au grand classique de Bob Fosse, succès de Broadway depuis 1975. Il annonçait, notamment avec son triomphe aux Oscars de 2003, le renouveau de la comédie musicale. Les moments de danse et de musique sont solidement mis en scène par Rob Marshall, mais le film tient surtout par son casting, avec Catherine Zeta-Jones, vamp sensuelle et radieuse du plaisir de chanter et par la candeur feinte et perverse de Zellweger. L'oeuvre porte un regard gentiment critique sur ces gens qui veulent la gloire à tout prix. Elle bénéficie d'un cynisme bienvenu (lorsque les prisonnières évoquent la mort de leurs amants ou pendant la plaidoirie de l'avocat Richard Gere). Nous sommes clairement devant une oeuvre de prestige, mais elle est bien défendue par des acteurs impliqués (qui ont subi un entrainement intensif au chant et à la danse). L'ambigüité du personnage de Zellweger, uniquement attirée par la lumière et dénuée de toute morale, est assez réjouissante.
Un spectre hante Hollywood depuis longtemps: la volonté de faire un autre Autant en emporte le vent. Etrange d'ailleurs comme il faudrait toujours une séquelle à une grande réussite, comme si l'industrie du cinéma avait une logique de tremblement de terre. Alors, pour la énième fois, on nous vend un successeur au chef-d'oeuvre. D'innombrables films se sont engouffrés dans cette brèche. Cette filiation fallacieuse est souvent avancée pour vanter les mérites du pire (Pearl Harbor) et du meilleur (le Patient anglais). Retour à Cold mountain avait tout pour être un beau moment de cinéma plein d'un beau souffle romanesque: un cinéaste de talent, Anthony Minghella, oscarisé de surcroit (pour le Patient anglais justement), un casting quatre étoiles (Nicole Kidman aux côtés de Jude Law toujours impeccable, épaulée par un Renée Zellweger et son accent sudiste à couper au couteau), le décor grandiose de la nature américaine, le contexte trouble de la guerre de sécession. Tout y était et pourtant ça ne prend pas. La faute à un sérieux manque de caractérisation, aucun personnage n'échappe à l'archétype: Kidman est une belle fleur qui attend courageusement le retour de son aimé qui a déserté pour la retrouver. Les femmes rencontrent des difficultés. Lui aussi. A part les paysages grandioses, des seconds rôles et des rencontres presque plus intéressants que les premiers (Philip Seymour Hoffman en prêtre défroqué et constipé, Natalie Portman en femme esseulée, émouvante mère d'un bébé malade). Mais le mélo est attendu et on peine malheureusement à s'émouvoir. Kidman fait ce qu'elle peut avec ce personnage de fille délicate et éthérée qui va devoir sortir le nez de ses livres pour aller construire des barrières et traire les vaches sous la houlette d'une fille plus simple et plus pratique qu'elle. La belle Nicole s'emploie donc à devenir une paysanne pur sucre. Zellweger en fait des tonnes pour appuyer le contraste entre la fragile et cultivée Ada et elle-même, la rustre, proche des réalités de la terre, qui elle, n'a pas d'états d'âme à tordre le cou d'un coq. Elle n'a, comme on l'a souvent vu, pas peur d'aller dans un registre ingrat, de changer son apparence. Mais on peut dire que ce film malgré sa beauté classique indéniable, la majesté de ses décors, manque cruellement d'intensité.
La suite la confirme dans des grosses productions, notamment dans le récit classique de Ron Howard, De l'ombre à la lumière avec Russell Crowe. Il y raconte le retour gagnant d'un boxeur, Jim Braddock, que l'on croyait fini, pendant la grande dépression, devenant la figure du héros typique américain. Elle est son épouse, réticente à le voir reprendre les gants, partageant sa détresse et sa gloire, c'est d'ailleurs beaucoup par son visage et sa réaction que le film émeut à la fin. Toujours ce naturel et cette apparente simplicité qui font que l'on adhère à ses motivations. Elle finit par soutenir le combat du héros, pour ne pas qu'on leur enlève leurs enfants, pour maintenir l'unité et la dignité de leur famille. Elle apporte donc son soutien au personnage de Crowe, donnant tout son sens à l'expression de « supporting role ». Elle a l'humilité de se plier à ce que le récit exige d'elle et d'épouser cette fonction dignement, apportant à cette femme inquiète sa sensibilité et sa chaleur, accompagnant la trajectoire de Russell Crowe.
Elle continue à raconter le passé avec un autre biopic, Miss Potter, consacré à une auteur pour enfants dans l'Angleterre du XIXème siècle. Beatrix Potter n'est pas mariée et vit sous le joug de parents bienveillants mais conservateurs. Elle se réfugie auprès de ce qu'elle appelle ses amis, des dessins auxquels elle se consacre avec passion, représentant des lapins et autres animaux. La qualité de ses créations attire bientôt l'attention d'un éditeur qui va l'aider à lancer ses livres qui connaitront un succès sans précédent. Il tombe amoureux de cette femme fantasque. Le film est touchant et naïf, entre mélodrame et folie douce (celle que Zellweger apporte à son rôle), l'innocence de cette histoire est encore appuyée par des dessins joliment animés, des petits effets spéciaux judicieux pour montrer ce qu'ils représentent pour leur auteur. Lorsque son grand amour connait une fin tragique (et un tantinet absurde), on aurait pu craindre que le charme soit rompu. Ce n'est pas le cas, le film évolue, riche de la chaleur contagieuse de l'actrice, et laisse dans son sillage un sourire attendri au générique de fin. Comme à son habitude, elle a pris l'apparence du rôle, se teignant les cheveux, adoptant l'embarras et les joues empourprées d'une presque vieille fille, avec ce côté discrètement allumé qu'elle sait suggérer. Un beau rôle riche et multiple pour un film ravissant.
Renée Zellweger n'est pas actrice de formation. Ce sont assurément sa spontanéité, sa fraicheur hors des codes habituels, qui ont fait sa réputation. Elle aborde chaque rôle avec enthousiasme, a une manière de les embrasser et de les assumer totalement, de les explorer avec avidité. Si George Clooney l'a choisie pour son Jeux de dupes, c'est sans doute aussi pour sa faculté à se fondre dans un contexte et à le rendre charmant (comme on l'a vu dans Miss Potter). Elle ressemble à une actrice de l'âge d'or de Hollywood. Le cinéaste Clooney est avant tout nostalgique. Et Zellweger incarne un peu de cette légèreté anachronique. Elle le fait avec une belle intégrité, en symbiose avec ses personnages, presque au premier degré (ce qui est devenu assez rare). C'est cette apparente simplicité qui la distingue et qui la rend attachante en permanence.