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Robert Guédiguian

Le portrait de Robert Guédiguian

Robert Guédiguian est né en 1953, de parents d'origines allemande et arménienne, à Marseille dans le quartier de l'Estaque. Cette simple constatation biographique permet de voir à quel point la vie et l'oeuvre du cinéaste sont mêlées, à quel point il nourrit ses films de son expérience et de ses racines. Il entreprend d'abord des études de sociologie. Il écrit une thèse consacrée à la perception de l'Etat dans le milieu ouvrier. C'est à ce moment qu'il rencontre son égérie, Ariane Ascaride, qui sera sa compagne dans la vie et à l'écran. Il la suit à Paris où elle va au Conservatoire. Le réalisateur René Féret lui propose d'écrire une adaptation de Berlin-Alexanderplatz de Fassbinder. Le projet n'aboutit pas, mais les inspirations et les racines du cinéma de Guédiguian s'annoncent déjà.

En 1981, il réalise Dernier été, au coeur de l'Estaque, déjà avec Gérard Meylan et Ariane Ascaride. Il y évoque déjà la désillusion ouvrière. C'est surtout là que s'affirme déjà sa sensibilité de cinéaste, avec des thématiques qu'il impose dès ce premier film (un regard tendre et nostalgique sur ses personnages, un tableau âpre de la réalité sociale et un hommage à sa ville). Quelques années passent, avec des films encore confidentiels comme Ki lo sa? en 1985, intéressant en cela qu'il évoque la fin des idéaux, l'enfance, dans une oeuvre noire et lucide. Jean Pierre Darroussin y intègre la troupe du cinéaste. Rouge midi s'inscrit dans la même veine, contant la vie d'un quartier de Marseille, à travers ses habitants, immigrés italiens, leurs utopies et leurs lendemains qui déchantent. Avec ce film, Guédiguian s'inscrit dans une réflexion historique, des années 20 à 70, et raconte, non l'histoire d'un idéal, mais celle des hommes qui y ont cru. 

Longtemps affilié au Parti Communiste et résolument de gauche, le cinéaste ne s'est jamais caché de ses opinions politiques, mais a toujours gardé une grande lucidité par rapport à elles. Cela fonde son intégrité. Mais il a conscience que les idéaux changent souvent et vieillissent mal parfois. En 1989, les héros de Dieu vomit les tièdes, s'étaient promis de ne pas oublier leurs origines, les milieux humbles d'où ils étaient issus. Le cinéaste met cette noble résolution à l'épreuve, lorsqu'on les retrouve des années plus tard. 

C'est là l'un des grands thèmes du cinéaste: les idées avec lesquelles on s'arrange, les amours qu'on oublie ou qu'on étouffe avec le temps, celui qui passe, celui qu'on perd. Il y a toujours cette once de mélancolie qui rend l'émotion belle chez Guédiguian, nostalgique aussi. Dans A la vie à la mort en 1995, il évoque de nouveau la vie d'un quartier dans le microcosme d'un cabaret où des personnages de tous horizons se croisent. Cette belle chronique sociale permet au cinéaste d'être enfin remarqué. 

C'est avec son oeuvre suivante, Marius et Jeannette, qu'il connaît les faveurs du public en 1997. Au destin de héros marqués et éprouvés par l'existence (son usine à lui a fermé, elle est caissière), Guédiguian adjoint la grâce d'un amour inespéré, presque naïf comme celui des films de Capra. Ariane Ascaride et Gérard Meylan forment un couple attendrissant. Tout en racontant cette passion d'une manière presque innocente, le cinéaste suggère de nouveau la vie d'un quartier populaire (grâce à de très beaux seconds rôles). 

 

Variations formelles

Le réalisateur pose toujours sa caméra dans sa chère cité phocéenne mais explore différents genres de cinéma. A la place du coeur raconte le destin d'un jeune couple infortuné, victime du racisme ordinaire d'un flic. Le jeune « Bébé » se retrouve en prison, accusé de viol et sa compagne est enceinte. Si l'on retrouve toujours la grande empathie, la tendresse avec laquelle Guédiguian aborde toujours ses personnages, ce contexte est plus grave. Même si ce film n'est pas son plus abouti, il témoigne encore de l'engagement profond et citoyen du cinéaste, en même temps que sa volonté d'aborder d'autres registres.

Reprenant le canevas de La Fête à Henriette de Julien Duvivier, A l'attaque! en 2000 est une fantaisie audacieuse et rafraîchissante, un jeu avec l'écriture cinématographique (deux hommes veulent écrire un film politique et livrent leurs visions différentes). Guédiguian y revisite surtout ses grands thèmes avec humour, répondant également aux critiques dont il a fait l'objet, réaffirmant son style avec force. Plus que jamais, il s'y montre brillant conteur. Il ose des jeux avec la structure, des mises en abyme. D'une liberté absolue dans la narration, il mêle les genres avec une jubilation de garnement. Sans rien perdre de son intégrité, un auteur s'amuse avec son univers et sa forme d'art.

La Ville est tranquille est en 2001 radicalement différent, un drame très noir, rappelant presque l'âpre réalisme de Zola. Le père est raciste, chômeur et alcoolique, sa fille droguée, sa mère tente de la sauver... La chorale est faite de portraits crus, peints sans compromis, dans toute leur détresse. Le pessimisme qui ressort de tout cela est assez inattendu chez Guédiguian, habituellement plus tendre et nuancé. Il dépeint ici un univers dur, avec des humains qui se débattent, sans beaucoup d'espoir de s'en sortir. C'est sans compromis, sans tricheries non plus, comme la vie qui connaît assez peu de « Deus ex machina ». Paradoxalement ce grand désespoir est de nouveau un beau tableau de Marseille. Sans sa dimension touchante ou pittoresque, la ville devient le cadre d'un grand drame social, une tragédie sans mélange.

Avec Marie-Jo et ses deux amours en 2002, il part d'un grand thème intimiste, celui de l'adultère avec Ariane Ascaride, prise entre deux hommes qu'elle aime, Jean Pierre Darroussin et Gérard Meylan. Et l'histoire d'amour commence, intense, on voit cette belle femme qui se redécouvre. Mais bientôt il y a la douleur et la tragédie qui menacent, qui vient tout envahir, la jalousie et la culpabilité venant bouleverser des personnages touchants de vulnérabilité. L'histoire est classique, mais nourrie d'une belle sensibilité, celle de Guédiguian et de sa troupe.

Il retrouve cette famille de cinéma pour Mon père est ingénieur en 2004, parabole étrange et autobiographique, ambitieuse. On retrouve cette noirceur, ce pessimisme qui ne quitte jamais son oeuvre. On y découvre une dimension plus mystique. Ariane Ascaride porte de nouveau le film, mystérieuse et muette. Peu à peu, on va découvrir son passé, percer son secret, grâce au retour de son amour de jeunesse, Jean Pierre Darroussin. Il y a toujours une dimension d'innocence perdue dans le cinéma de Guédiguian, une nostalgie triste comme un paradis perdu, des personnages au passé tourmenté, pleins de douleurs à identifier. Toujours oscillant entre gravité et émotion, cet opus est l'un des plus personnels du cinéaste.

En 2005, il compose une belle élégie à François Mitterrand en évoquant ses derniers jours et la relation privilégiée d'un jeune homme qui a pu l'approcher à l'Elysée, à la fin de son règne. Michel Bouquet y livre une prestation exceptionnelle et crépusculaire. Guédiguian met un grand souffle à évoquer le vieil homme et la mort, l'autre pan du récit avec les états d'âme du jeune journaliste étant moins convaincant. Dans une forme sobre et sous les lambris des palais de la République, le cinéaste s'attache à suggérer la vérité du président mourant et brosse de lui un portrait pudique et juste. Il est un homme de gauche qui ne renie pas l'admiration qu'il a pu avoir pour cet homme. Il n'élude pourtant pas les contradictions du fascinant personnage.

Avec Voyage en Arménie, Guédiguian emmène Ariane Ascaride aux sources de ses origines à lui. Il conjugue sans cesse son cinéma à la première personne. Il raconte un aspect de sa vie. Plus que jamais, l'actrice, à la découverte de lointains parents, devient son double. Cette quête initiatique est aussi la sienne, celle qui dit qui il est, d'où il vient. On le devine au fil des films, détaillant ses racines, les lieux et les gens auxquels il s'attache, livrant grâce au septième art une part de son intimité.

 

Enfin en 2008, Guédiguian revient à Marseille et retrouve sa bande (Ariane Ascaride, Gérard Meylan et Jean Pierre Darroussin) dans Lady Jane. Il réalise un film de braquage. D'anciens compères se retrouvent pour un dernier casse. Le titre du film est tiré d'une chanson des Rolling Stones. On attendait assez peu Guédiguian dans le registre du Film Noir. Son incursion est réussie, s'attachant comme toujours aux liens entre ses protagonistes, au temps qui passe, au désenchantement qui gagne. Ces thématiques sont récurrentes, revenant sous différents masques tout au long de son oeuvre. 

Quel que soit le registre qu'il aborde, Guédiguian ne se dépare jamais de sa sincérité, de motifs auxquels il revient toujours, même par des chemins détournés. Il ne cesse d'explorer et de sublimer ce qui l'a forgé dans sa vie (les lieux, les hommes, les causes) et dans son art (l'écriture cinématographique et toutes les possibilités qu'elle lui offre).



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