Fille de Richard Bohringer, née en 1970, Romane partage avec son paternel plus d'un trait, dont l'intensité et la passion, cette manière de vous embarquer à chaque mot. C'est précisément ce qui la révélera au grand public et lui offrira des débuts fulgurants. Avec son père, elle apparaît sur les écrans dans Kamikaze de Didier Grousset en 1986. Elle se consacre ensuite avec passion au théâtre. Elle continuera régulièrement d'évoluer sur les planches.
Quelques années passent et en 1992 sort Les Nuits fauves de Cyril Collard, tragédie enfiévrée et romantique qui dépeint la jeunesse désenchantée des années Sida. On y suit la vie d'un jeune homme séropositif, condamné par cette terrible maladie, vivant intensément sa vie, d'une manière emportée, excessive, passionnée. Il multiplie les expériences car le temps presse. On le voit se perdre dans des étreintes malsaines et sans lendemains, des liaisons fugitives et parfois glauques. Mais au milieu de tout cela, il y a une passion amoureuse, tourmentée et douloureuse, avec une jeune femme, incarnée par la jeune Romane. Elle l'aime de toute son âme, de tout son corps. La jeune actrice est d'une expressivité extraordinaire, à la fois touchante, écorchée vive et bouleversante. Collard signe là son oeuvre ultime, romantique au sens littéraire du terme, pleine de ses démons, de sa violence et de son désarroi. La jeune comédienne y est tout simplement éblouissante et déchirante. La sensibilité qui émane d'elle marque au fer rouge tous ceux de cette génération là, qui n'ont jamais oublié son César, reçu dans la douleur (le cinéaste est mort juste avant la cérémonie). D'une certaine manière, Romane aura du mal à se détacher de ces images fortes, de cette inoubliable révélation.
Passant d'un extrême à l'autre avec une remarquable aisance, elle incarnera un personnage aux antipodes de celui là dans L'accompagnatrice de Claude Miller où elle recroise son père. Plutôt que de vivre ses passions, Romane interprète une jeune pianiste qui se tient en retrait, comme sa fonction l'impose (elle accompagne une cantatrice dans les tourments de la seconde guerre mondiale). De même, dans Mina Tannenbaum de Martine Dugowson, elle confirme sa maîtrise du mode mineur, campant un être retenu vivant une amitié complexe et riche avec Elsa Zylberstein (de l'adolescence bourrée de complexes aux illusions perdues). Romane n'est pas la jeune tragédienne romantique et passionnée à laquelle on l'a d'abord réduite. Elle a fait preuve de très belles nuances.
Dans le carcan des grands destins
Pourtant lorsqu'on la découvre en 1995 dans le rôle ingrat de la femme de Verlaine dans Rimbaud Verlaine, on a le sentiment que cette réputation sera difficile à circonvenir. En périphérie des aventures des amants terribles (dont un excellent Leonardo DiCaprio en Rimbaud), elle n'a que peu de latitude pour s'exprimer dans la peau de cette épouse délaissée, représentant la norme que le poète instable et tourmenté veut fuir à toute force. Impression mitigée sur une occasion manquée, celle d'un grand film sur deux grands artistes maudits. On est trop proche des archétypes pour leur rendre véritablement justice. Cela s'applique également hélas à la galerie de seconds rôles, dont Romane fait partie. Elle avait déjà abordé la reconstitution classique avec Le Colonel Chabert de Yves Angelo. Elle retrouve ce même registre en 1997 dans la Femme de chambre de Titanic de Juan José Bigas Luna, romance originale autour du paquebot mythique. Elle se joint également à l'évocation de la vie d'un grand cinéaste Vigo, histoire d'une passion, toujours dans le rôle d'une maîtresse sensuelle, intense et romantique ou encore dans le portrait très académique du peintre Rembrandt en 1999.
Vers des chemins plus libres
Pourtant assez tôt, notamment dans Le ciel est à nous, Romane Bohringer s'inscrit dans une nouvelle génération du cinéma français et une tradition plus légère. En 1996, elle estt la femme légèrement instable (c'est un euphémisme) qui manipule Vincent Cassel dans L'Appartement. Une nature inattendue se révèle là, bien loin des évidences auxquelles on a voulu la cantonner. L'actrice aborde des univers plus audacieux, comme on le découvre dans Le Petit Poucet de Olivier Dahan en 2001.
Cette vitalité qui émane d'elle, cette énergie qu'elle a mis au service de trajectoires plus graves vont servir à merveille la comédie de Benoît Cohen, Nos enfants chéris sur des trentenaires en crise, en 2003. On découvre une autre facette de l'actrice, craquante et pleine d'autodérision (elle retrouvera ce rôle dans la série prolongeant le film en 2007 et 2008). Elle ne se croyait pas faite pour la comédie, elle se trompait. On sent que la comédienne se libère et s'émancipe dans son jeu.
Romane s'aventure volontiers dans les premiers films, revient au théâtre, mène avec une belle indépendance sa trajectoire, se fiant à sa sensibilité. Elle se prête à l'exercice atypique et périlleux du commentaire de la Marche de l'empereur de Luc Jacquet en 2005, où son timbre de voix fait merveille. Elle est une photographe découvrant l'Afrique dans Lili et le baobab de Chantal Richard. Elle sert ce premier long métrage avec grâce et engagement, apportant ce souffle de liberté que l'on sent en elle et qu'elle sait exprimer avec une émouvante justesse.
On la retrouve dans une autre première oeuvre L'éclaireur de Djibril Glissant en 2006, en mystérieuse jeune femme, venant troubler le quotidien d'un jeune homme. Elle devient inquiétante, nocturne et fantomatique. Elle retrouve Benoit Cohen pour Qui m'aime me suive. Libérée des entraves de ses débuts marquants, l'actrice aborde à présent tous les genres avec jubilation.
Romane Bohringer se joint surtout à la réalisation de son père, C'est beau une ville la nuit, adaptation poétique de son beau livre. Elle épouse son univers, son style. Elle rayonne dans ce souffle de liberté, d'indépendance qui lui ressemble tant, dans une filiation bouleversante. Cette sorte d'urgence à s'exprimer dans la grâce d'un instant, Romane en a hérité, de la fièvre qu'elle épousait dans les Nuits fauves à son autodérision dans le Bal des actrices. Elle est de ces êtres qui portent superbement leur âme généreuse et entière sur leur visage et dans leur voix.