La sortie d'Into the wild (traduit par En Pleine nature) de Sean Penn confirma s'il en était besoin qu'il est un grand cinéaste, rare et précieux avec des thèmes qui lui sont chers (la marginalité, la fuite, le voyage, le deuil, la liberté, l'obsession, la rédemption). Dans son cinéma se trouve tout ce que l'on ressentait déjà dans son jeu d'acteur, les rôles de marginaux qui ont souvent eu sa prédilection. On vient de confier à cette grande figure du cinéma américain contemporain la présidence du prochain festival de Cannes. Il est plus que jamais avec sa dernière réalisation en date l'incarnation d'une indépendance absolue, intransigeante. Il est également une grande figure contestataire et engagée, même si, comme il le dit lui-même, ses combats se sont soldés pour le moment par des échecs. Il est une conscience farouche et courageuse, sauvage, suggérant la souffrance, la fureur, l'absurdité à travers ses rôles, empreint d'une sensibilité métaphysique, existentielle et contemplative dans son oeuvre de cinéaste. Sean Penn est un artiste multiple , complexe, ambitieux, majeur. Sa filmographie exigeante lui ressemble, garde une part incontrôlable et insaisissable. Il est un homme que l'on approche avec respect.Il s'est tojours consacré à son art avec intensité, comme pour dire l'homme qu'il est, ses références, ses inspirations, ses convictions.
Coeurs mis à nu
Sean Penn est un enfant de la balle. Son père Leo Penn était un réalisateur blacklisté, sa mère comédienne. Chris Penn son frère sera également acteur. Il est issu d'une famille de cinéma. Après avoir passé le bac, il rejoint une troupe théâtrale pour laquelle il met en scène une pièce. Il étudie l'art dramatique en héritier de l'actor's studio et part à New York tenter sa chance au théâtre où il se fait repérer. Il apparaît dans sa prime jeunesse dans divers téléfilms et séries télévisées, mais c'est véritablement dans Taps de Harold Becker qu'il attire l'attention pour la première fois (notamment aux côtés d'un autre jeune acteur prometteur, Tom Cruise). Le film est académique mais la révolte qu'il met en scène plutôt inhabituelle: des jeunes militaires se mutinent pour que leur base ne ferme pas. Le paradoxe étant que la rébellion a d'ordinaire pour vocation de bouleverser l'ordre, non de le conserver. Ces cadets ont un profond respect pour l'officier qui les commande et veulent à toute force le défendre et se mettre à la hauteur de celui qu'ils considèrent comme un modèle. Cruise est certain de la justesse de son combat et s'y jette corps et âme, avec une rigueur toute militaire. Penn est beaucoup plus nuancé et a de sérieux doutes. Il est déjà celui qui ne s'aligne pas et qui questionne, un peu en dehors du système. Il essaie de sortir de la fureur et de l'aveuglement général, de nuancer tout cela. Ce personnage est déjà révélateur de ce qu'il représente en tant qu'artiste: une indépendance et un esprit de rébellion constant, ainsi qu'une conscience raffinée, nuancée. C'est un trait profond de son caractère. Il n'est pas un activiste révolté, sans discernement. Il choisit ses batailles et s'y consacre totalement mais n'a pas un aveuglement militant qui l'inciterait sans cesse à être dominé par ses combats. Son personnage dans Taps était déjà riche de cela.
Le Jeu du Faucon de John Schlesinger sera en 1984 et toujours à l'aube de sa carrière une critique profonde et ironique du système américain. Ce qui domine dans le film n'est pas vraiment la révolte mais le désenchantement et la satire. C'est ce qui fait l'originalité de cette histoire d'espionnage très sombre. Christopher (Timothy Hutton) va vendre des renseignements à l'URSS avec la complicité de son meilleur ami (Sean Penn qui composait ici un loser à la voix aigüe à l'attitude presque comique). L'action se passe après le Watergate. Le jeune homme est écoeuré par les manoeuvres de la CIA au Chili pour assassiner Allende et favoriser la prise de pouvoir de la junte militaire. Mais il commettra des maladresses dans cet acte de trahison et sera jugé en 1977. Le film nous plonge dans la face cachée de l'Amérique et de ses opération secrètes. Il est le premier des films engagés dans lesquels l'acteur apparaitra pour dénoncer les dérives du système américain (le dernier en date étant l'excellent les Fous du Roi également Stephen Zaillian au scénario).
C'est véritablement dans Comme un chien enragé de James Foley, que le potentiel d'acteur de Sean Penn est révélé. Il trouvait là un rôle où il pouvait exprimer toute sa rage, cette rébellion retenue et toujours prête à exploser qui allait fonder son registre d'acteur. La première image qui vient à l'esprit lorsqu'on évoque Sean Penn est celle d'un écorché vif, taciturne, avec une souffrance à fleur de peau. Il semble l'exprimer, la suggérer en permanence, la porter en lui. Beaucoup de ses compositions sont fondées sur le mal-être de ceux qui n'ont pas pu trouver leur place dans la société où qui en sont exclus par la force des choses. C'est également un thème permanent dans son travail de réalisateur. Avec ce rôle, il exprime tout cela. Il est un fils qui renoue avec son père, Bud senior. Mais ce dernier fait partie d'un gang impliqué dans des vols de voitures. Soucieux de lui plaire, son fils prend exemple sur lui en fondant sa propre gang et en volant des tracteurs. Mais son père est un véritable salopard: il a tué les jeunes émules de son gang pour ne pas avoir de témoins compromettants quand l'étau de la police se resserrait autour de lui. Sean Penn donne ici la réplique à l'excellent Christopher Walken. Les deux acteurs vivent intensément leurs personnages. Il y a les tourments, la rage de Sean Penn, son visage ouvert et marqué par la douleur. Il peut pousser très loin cette émotion, aller même jusqu'aux limites de l'expressivité (comme c'est le cas dans Mystic river lorsqu'il apprend la mort de sa fille). Sa douleur sonnera toujours juste, sa révolte sera toujours émouvante. On ne ressent pas de barrières entre lui et ce que son personnage éprouve. Il devient une blessure. Dans ce registre tragique, dans la peau de ce fils prêt à tout pour se faire aimer par cette figure paternelle qui le fascine, il devient la victime d'un péché absolu, d'une trahison classique, shakespearienne. Sean Penn est immense et touche au coeur.
Après un premier mariage houleux avec Madonna, il est connu des tabloïds et devient incontournable à Hollywood. Mais Penn n'est pas un people. Il n'aurait pu acquérir pareille légitimité s'il n'avait pas été remarqué avant. Sous la caméra de Dennis Hopper, il donne une fois encore dans Colors toute la mesure de sont talent. Il se constitue une famille de cinéma et une identité artistique (Hopper apparaitra dans son premier film The Indian runner). Sa carrière et sa trajectoire trouvent une cohérence. Il ne fera pas souvent dans l'évidence. Il osera visiter les coins sombres. Ici il est une jeune recrue allié à un vieux filc (Robert Duvall), dans un L.A rongé par le crack et la violence des gangs. C'est âpre comme un roman de James Ellroy.
Les Anges de la nuit plongera encore Sean Penn dans cette ambiance noire, dans l'énergie sombre du monde de la rue, cet envers du rêve américain. Il s'agit d'une belle évocation de l'univers de la mafia irlandaise à Hell's Kitchen. Le film est servi par une distribution somptueuse (Sean Penn, Ed Harris, Gary Oldman -Particulièrement impressionnant et déjanté-, Robin Wright). On tient là un grand film sur la mafia, avec un motif aujourd'hui très en vogue: celui du flic infiltré. Il s'agit là d'une tragédie familiale (Robin Wright, Ed Harris et Gary Oldman sont frères et soeurs. Elle veut se tenir à l'écart, Harris veut pactiser avec les italiens, Oldman est incontrôlable). C'est un grand film assez méconnu, dans la lignée de la violence d'un Peckinpah avec une profondeur dramatique rappelant L'impasse de De Palma. Phil Joanou, son réalisateur, ne s'est hélas guère distingué par la suite mais cette oeuvre est d'importance. Sean Penn est devenu flic et doit arrêter ses amis d'enfance. Il éprouve un dilemme et un déchirement moral constant. Il va perdre celle qu'il aime, entrainer la mort de son meilleur ami et de tout ce à quoi il était attaché.
Il veut explorer dans ses choix la noirceur et la complexité de l'âme humaine. Il souhaite s'y consacrer en réalisant ses films. Il redevient pourtant acteur pour Brian de Palma. Il est méconnaissable en Kleinfeld, l'avocat véreux de Carlito Brigante dans l'Impasse. Il est celui qui causera l'échec de la rédemption. Son personnage est un loser sans éclat, pathétique, cocainé et corrompu. Penn n'a jamais rechigné a endosser des rôles ingrats pour pointer ce que l'humanité peut avoir de trouble, de tourmenté et parfois d'abject.
Outrages de Brian de Palma s'inscrit dans cette lignée. Il fait partie des films qui dénonçaient la barbarie dans laquelle étaient plongés les soldats américains pendant la guerre du Vietnam. Comme dans toutes les débâcles, dans le désoeuvrement d'un combat absurde, la nature humaine se dévoile sous ses pires aspects. Sean Penn y incarne un soldat qui a perdu tout repère, toute notion de bien ou de mal. Il se livre aux pires exactions (le viol) et a perdu la raison. Michael J.Fox est un jeune idéaliste qui s'oppose à ces agissements. Penn apparaît dans ce rôle dominé par la folie, ne se souciant que de sa survie, agissant comme dans un cauchemar et commettant des actes ignobles. L'oeuvre est cruelle, sans doute l'une des plus dérangeantes sur le sujet. Car ce personnage est certes profondément antipathique mais il est également l'incarnation monstrueuse de ce qui sommeille en chacun de nous lorsque toue civilisation a disparu.
Il explore dans beaucoup de ces rôles les rejetés, les bannis, ceux qui ne sont pas acceptés ou admirés par la société. Ses rôles ont parfois valeur de prises de position, comme celui qu'il tint dans La Dernière marche de Tim Robbins aux côtés de Susan Sarandon. Il ne s'agissait pas d'un énième plaidoyer contre la peine de mort. Il était le condamné indifférent à ce qu'il avait fait puis s'aventurant peu à peu sur le chemin de la repentance. Il s'engage un beau face à face avec Susan Sarandon qui incarnait la pureté et le pardon absolu. Le fait qu'il soit coupable ou non ne changeait rien à la barbarie de son châtiment. Le film n'est pas centré sur une problématique habituelle (celle d'un homme condamné à tort attendant son heure dans le couloir de la mort). Il s'agit comme souvent dans les choix artistiques de Sean Penn d'une réflexion profonde sur la possibilité d'un pardon. C'est ce qui donne son statut particulier à cette oeuvre. Elle n'est pas manichéenne et de parti-pris. Tim Robbins a choisi des acteurs au jeu suffisamment riche pour poser le problème dans toute sa complexité et sous tous ses aspects moraux.
Au coeur des déjantés
A cette gravité et cet engagement dans son art vient s'ajouter une dimension plus rock n' roll et déjantée. C'est une autre façette de Penn. Il fut l'ami de magnifiques outsiders de la culture américaine comme Marlon Brando et surtout Charles Bukowski, des grandes figures insoumises. Il est leur héritier et n'a jamais craint d'être considéré comme un « bad boy » sulfureux. Comme il l'a dit une fois, George W.Bush étant considéré comme un « good ole boy », il ne voyait pas d'inconvénient à être son négatif. Il a donc longtemps passé pour un enfant terrible, incontrôlable et difficile. Ainsi, il est également une figure de rebelle classique à la James Dean.
Il peut être destroy et totalement à l'opposé des héros classiques. C'est ainsi qu'il incarna le héros piteux d'Accords et désaccords de Woody Allen. Ce guitariste de jazz génial, éprouvant une admiration phobique pour Django Reinhardt, permettait à Sean Penn de dévoiler un aspect totalement sous-exploité de son talent: son potentiel comique. Il entre avec une jubilation visible dans la peau ce loser absolu (insensible, égoïste, criminel, arrogant, maquereau...). Cette râclure se conduit comme un salaud avec à peu près tous ceux qui le croisent. Le personnage lui permettait de sortir de son registre habituel d'homme contrarié, sauvage, sérieux et révolté. Il se conduit avec une grossiereté infâmante avec la jeune femme muette qui l'aime et le suit partout, il est un ignoble personnage, mais tellement pathétique et dérisoire qu'il finit par attirer la tendresse. Woody Allen offrait là une belle variation autour de la Strada et du Jazz manouche. Il révélait un acteur qui s'en donnait à coeur joie dans la peau de ce loser outrancier. Contrairement à l'image patibulaire que l'on a de Sean Penn, il est capable de l'autodérision la plus débridée. En un sens, le réalisateur a offert à son acteur son premier contre-emploi.
U-turn d'Oliver Stone est aussi une oeuvre outrancière, presque parodique. Les personnages sont des caricatures. L'humanité est excessive, dans un monde parallèle et détraqué. C'est autant un film noir qu'un mauvais trip. On a le père incestueux, la femme forcément fatale, le garagiste crade et retors... Sean Penn est le citadin blasé qui tombe en rade dans ce bled paumé au milieu de l'Arizona et tente à toute force d'en sortir (comme dans un film d'horreur). Il est boudeur, méprisant, et va perdre de sa superbe et se faire démollir (physiquement et moralement) au fur et à mesure que l'histoire avance. L'acteur s'amuse ici de son image en incarnant lui-même un type simple et presque rebattu: il est un personnage criblé de dettes pris dans un engrenage inextricable. Mais le point de vue halluciné du cinéaste le ridiculise également, le fait sombrer dans l'excès, le déforme comme un héros de cartoon. U-turn est un grand détournement de film noir, une histoire classique et identifiable avec une mise en scène qui la court-circuite. Un curieux phénomène de cinéma dont Sean Penn est le centre, dont il assume l'étrangeté.
Hollywood sunrise et son hystérie satirique pointe une humanité paumée aux préoccupations artificielles. Seulement l'existence de ces êtres vains, dominée par l'ennui, la drogue, la décadence ne parvient jamais à trouver son rythme malgré un casting incroyable mais livré à lui-même. Penn se distingue avec son énergie habituelle et son don pour l'outrance. Mais la vanité de ces personnages creux a envahi le coeur du film. Il s'agissait au départ d'une critique audacieuse de ces gens immatures, incultes et miliardaires. Mais la promesse subversive que Sean Penn parvient à incarner, n'est pas tenue par l'ensemble du film.
Rarement on lui confie des rôles de composition, hors de ses habitudes. A chaque fois ils seront marquants, comme l'émouvant père attardé mental de Sam, Je suis Sam . Il sera encore le politicien qui semble d'abord pur et proche du peuple puis épouse totalement les usages d'un système politique corrompu, dans ce très beau film contestataire, Les Fous du roi. Steven Zaillian critiquait l'opacité et le clientèlisme qui gangrènent depuis longtemps le système électoral américain. Penn sert ce rôle avec l'intégrité et l'engagement qu'on lui connait, mais avec ce zeste d'autodérision qui est un aspect non-négligeable de son art d'acteur. Il devenait ainsi un personnage pittoresque (avec sa gouaille et son accent du sud) et sombre (sa mégalomanie et son cynisme).
Avec la reconnaissance qu'il a acquise en tant que comédien, Penn tourne dans des films importants. She's so lovely de Nick Casavetes lui offre un rôle à sa mesure. Il est le mari incontrôlable et écorché-vif de la belle Robin Wright. Ils y apparaissent paumés, enfiévrés au diapason de l'univers de John Casavetes (auteur du scenario original, réalisé par son fils). Penn se plonge facilement dans la folie furieuse de son personnage. Il est dangereux, imprévisible, écorché vif, incroyablement attachant. Elle est inquiète, hystérique, désaxée. Leur histoire est romantique, même si elle se déroule dans les bas-fonds (cela pourrait être du Bukowski). La tension est permanente, la liberté de jeu des acteurs impressionnante. Il y a un côté absurde, presque comique à leur folie douce. Les tourments évoqués par John Casavetes ne sont pas forcément sombres. Ces personnages sont incohérents et extrêmes. Robin Wright tient un très grand rôle et Sean Penn est intense, en dingue un brin pathétique. Leur union échappe à toute logique et on croit dans la dernière partie qu'elle est libérée de lui, équilibrée. Quand il sort de l'asile, elle s'est rangée. Elle a épousé un gentil gars (John Travolta) et a des enfants. Seulement lorsqu'il vient la ravir, en prince charmant déjanté, elle ne peut que le suivre car il est son âme soeur, hors de toute convention. C'est un beau conte de fée détraqué où seuls les anticonformistes et les névrosés chroniques pourront vivre leur bonheur, loin des voies toutes tracées. Vivront-ils heureux et auront-ils beaucoup d'enfants? Pourquoi pas?
Au coeur des consciences
L'acteur a souvent incarné une sorte de conscience comme c'est le cas dans The Game de David Fincher. Il a l'air du petit frère paumé qui est l'épine dans le pied de son ainé, campé par Michael Douglas qui a une réussite sociale insolente. Cer dernier est devenu arrogant, suffisant, puant, boursoufflé de son importance. Penn est celui qui le dérange, qui le rappelle à lui-même de la manière la plus inattendue qui soit.
Lorsque le poète-cinéaste Terrence Malick sera de retour au cinéma avec la Ligne Rouge en 1999, Penn sera une figure importante de la distribution de son nouveau chef d'oeuvre. Il sera en quelque sorte une version inachevée du héros, une conscience négative. Jim Caviezel est la part spirituelle de l'homme, sa faculté métaphysique à transcender les évènements, à contempler la nature et le grand tout. Sean Penn est celui qui n'a pas cette faculté, qui cache sa frustration sous le cynisme, la désenchantement d'un homme marqué par la guerre. Il y a une sorte d'antagonisme entre les deux personnages qui existait également entre les deux comédiens. Sean Penn n'est pas commode et ne se laissait pas facilement approcher par Jim Caviezel. Malick s'en est servi dans le film. Même au milieu du grand chaos de la guerre du pacifique, les relations humaines sont toujours au centre. Les sentiments que les hommes éprouvent sont complexes, contradictoires entre admiration et exaspération. A travers des acteurs qui véhiculent tous cette dimension humaine et profonde (Nick Nolte est par exemple ici un modèle de richesse intérieure), Malick centre son film non sur les combats ou la stratégie, mais sur ce que les hommes éprouvent, leurs interrogations et leurs préoccupations éternelles qui dépassent de très loin le contexte historique (dans des voix-off sublimes où leurs pensées structurent la narration).
C'est cette intériorité tourmentée et riche que Penn a atteint lorsqu'on le retrouve au générique de 21 grammes d'Alejandro Inarritu. Un transplanté du coeur peut reprendre sa vie en bénéficiant d'un organe, d'une autre vie qui a été brisée (celle de Naomi Watts). Le film évoque les thèmes chers à l'acteur: le pardon que Naomi Watts doit accorder à Benicio Del Toro pour qu'il gagne sa rédemption. Le miraculé éprouve de la culpabilité à profiter de ces vies brisées et tente de les aider, comme s'il portait le poids d'un péché. Il tombe amoureux de la belle jeune femme et lui promet de la venger. Mais il n'y a pas de coupables, ni d'innocents, personne à qui faire porter le poids de la faute. La tragédie est là, toujours menaçante et toujours injuste qui entremêle les destins dans un pacte sans rime ni raison. Sean Penn sert un film qu'il aurait pu signer tant les thèmes qu'il aborde sont proches de lui (surtout de The Crossing Guard).
Dans The Assassination of Richard Nixon de Niels Mueller, un pauvre type va rendre responsable le président des Etats Unis de l'échec de sa vie (il faut dire qu'il était responsable de pas mal de méfaits!). Le héros développe une véritable fixation qui lui fait tout perdre, son boulot, son reste de famille et sa santé mentale. Penn incarne de nouveau un pauvre type ridicule et pathétique (qui n'est pas sans rappeler le Emmett Ray d'Accords et désaccords) mais dans l'univers totalement cynique et implacable de l'Amérique de Nixon, qui a perdu ses illusions. Il est celui qui ressent les dérives et les mensonges de son temps et les prend personnellement, pour justifier l'échec de sa vie. La névrose dont Sean Penn nourrit sa performance porte le film. Il s'agit d'une intériorité qui se dérègle, qui se ferme. La critique du système est juste jusqu'à ce qu'elle devienne une logique d'autodestruction, une révolte poussée trop loin, jusqu'à devenir une narcissique, un sacrifice absurde, un paroxysme dans le vide. Le film souffre de quelques longueurs mais la dimension psychologique que lui donne l'acteur, ce glissement progressif vers la psychose, fait tout son intérêt. Cela rappelle la trajectoire déviante d'un certain Travis dans Taxi Driver.
Clint Eastwood livra un chef d'oeuvre -un de plus- avec Mystic River. Il impose Sean Penn comme la manifestation la plus pure et la plus expressive de la douleur et du deuil. Une image est violente, bouleversante et restera probablement dans l'histoire du cinéma: la douleur enragée de Sean Penn, son hurlement de bête sauvage lorsqu'il apprend la mort de sa fille, toute cette furie qu'il libère d'un coup et qu'une horde de policiers ne parvient qu'avec peine à maitriser. Puis c'est la stupeur qui suit les grands chocs, comme s'il fallait un long moment de réaction avant d'accepter l'innommable, avant de pouvoir pleurer (comme Sean Penn finit par le faire aux côté de son ami d'enfance brisé, Tim Robbins). Enfin, il y a la douleur froide, permanente, de ceux qui ont perdu leur étincelle et réclament vengeance, avec cette détermination glacée que rien ne saurait détourner. Le comédien traduit toutes les manifestations du deuil, passe par toutes ses étapes.
Il n'a tout simplement pas d'égal lorsqu'il incarne une blessure. Il pousse l'émotion loin, très loin. Il n'est pas sobre ou lorsqu'il l'est, c'est souvent pour annoncer une tempête, un déchainement. Il a ce ton extrêmement marqué, juste. Il fait éprouver l'état de ces personnages, met leur âme à nu, leur essence. Il va vers ce qui les touche au plus près, ce qui les caractérise avant tout. Il a la conscience très forte de ce qui les motive et se concentre dessus. A chaque fois, il touche au coeur.
Au coeur de l'essentiel
Cette manière d'évoquer l'essentiel, l'universel est la caractéristique de ses quatre films. Into the Wild en est l'expression la plus directe, la plus évidente. Le monde est dépouillé de ses apprêts superficiels pour se dévoiler dans sa beauté originelle, celle que nous ne savons plus voir. Sa démarche esthétique est la même que sa démarche de comédien: toucher au coeur et sans détours, aller vers ce fonds commun d'émotions que nous portons tous en nous, vers les sentiments que l'art exalte depuis toujours. Sean Penn n'a jamais fait dans la frivolité. Il balaie les apparences et adopte un point de vue douloureux et implacable. Ses films sont une réflexion profonde et presque dépouillée sur des thèmes éternels, classiques: la mort, le deuil, les rapports entre frères, la rédemption, la marginalité. Il y a toujours un paradis perdu à reconquérir: celui que Chris tente de retrouver dans la nature, le souvenir de sa fille qui tourmente Jack Nicholson dans The Crossing guard, l'innocence à sauver dans The Pledge, un frère à protéger dans The Indian Runner. Le cinéma de Penn est dominé par un sentiment de perte. Il raconte des existences dans l'impasse qui se débattent pour en sortir. Ses personnages sont étranges, en marge et en fuite, avec souvent tout le malaise et la violence que cela induit. Ils n'ont plus de liens avec la société. Ils font tout pour se retrouver eux-même, quitte à se perdre et à s'anéantir.
The Indian Runner était son premier film en 1991 et posait déjà cette problématique. Frank (Viggo Mortensen) revenait du Vietnam et retrouvait son grand frère, Joe (David Morse) un flic intègre et bien installé (marié avec des enfants). Ils étaient proches jadis. Mais Frank est revenu sauvage, incontrôlable, en proie à des accès de fureur et d'autodestruction. Son frère tente de le faire revenir à la mesure et à la raison, il prend soin de lui comme d'un enfant imprévisible, constamment en alerte, essayant de le protéger de lui-même. A un moment seulement, les frères semblent se retrouver après la mort de leur père (Charles Bronson). Mais Frank ne met pas longtemps avant de céder à ses sombres démons, cette pulsion qui le pousse à tout détruire autour de lui. Même lorsque la femme qui l'aime accouche de son enfant, il trouve refuge dans un bar et trouve son point de non-retour. Il a passé son temps à fuir son bonheur, à être un hors-la-loi, un faible lui dit son frère. Il y a de ça. Il n'y a pas de raison à sa fuite perpétuelle. Rien à en comprendre. Son frère fera tout pour retarder l'inéluctable catastrophe qui le perdra. Il lui offre le refuge de sa famille, tente de le canaliser pour lui offrir une issue, un avenir. Mais Frank est esclave du moment, du présent et ne peut envisager son existence ainsi. Il est totalement isolé, à part, énigmatique, inaccessible aux vivants (trait commun à tous les héros que Sean Penn met en scène). Aucun mot, aucun acte, aucun sentiment ne peut le détourner de sa trajectoire. La tragédie est déjà en marche lorsqu'il quitte la voiture de son frère la première fois, juste après son retour. Son démon intérieur est trop fort. On a tous croisé ces incontrôlables,qui couraient avec détermination vers leur perte et n'en détournaient pas le regard. On ne sait pas les retenir, car à l'image de David Morse dans le film, on s'entraine à se faire une bulle de bien-être, pour se distraire de cette condamnation à mort qui pèse sur nous-tous. On ne veut pas envisager notre mortalité. Le personnage de Mortensen a cette conscience. Il a le courage de ne pas s'en détourner. S'il est un indien, qui court si vite qu'il finit par devenir son message, il porte en lui la certitude de sa perte.
L'idée de The Crossing guard est venue à Sean Penn lorsqu'il a appris la mort du fils d'Eric Clapton. Il s'est demandé ce qu'il aurait éprouvé en pareilles circonstances. Il engage Jack Nicholson pour incarner Freddy, ce père détruit qui n'est que douleur et désir de vengeance. Il lui adjoint Anjelica Huston, la mère qui a assumé la disparition de son enfant et est allée de l'avant. L'un des couples les plus mythiques du Hollywood des années 70 est ainsi reformé. Il leur oppose le personnage de David Morse, qui renversa la fillette, meurtrier malgré lui, rongé de culpabilité et en quête de rédemption. Le chemin de Freddy est celui d'un deuil qui n'a pas pu se faire, aveuglé par la colère, la révolte, la violence qui a détruit sa vie. Il évolue dans un univers glauque et nocturne, passant son temps dans une boite de strip-tease, à ruminer son obsession de tuer celui qui l'a privé de sa fille. Il mène une vie malsaine, plongé dans l'alcool et dans une luxure dont il ne tire aucune volupté. Il est à la dérive. Le personnage de l'assassin n'est pas non plus capable de reprendre le cours de sa vie, figé sur ces instants qui ont fait basculer son existence, attendant et désirant presque son châtiment. Même l'amour d'une sublime artiste (Robin Wright), l'existence qu'elle lui propose, il n'est pas en état de l'accepter tant que son sort n'a pas été réglé, d'une manière ou d'une autre. Seule Anjelica Huston s'est résolue à vivre. Elle assume la mort de sa fille, a le courage de la contempler en face en allant sur sa pierre tombale. Nicholson se réfugie dans sa colère et dans la loi du talion pour ne pas avoir à affronter sa douleur. Il fuit son existence, comme c'est le cas d'à peu près tous les héros du cinéaste. Seulement il parviendra à surmonter ses démons, à renouer avec l'humanité, à pardonner (chose rare dans l'univers cruel du réalisateur). A la fin, il s'effondre sur la tombe de sa fille, tombe à genoux, le visage tordu de larmes et de douleur. Il prend la main du meurtrier qui l'a aidé à surmonter son deuil. La réflexion est profonde, bouleversante, la quête initiatique de Freddy impressionnante. Au générique de fin, on est impressionné par la cohérence de l'ensemble, les transitions d'un personnage à l'autre. Au fur et à mesure que l'histoire avance, l'émotion s'enrichit d'une nouvelle nuance. Au plus près de leurs blessures et sans masque.
Penn développe une pensée, une métaphysique d'une puissance et d'une authenticité rare. Il rappelle Dostoievski dans les thèmes qu'il aborde (la rédemption dans Crime et Châtiment, la folie fiévreuse du héros également). Il a toujours pensé que le cinéma n'était pas à considérer comme un simple divertissement, qu'il pouvait élever l'âme comme une grande oeuvre littéraire. Se divertir a quelque chose d'anodin: on n'est pas seulement là pour bouffer du pop-corn et chercher de l'oublie, mais pour ressentir l'impact d'une oeuvre, faire un voyage spirituel grâce à elle pour qu'elle vous enrichisse comme une grande expérience. Ce chef d'oeuvre là -car c'en est un- témoigne de cette préoccupation et porte le septième art à des hauteurs ambitieuses qu'il n'atteint que trop rarement.
The Pledge mettait encore en scène un personnage dominé -et anéanti- par une obsession. Un vieil inspecteur sur le point de prendre sa retraite, s'attache à l'enquête sur le meurtre d'une fillette. Il fait le serment à la famille qu'il retrouvera le coupable. Tandis qu'un pauvre bougre est tenu responsable de ce crime (Benicio del Toro, impressionnant) et se suicide en prison, le vieil homme s'acharne jusqu'à s'y consacrer totalement. Il se consume, obsédé par la promesse qu'il a faite aux parents de la victime. Lorsqu'il se pose enfin, après avoir repris une sation-service et pris sous son aile une femme maltraitée par son mari et sa fille, il semble oublier. Pourtant son instinct de flic est le plus fort. Il est prêt d'élucider l'affaire. Mais il est condamné à demeurer dans l'enfermement de sa solitude par l'issue inattendue et tragique du film (l'une des fins les plus audacieuses qui soient). Il ne s'agit pas d'une enquête policière classique mais d'une réflexion sur la névrose, la fixation d'un homme. Comme Freddy dans The Crossing guard, il n'accepte pas d'aller de l'avant. Il fuit la vie qu'il pourrait avoir, celle d'un retraité qui pêcherait paisiblement sur un lac. L'affaire n'est peut-être qu'un prétexte. A l'image de tous les héros résolus et excessifs de Sean Penn, il ne veut pas lâcher. Il ne veut pas faire de compromis qui lui permettrait de passer à autre chose, s'intégrer dans la vie, avoir un avenir. Quelque part, la machine est grippée, la vie a perdu son sens. Il ne lui reste que cette enquête qu'il mène avec acharnement. A aucun moment, son instinct ne le trompe excepté sur ce qu'il ne pouvait pas prévoir, l'accident final. Mais peut-être est-il condamné d'avance, car avant même le meurtre de la petite fille, on sent sa mélancolie et sa tristesse, sa réticence à ne vivre que pour lui-même. Sean Penn a offert à Nicholson deux de ses rôles majeurs. Il était inattendu pour exprimer le désoeuvrement et la tristesse de ces personnages. Il épouse leur mal-être avec une intransigeance qui le transfigure.
Into the Wild (En pleine nature) est l'expression la plus figurative des thèmes qui préoccupent Sean Penn en tant que cinéaste. Aller vers l'essentiel avec intransigeance et un souci d'authenticité permanent. La trajectoire de Chris est jusqu'au-boutiste, excessive, reniant toute civilisation pour vivre l'existence qui est la sienne plutôt qu'un chemin tout tracé. Il brûle ses papiers, se détache de sa famille, du fracas des villes et des avenirs factices. Il ira en Alaska, se nourrira de ses rencontres, chassera pour se nourrir, repoussera toutes les tentatives pour le ramener vers le monde qu'il a choisi de déserter. La décision et le courage inébranlable et obstiné dont il fait preuve pour maintenir ce choix de vie peuvent laisser perplexes, effrayer. S'agit-il d'une fugue, d'une fuite, d'un anéantissement ou d'un accomplissement? Le film laisse planer l'ambiguité. Jamais ce voyage n'est motivé, explicité. A chacun de lui donner un sens. Seul compte le présent, la majesté des paysages, la violence des sensations (agréables ou douloureuses) que Chris éprouve dans sa quête d'absolu. Il incarne la liberté dans toute sa pureté, devenant insoutenable d'exigence, de par la violente discipline qu'elle impose. Elle rend l'existence plus intense en même temps qu'elle la détruit. La forme a changé. Penn quitte la ville nocturne et même une bonne partie de l'humanité pour raconter le mystère fascinant d'une âme qui aspirait à l'indépendance et à la liberté absolue jusqu'à y risquer sa vie.
Sans doute ce film est celui qui lui ressemble le plus. Il traduit formellement toute sa thématique en tant qu'acteur et que réalisateur. Son intégrité est celle d'un artiste qui plonge avec intensité au coeur de la nature humaine, dans ce qu'elle peut avoir de violent et d'absolu, hors des masques que la société veut lui imposer pour la détourner de ses aspirations profondes. Sean Penn nous rappelle sans cesse les forces premières, les sentiments et les tourments que nous partageons tous. Les acteurs ou les réalisateurs qui ont exprimé cela avec autant de force sont rares. C'est grâce à eux que le cinéma est un grand art.