A la question "qu'attendez-vous au cinéma en 2005 ?", la majeure partie d'entre vous répondait généralement La Guerre des Mondes, Star Wars Episode III, King Kong ou autre Harry Potter. Mais les plus pointilleux, ceux qui guettent les films deux ans à l'avance au minimum, n'omettaient pas le nouveau Terrence Malick, The New World.
Quand monsieur Terrence Malick réalise un film, le microcosme du cinéma retient son souffle, pour un peu, la terre s'arrêterait presque de tourner. Il faut dire que l'homme ne symbolise pas vraiment la théorie du stakhanovisme. Il en serait même plutôt l'antithèse. Pour preuve, la filmographie du Texan, prof de philo de son état, n'interpelle pas par sa profusion, c'est le moins que l'on puisse dire. Terrence Malick brille par son talent, certes, La Ballade Sauvage, Les Moissons du Ciel et La Ligne Rouge sont devenues autant d'œuvres références, mais aussi par sa rareté. Le réalisateur semble entretenir le mystère qui l'entoure par des apparitions plus que parcimonieuses. C'est donc finalement The New World qui incita l'ermite à sortir de son refuge, un peu à la surprise générale puisque le cinéaste avait commencé à travailler sur un autre projet exposant la vie du Che. A l'arrivée, Steven Soderbergh se chargera du révolutionnaire Argentin, Malick s'attaquant à la légende de Pocahontas.
SUJETS DE PREDILECTION
Nature / Homme :
La Nature s'impose comme la première évidence du cinéma de Malick, véritable serpent de mer revenant dans tous ses films. Et par-delà cette Nature omnipotente, le rapport de celle-ci avec l'Homme. Le cinéaste expose en permanence l'idée que quoique fassent les hommes (guerre, paix...) la nature quelque soit sa forme reprend toujours ses droits. Ainsi, les sauterelles s'abattent sur les champs de blé dans Les moissons du ciel, la faune et la flore des îles du Pacifique apparaissent à peine perturbées par les combats armés dans La ligne rouge. L'action des hommes ne représente qu'une goutte d'eau dans l'océan de dame Nature. La permanence de celle-ci se perçoit sans cesse en opposition avec le passage éphémère de l'Homme.
Les moissons du ciel : l'uniformité par la symétrie
Une évolution géométrique
Dans La balade sauvage et Les moissons du ciel, le réalisateur pratique assez nettement un cinéma de lignes. Il n'utilise quasiment que des horizontales et des verticales. Ce procédé s'avère particulièrement voyant dans Les moissons du ciel, grâce à la surabondance de plans larges dans lesquels il est aisé d'appliquer un quadrillage parfait. La ligne rouge marque une évolution, puisque le cinéaste utilise très souvent des obliques, surtout durant les scènes se passant en forêt. Malick n'utilise-t-il plus systématiquement le parallélisme soigné des deux premiers films. Preuve que sa réalisation ne saurait s'enfermer dans des carcans qu'il aime tant briser.
Les moissons du ciel : horizontales et verticales
La ligne rouge : évolution vers les obliques
Terrence Malick, le naturaliste
Malick ne se lasse pas de tous ces plans purement contemplatifs où il semble admirer l'œuvre de la nature. Qu'ils s'agissent de paysages, d'animaux, de plantes, le spectateur peut avoir l'impression parfois d'assister à un véritable documentaire du National Geographic. La faune et la flore se voient filmées sous toutes les coutures, ce qui peut assez facilement rétracter les non-connaisseurs du cinéma de Terrence Malick. Mais loin de toute mise en scène pompeuse et intellectualisante comme parfois entendu, le cinéaste, outre de traiter son sujet de prédilection, transmet simplement son amour pour la nature. Terrence Malick, dit-on, adore observer les oiseaux. Magnifier cette nature qu'il admire tant par des images sublimes et parfaitement à propos en fait-il un réalisateur pédant et maniéré ? Certainement pas. D'autant que l'homme ne cherche aucune reconnaissance autre que celle de pouvoir réaliser ses films.
Malick aime la nature et il le montre
La part des dialogues
Le silence est d'or, dit-on. Voilà une maxime qui convient plutôt bien au travail de Terrence Malick. Que ce soit concernant son mutisme à l'égard de la presse ou l'économie extrême de dialogues entre ses personnages. Tout se passe dans les regards, les expressions, les non-dits. Inutile d'espérer de grandes joutes verbales dans un film de Terrence Malick. Le cinéaste préfère libérer la verve de ses personnages uniquement en voix off, lorsqu'ils endossent le rôle de narrateur. Les dialogues se voient du coup très épurés. C'en serait d'ailleurs presque frustrant, tant le réalisateur a le chic pour réunir des acteurs d'exception qui mériteraient sans doute un plus grand temps de parole. Le summum de la frustration fut bien sûr atteint avec La ligne rouge. Mais il faut bien admettre que ce dépouillement presque excessif des dialogues participe pour beaucoup au charme des films de Malick. Le réalisateur tient tant à cette efficience que pendant le tournage de La ligne rouge, il regardait le film sans le son de manière à s'assurer de la nécessité absolue des dialogues pour chaque scène.
30 ANS : TROIS FILMS
LA BALADE SAUVAGE (badlands, 1973)
L'avis de Laurent Tity
Inspirée par l'histoire authentique de Charlie Stark-Weather, jeune délinquant des années cinquante, évocation de la folle équipée de deux jeunes amants auxquels on refuse le droit de s'aimer. Ils laissent sur leur passage de nombreux cadavres dont le père de la jeune fille, qui refusait que celle-ci fréquente un éboueur.
Premier long-métrage de Terrence Malick, La balade sauvage se base sur des faits réels. Road-movie, savant mélange entre les films de James Dean et le couple mythique Bonnie & Clyde, le réalisateur y rajoute sa patte personnelle, si particulière, empreinte de mise en scène éminemment métaphorique et de personnages croqués à pleine caméra. Martin Sheen, jusqu'alors apparu quasi exclusivement dans des téléfilms, y interprète le rôle de sa vie. Terrence Malick dira : "il y avait une vérité en lui qui ne trompait pas". Pari réussi. Tout comme avec Sissy Spacek d'ailleurs, inoubliable Holly, si fragile, si amoureuse, si insouciante. Déjà ce nez pour repérer les grands acteurs à l'orée de leur carrière, déjà ces plans sur la nature toute-puissante (ciel, oiseaux), déjà la tragédie humaine mise en scène avec poésie. Un premier chef-d'œuvre pour un coup d'essai, mais il n'y a pas de coup d'essai chez Malick, que des coups de maître.
LES MOISSONS DU CIEL (Days of Heaven, 1978)
L'avis de Laurent Tity
Bill, ouvrier en fonderie, sa soeur Linda et sa petite amie Abby quittent Chicago pour le Texas ou ils sont embauches dans un grand domaine.
Peut-être la plus belle pierre des trois diamants de Malick. Le film commence par nous mettre à l'aise en rappelant l'univers du cinéaste. Ainsi, comme pour La balade sauvage, une voix off et des personnages assimilables à des fugitifs. Des acteurs débutants aussi, dont le plus bel exemple reste évidemment Richard Gere. Cette mise en condition terminée, l'histoire, terriblement humaine, prend à la gorge. L'amour, la haine, la dualité de tout être, la mort, tout y passe. Les paysages, qui dépeignent les champs de blé que l'on devine tirés de l'enfance du réalisateur, s'incrustent parfaitement dans ce drame shakespearien où un amour triangulaire n'a d'autre issue que l'affrontement. Un affrontement entre hommes au nom de l'amour, mais également des hommes avec la nature, symbolisé par l'invasion de sauterelles. Il ressort des Moissons du ciel un sentiment de mélancolie mêlé à de l'espoir. Car Linda (Linda Manz), malgré tout ce qu'elle vient de vivre, connaître le paradis puis l'enfer, se montre capable d'une compassion et d'un altruisme étonnants et même remarquables. Terrence Malick, s'il donne la Nature toujours vainqueur, ne cesse de croire en l'être humain, malgré ses défauts.
LA LIGNE ROUGE (The red thin line, 1998)
Voir l'excellent avis du jour de Mérovingien (cliquez sur le lien en fin d'article)
La bataille de Guadalcanal fut une étape clé de la guerre du Pacifique. Marquée par des affrontements d'une violence sans précédent, elle opposa durant de longs mois Japonais et Américains au coeur d'un site paradisiaque, habité par de paisibles tribus mélanésiennes. Des voix s'entrecoisent pour tenter de dire l'horreur de la guerre, les confidences, les plaintes et les prières se mêlent.
CONCLUSION
Hypothèse : Terrence Malick est à la recherche perpétuelle d'une perfection qu'il sait pertinemment ne pas pouvoir atteindre. "Le cinématographe est une invention sans avenir", craignait les Frères Lumière. Malick semble revenir à cette prophétie pessimiste mais ne peut s'empêcher de l'utiliser comme une quête vers l'impossible. Son mythe de Sisyphe en quelque sorte, serait le fameux problème ontologique, principal fondement des travaux d'Heidegger, que lui le professeur de philosophie s'attela à traduire. Non seulement l'étude métaphysique de l'être et tous les questionnements que cela comporte, mais aussi son rapport au monde. Une réflexion presque surhumaine et à laquelle le cinéaste, pas plus que le philosophe, ne peut trouver de réponse définitive et satisfaisante. Ce qui n'empêche pas Terrence Malick de chercher encore, pour notre plus grand plaisir, en nous offrant un film lorsqu'il pense toucher du doigt une partie de la réponse. Pour cela, le réalisateur a besoin de temps, beaucoup de temps, comme Kubrick en abusait également. Du temps pour finaliser ses films (il prit deux ans pour monter Les moissons du ciel), et du temps entre ses films. Et ce temps, si précieux, Terrence Malick se l'accorde en ne dépendant pas de l'industrie du cinéma. Voilà pourquoi Le nouveau monde suscite une telle excitation... On pourrait bien attendre vingt ans avant le prochain film du Texan, alors profitons-en.
SAVIEZ-VOUS QUE TERRENCE MALICK...