Tilda Swinton

Le portrait de Tilda Swinton

Le visage diaphane, la peau d'une pâleur de porcelaine et la chevelure rousse, le regard énigmatique, soit très sombre, soit très clair, la voix douce, cristalline, Tilda Swinton est de ces comédiennes qui impriment le regard, sans forcément imposer leur nom d'entrée. On se souvient de sa beauté étrange, sa présence unique qui confère à ses personnages une profondeur mystérieuse. Elle est une égérie polymorphe, capable d'épouser les univers les plus intransigeants et avant-gardistes (sa longue collaboration avec Derek Jarman qui la révêla au cinéma) et prêtant son aura à des plus grosses productions (Le Monde de Narnia, la Plage ou Michael Clayton).  Sa prestance unique inspire toujours les cinéastes indépendants (les Frères Coen, Jim Jarmush). Elle a quelque chose d'une muse au sens classique du terme. Elle fut longtemps abonnée aux seconds rôles qui tiraient partie de sa capacité à dégager une grande intensité, à se transformer, à être là où on ne l'attend pas. Eric Zonca lui offre enfin le beau rôle principal de Julia, où elle s'impose comme une grande héroïne de cinéma à travers le parcours initiatique de cette alcoolique manipulatrice et séductrice qui kidnappe un enfant, traverse les Etats Unis pour atteindre le Mexique. Un personnage borderline comme la comédienne les affectionne, réaffirmant son talent inclassable, ce don mystérieux qui donne un souffle particulier à chacune de ses apparitions. Swinton est toujours un peu insaisissable. Les réalisateurs qui la choisissent ont besoin de son caractère décalé, discrètement fantasque. Bien souvent, elle donne un supplément d'âme à leur travail. 

Muse de l'avant garde

Tilda Swinton est d'origine australienne et anglaise. Elle est surtout issue par son père, militaire, d'une très ancienne famille de l'aristocratie anglo-saxonne (remontant au temps d'Alfred Le Grand en 886). Elle a été éduquée dans ce cadre strict. Mais très vite, elle n'a pas souhaité se fondre dans le moule de ce destin prévu d'avance, animée d'un anticonformisme farouche. Après avoir étudié la littérature anglaise, elle débute au sein de la prestigieuse Royal Shakespeare Compagny. Mais elle est avant tout éprise de liberté et ne se laisse enfermer dans aucun carcan. Elle n'y restera donc pas longtemps. Elle est sensible aux artiste punk, veut explorer son art jusqu'au bout, s'affirmer hors de tout ce qui était vénérable et conventionnel (à l'image de son nom glorieux). Il lui faut prendre un chemin de traverse pour s'accomplir en tant qu'artiste, quelque chose de plus marginal, de plus révolutionnaire. Elle s'éloigne de ces chemins théâtraux tous tracés pour devenir la complice et la muse du cinéaste Derek Jarman.

Leur première collaboration ensemble est Caravaggio, en 1986, une oeuvre ambitieuse, évoquant le destin du peintre d'une manière impressionniste et elliptique (une voix-off grave aux monologues ciselés, des tranches de vie presque muettes). On trouve ici un trait qui sera une constante dans la carrière de l'actrice: l'intransigeance et la poésie. Même lorsqu'elle apparaît dans un film dit « commercial », elle ne le fait jamais par intérêt mais pour y livrer une composition inattendue, inspirée. Elle adopte déjà pour son rôle une apparence propre et loin d'elle, qu'elle cultivera jusqu'à l'extrême dans Broken Flowers. Elle apparaît ici sans maquillage, crasseuse souvent, totalement dans la peau de son personnage. Jarman est un cinéaste extrêmement ambitieux, formellement aventureux. Ses films ressemblent à des poèmes mis en images, inédits, hors des conventions. Et Swinton épouse parfaitement cet univers émancipé, purement artistique et novateur.  Elle dégage quelque chose de délicieusement « offbeat », comme un mystère perpétuel. Elle incarne ici une prostituée qui tente de se faire une place dans la société et qui forme un temps un ménage à trois avec le peintre et son amant (Sean Bean), relation qui se finit tragiquement. On est très loin d'un biopic classique. Comme souvent chez Jarman, on est au coeur d'une quête identitaire et sexuelle, une temporalité éclatée entre Renaissance et éléments contemporains, un cinéma expérimental et en liberté. La comédienne et sa beauté hors du temps ressemble aux modèles du Caravage. Cela donne lieu à des scènes absolument éblouissantes où des tableaux sont recréés. Tilda a trouvé sa voie enfin. Hors des grandes écoles où l'élite de la nation se replie sur elle-même, mais avec des originaux comme elle, prêts à défricher quelques terres inexplorées, à aller vers l'étrange, oser briser quelques tabous et faire de l'art avec les moyens du bord, comme on sert une utopie. Cela serait le credo de tout le début de sa carrière, une volonté contestataire et novatrice, un engagement artistique que Swinton portait en elle et voulait exprimer.

Sa rencontre avec le cinéaste date de 1986, année où ils découvrit sa séropositivité et leur belle collaboration se poursuivra jusqu'à sa mort en 1994. Il a construit la majeure partie de son oeuvre avec elle,. Le milieu des années 80 permettait aux artistes de trouver le financement à des projets personnels et risqués au Royaume Uni, dans une relative indépendance et une effervescence créative dont Swinton devenait l'un des grands symboles. Jarman permettait à ses acteurs de laisser libre cours à leur inspiration. Son engagement politique profond, son art sans compromis n'étaient pas pour déplaire à l'actrice. Elle trouva en lui quelqu'un qui allait lui permettre de trouver enfin sa place, elle qui s'était sentie à l'écart, atypique toute sa vie, posant trop de questions et refusant sa condition. Elle trouvait enfin comment exprimer sa rebellion. Elle s'élève au début de sa carrière contre tout ce qu'on la destinait à être. Elle se rebelle contre le poids des traditions, devenant une comédienne intense, unique, comme l'Angleterre en a rarement connu.

Auprès de Jarman, elle continuera d'explorer des pistes ambitieuses et fascinantes, expérimentales et engagées, ce qui lui vaut d'être d'abord reconnue comme une « Reine de l'avant-garde ». Dans War requiem elle fait partie des souvenirs du vieux Lawrence Olivier (dans son ultime apparition au cinéma), ancien soldat de la première guerre mondiale. Dans Edward II, qui lui valut un prix d'interprétation au festival de Venise, elle incarne la Reine Isabella, frustrée et rejetée par son mari (amoureux d'un homme), se réfugiant dans une vengeance meurtrière. Elle forme avec Jarman une union artistique qui ne se démentirait jamais jusqu'à sa disparition. Elle apparaitrait également dans The Last of England, oeuvre apocalyptique furieuse, destructurée et désespérée, l'onirique et dérangeant The Garden et Wittgenstein, reconstitution majestueuse et sombre, mettant en scène les pensées du philosophe et la découverte de son homosexualité. Elle interviendrait également dans Blue, oeuvre testamentaire de Jarman, évocation de ses derniers jours, avec sa voix-off et celle de ses amis (Tilda Swinton, Nigel Terry) sur un écran bleu, fixe, forçant à ressentir le sens des mots. Cette oeuvre étrange et poignante est un ultime moment de grâce avant le néant. Jarman perd la vue peu à peu. On partage ses pensées, ses souffrances, ses réflexions, articulées dans une langue magnifique (et non dénuée d'humour) ponctuée par la voix de Swinton, presque un souffle désincarné. 

Avec la mort de Jarman, Swinton perdit le refuge cette troupe qui faisait de l'art, qui avançait des idées révolutionnaires et produisait des oeuvres qui ressemblaient à des raretés sans compromis. Elle mettrait un moment à véritablement reprendre le chemin des plateaux, presque trois ans, portant le deuil d'une créativité que le cinéma permettait rarement. L'art se faisait de plus en plus mercantile et les voix d'artistes véritables ont toujours eu bien du mal à s'imposer. Swinton s'était construite avec les expérimentations du cinéaste, elle y avait trouvé l'espace de liberté dont elle avait besoin. On imagine l'ampleur du vide qu'il laissait dans sa vie. Selon elle, sa mort coincide de manière troublante avec la disparition d'un cinéma plus expérimental et de « haute couture » en Angleterre.

Tilda Swinton a été remarquée pour ses prestations toujours frappantes quel que soit le contexte. Sa participation à une performance d'art contemporain, intitulée « the maybe » où elle était étendue dans une boite de verre, endormie pendant huit heures, a marqué les esprits. Elle a longtemps été en quête de nouveau, d'extrêmes, sans doute. Une manière de sortir des codes, de se faire l'interprète  de formes artistiques inattendues et dérangeantes, qui avaient valeur d'engagements. Sa symbiose créatrice avec Jarman correspondait à cette volonté d'expérimentation permanente. Elle demeure inclassable, se démarque, dérange. Son rôle dans Orlando de Sally Potter, adapté du roman de Virginia Woolf, est encore le témoignage de cela. Un homme au physique androgyne devient une femme, dans une transsexualité troublante qui lui assure la vie éternelle (de 1600 à nos jours). Il s'agit une fois encore d'une réflexion sur l'identité sexuelle. Elle incarne un personnage ambigü, un jeune noble du temps d'Elizabeth I, qui doit garder sa splendeur pour satisfaire le souhait de sa reine. Elle voulait qu'Orlando demeure le symbole de la beauté et de la grâce et ne vieillisse pas. Il traverse alors quatre siècles, changeant de sexe et de circonstances (il est dominé par l'amour, puis la poésie, la politique, le sexe...), offrant une belle réflexion sur les moeurs des époques qu'il ou elle traverse, sur la condition des femmes notamment, jusqu'à trouver son identité profonde, à la naissance de son enfant. 

Avec ce film, Swinton est enfin révélée au grand public. Son regard mystérieux est surtout ce qui est frappant, il est perçant lorsqu'il s'adresse à la caméra dans Orlando, à la faveur d'apartés d'une belle ironie. Son registre est exceptionnel. Ses choix sont souvent difficiles. Elle a participé à des oeuvres à la limite de l'hermétique (The Last of England exige par exemple beaucoup de son spectateur). Elle a été l'actrice d'un cinéma expérimental et conceptuel, à mille lieues des sirènes hollywoodiennes. Pourtant, elle a su attiré les regards. Elle est devenue bankable d'une manière absolument unique: en privillégiant systématiquement la difficulté.

Funambule à Hollywood

Swinton s'est souvent qualifiée d'« alien » et elle est riche de cette étrangeté perpétuelle. Insaisissable et mystérieuse, elle ne tarderait pas à intriguer Hollywood. Contre toute attente, elle irait vers des projets plus grand public. Elle rechercherait dans le même temps l'indépendance, devenue dit-elle, impossible en Angleterre. Elle irait donc vers Spike Jonze, Cameron Crowe et Danny Boyle, intrigués par sa présence qui a quelque chose d'incongru, d'irréel. Sa carrière américaine est inégale, mais toujours motivée par ce qu'elle inspire aux cinéastes. Elle est toujours en équilibre, en quête de nouveau mais pas du tout fermée à des projets plus « mainstream », si le désir est là, si elle aime le regard que l'on veut poser sur elle.

Sa première apparition dans le cinéma américain donne le ton: elle s'aventure dans l'exploration des fantasmes féminins, mêlé au désir de s'accomplir socialement (en devenant juge) dans Female Perversions. Elle sera donc trouble, sensuelle, étrange, complexe. Son personnage est d'abord une avocate dominée par l'ambition. Mais il s'agit surtout de s'aventurer au coeur de son intimité, de ses désirs inavoués, dans quelque chose de plus profond et de plus inconscient. Tilda Swinton lui prête son visage, qui ressemble ici à un masque lisse en contradiction avec sa nature profonde. Encore une figure de l'ambiguïté.

Dans La Plage, elle est la fondatrice d'une communauté hippie à l'écart du monde. Elle est une sorte de gourou, assez inquiétante et illuminée qui maintient l'équilibre de son royaume fragile. On a beaucoup conspué ce film, à tort. Il est certes imparfait, un côté un peu irritant dans le cliché du jeune homme cool et aventureux dont l'idéal serait se passer son temps à fumer des joints. Mais il porte un regard intéressant sur une microsociété, d'apparence tolérante. Elle est en réalité dans le déni perpétuel de la souffrance, dans une sorte de névrose collective entretenue d'une manière extrêmement stricte, presque dictatoriale et dogmatique, par le personnage de Swinton. DiCaprio est un jeune voyageur, un peu branleur, frimeur, inconséquent qui ment pour conserver sa place dans cette communauté paradisiaque. Lorsque Swinton découvre qu'avant d'entreprendre le voyage, il a reproduit une carte dévoilant l'emplacement de la plage, elle commence par le corrompre (le forçant à coucher avec elle, puis l'excluant du groupe, punition suprême). Tilda Swinton incarne l'idéaliste type, prête à tous les péchés pour sauvegarder sa conception du bien. Ce qui fait tout l'intérêt de ce film, c'est ce glissement d'un paradis archétypal, un jardin de délices et de vacances permanentes avec plages et palmiers, vers sa vraie nature, sombre et violente, qui pousse au bord de la démence. DiCaprio en fait un peu trop mais Tilda Swinton maintient l'équilibre jusqu'au bout, jusqu'à ce qu'on ait pitié d'elle, lorsqu'à la fin, elle voit son utopie anéantie et sa vraie nature révélée, celle d'une fanatique que rien ne peut sauver, persuadée qu'elle est de sa vérité même lorsque tout la contredit. Son air égaré et sa détresse à la fin du film la rendent poignante et pathétique.

Bleu profond offre à l'actrice l'un de ses rares rôles conventionnels. Elle y incarne la mère d'un adolescent homosexuel. Elle découvre le cadavre de l'amant de son fils et fait tout pour que ce dernier ne devienne pas un suspect. Elle veut le préserver de ce crime. Tilda Swinton est inattendue dans ce registre. Elle est une femme seule qui se bat contre un chantage. Le film est esthétiquement réussi (variations autour de l'eau, utilisation assez brillante du décor du Lake Tahoe), une variation inhabituelle et froide autour du film noir (le film est un lointain remake des Désemparés de Max Ophüls). Cependant, il ne permet pas véritablement à la comédienne de déployer son jeu. La beauté générale du film maintient à distance, dans une sorte de froideur qui ne permet pas de s'y impliquer. L'émotion reste curieusement absente. Le rôle exigeait très peu de stylisation et cette femme cachait ses émotions (ce qui est assez inhabituel pour Swinton). Malgré l'intensité de l'actrice, sa faculté à suggérer les tourments et la solitude de cette femme, on ne bascule pas hors des habitudes, le scénario ne sort pas des ficelles habituelles.

Elle fera une apparition fugace, mais révélatrice, dans le Vanilla sky de Cameron Crowe, remake clinquant (et pas sans charme) d'Ouvre les yeux d'Amenabar. Malgré un rôle qui s'apparente plus à un cameo, l'utilisation de sa voix et de son visage, de son regard pénétrant est extrêmement judicieuse. Elle dégage ici une sensualité mystérieuse, irrésistible, une tentatrice qui propose un rêve à un homme désespéré. Tilda Swinton a souvent eu ce caractère éthéré, onirique, qui convient parfaitement à l'univers du film. En deux minutes elle devient l'incarnation d'une belle promesse. Et là, elle excelle. Elle use de son pouvoir de fascination, de son étrange grâce. C'est encore plus vrai en ce qui concerne Constantine, film bancal s'il en est, entre belles idées de mise en scène (l'enfer qui fait songer au « jugement dernier » de Jérôme Bosch, avec ses corps consumés et suppliciés), une Rachel Weisz touchante et un Keanu Reeves au charisme discutable en chasseur de démons au bout du rouleau. Swinton est véritablement la grande force du film, monumentale dans le rôle de l'ange Gabriel. Elle le joue d'abord avec une candeur inquiétante. Puis au final, elle révèle sa névrose et sa folie avec jubilation. Elle maintient l'équilibre entre pureté et folie furieuse. Elle fait surtout preuve d'une dérision certaine (au fond cet ange est la caricature des ambigüités qu'elle a souvent incarnées). Elle est pour beaucoup dans le charme du film. Elle n'a pas d'égal lorsqu'elle exprime un paradoxe. Ici, elle est à la fois angélique et totalement détraquée. 

Elle était à l'affiche d'Adaptation de Spike Jonze, fantaisie autour de l'imaginaire de Charlie Kaufman. Le scénariste campé par Nicolas Cage apparaissait dans une crise d'inspiration grave après Dans la Peau de John Malkovich. Swinton était une femme qui lui commandait un nouveau scénario, une présence rassurante à l'angoisse de ce pauvre homme de plume, qui l'encourageait à reprendre l'écriture. Swinton y apparaissait décontractée, apaisante, opposée aux névoses du héros. Mais l'actrice n'allait pas pour autant délaisser des rôles plus dérangeants qui font toute sa grandeur. On la retrouvait dans l'étrange exercice de style, Teknolust où elle était une généticienne qui élevait des clônes à partir de son ADN. Or ces créations de laboratoire toutes incarnées par Tilda (brune, blonde et rousse) devaient se nourrir de sperme pour survivre. Dans une sorte de quête vampirique, il fallait donc séduire les hommes pour nourrir les créatures.

Malgré sa participation à des oeuvres plus accessibles, elle continue de se consacrer à des travaux novateurs, au parfum de scandale bienvenu dans une industrie de plus en plus dominée par le politiquement correct. Cela se confirme encore -s'il en était besoin- avec Young Adam de David MacEnzie, qui permettait à la comédienne de revenir à sa chère Ecosse. Elle y incarne la femme d'un capitaine qui entreprend une liaison torride avec un jeune homme (Ewan McGreggor). Celui-ci est rattrapé par son passé lorsque le corps d'une noyée est retrouvé. Les personnages vivent en marge de la société, dans le microcosme d'une péniche. Le héros est un personnage énigmatique et inquiétant tant il semble indifférent à tout (que ça soit à l'adultère ou à la mort). Il est témoin direct d'une mort et ne fait rien pour l'empêcher, et bien qu'il se sente coupable laissera un innocent se faire pendre à sa place. L'ambiance est lancinante, immorale et sombre, presque glauque. La crudité du film est sans compromis, notamment dans les scènes de nudité. On fait l'amour d'une manière froide, soudaine, animale et sans aucun romantisme. On imagine bien que cette approche audacieuse, réaliste à l'extrême, et ces héros troubles n'étaient pas pour déplaire à Swinton. Ils sont presque antipathiques, sans chaleur, même lorsqu'ils s'aiment. Le film dans son dernier tiers s'éternise un peu, on aurait souhaité qu'il soit plus tendu et plus resserré. Mais elle est ici dans un contre-emploi. Elle est dans ce contexte une femme ouvrière et triste, qui n'a absolument rien de mystérieux ou d'éthéré. 

Auprès de Jim Jarmush dans Broken Flowers, la comédienne renoue avec l'indépendance qu'elle affectionne et incarne l'une des anciennes conquêtes de Bill Murray. Elle s'investit et se transforme totalement pour ce rôle, à son habitude. Elle est méconnaissable, réfugiée dans un coin perdu, brune et hystérique, apparemment brisée et pleine de rancoeur envers le vieux Don Juan et sa quête improbable. En quelques minutes de présence à l'écran, elle impose son personnage avec intensité, nous laissant plein de questions en suspens: pourquoi cette furie? Pourquoi cette douleur, cette violence? Jarmush prend un malin plaisir à laisser planer le doute et à ne résoud rien, laissant au spectateur le soin d'apporter sa réponse.

Trouver Tilda Swinton à l'affiche de l'adaptation des Chroniques de Narnia de C.S Lewis a quelque chose d'inattendu. Le film d'Andrew Adamson est une oeuvre assez conventionnelle, malgré des effets spéciaux impressionnants. Son aspect est lisse, asseptisé, n'a pas l'épaisseur impressionnante du Seigneur des anneaux, sa noirceur, sa violence, son réalisme. La comparaison est forcée car Lewis et Tolkien étaient amis, ils ont tous deux composé des oeuvres littéraires majeures et on sent avec ce film la volonté de lancer une nouvelle saga. Seulement cette adaptation plus naïve et enfantine n'a pas la force de celle de Peter Jackson, qui imposait un monde. Cependant, au milieu  de cet univers un peu trop propret, il y a la sorcière blanche. Tilda Swinton. Elle était désirée par Andrew Adamson pour ce rôle. Elle fait preuve dans ce rôle d'une duplicité troublante. Elle est d'abord attirante, presque sensuelle et caressante, puis cruelle, sadique. Elle aime ces rôles changeants, elle évolue sans cesse dans la rupture de ton, d'un extrême à l'autre. Ainsi elle échappe au stéréotype et n'en devient que plus captivante. Elle n'est pas une sorcière classique, mais elle devient une assoiffée de pouvoir. Elle suggère le caractère désaxé et équivoque de son personnage plutôt que le type qu'elle est censée représenter. Le conte devient plus inquiétant en grande partie grâce à sa belle contribution. Elle vient désamorcer la mièvrerie de l'ensemble. Elle lui apporte quelque chose d'un peu déplacé, d'un peu sulfureux, faisant de cette sorcière une dangereuse tentatrice plutôt qu'une force du mal à combattre. Elle devient à elle seule l'incarnation de l'hiver et de la terreur qui régnait sur Narnia.

 

Lorsqu'elle reçut son oscar, elle commença son discours en s'adressant à l'auguste statuette octogénaire: « oh no... Happy Birthday man ». Un bien bel anniversaire en effet, qui récompensait la trajectoire intransigeante d'une artiste hors-normes. Même lorsque Tilda Swinton se joint à la distribution de Michael Clayton (pour lequel elle était récompensée), c'est pour imposer un personnage complexe, multiple: une femme ambitieuse qui fait tout pour être à la hauteur de sa charge (ses répétitions fébriles devant le miroir) et qui se laisse peu à peu ronger par le doute, même si, jusqu'au bout, elle s'accroche à ses certitudes. Pour garder sa respectabilité, même le meurtre est justifiable. Elle construit son personnage à contre-pied, fondant son interprétation sur la fragilité et le manque d'assurance, en contradiction la décision inébranlable qu'elle est censée afficher. 

Tilda Swinton ne puise jamais dans l'évidence, même dans un cadre conventionnel. Cette inventivité permanente qu'elle a developpée auprès de Derek Jarman, cette ambigüité qu'elle n'a eu de cesse de perfectionner, font d'elle une actrice absolument majeure. Sa présence peut enrichir une oeuvre. Rares sont les comédiens qui peuvent transcender un film, incarner une démarche , une exigence artistique. Tilda Swinton est de cette trempe. Entre expérimentation, indépendance et blockbusters, elle trouve un bel équilibre dans des choix souvent audacieux et imprévisibles. Elle a composé ses rôles comme des poèmes intenses, précieux et complexes. Riche de ses multiples facettes, sa carrière devient une belle oeuvre d'art aux fulgurances inattendues et souvent fascinantes.



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