Le portrait de Uma Thurman

Un beau jour d'avril 1970, Uma Thurman vient au monde. Sa mère, d'origine suédoise est une extraordinaire beauté. Son père est le premier moine bouddhiste américain, proche du Dalaï lama. L'enfance de la belle est pour le moins atypique, son père expliquant les enseignements de Bouddha dans diverses universités, l'entraînant à l'occasion dans des voyages en Inde. De son nom complet, Uma Karuna Thurman, et celui de ses frères et soeurs, on retiendra que ses parents aimaient également les noms qui renvoyaient à leur spiritualité. Changeant régulièrement d'école, la jeune Uma est moquée à cause de son nom, du mode de vie familial plutôt original et enfin sur sa grande taille. Il est toujours délicat de grandir dans la différence alors qu'un enfant voudrait être en tous points conforme et se fondre dans la masse. Sa rébellion a donc été assez étrange, sa provocation à elle étant de se faire à la normalité bannie par ses parents. Pourtant, rien n'a vraiment marché. Au fond Uma est également singulière, elle l'assume enfin en embrassant une formation pour devenir actrice. Elle a la vocation depuis longtemps, s'épanouissant sur scène depuis les fameuses pièces d'écoles primaire, captivée par la poésie. En épousant son « étrangeté », elle forge son destin. 

 

 

Débuts atypiques

Son talent est bientôt remarqué. A New York, parallèlement à ses études de comédienne, elle devient mannequin. Elle décroche bientôt ses premiers rôles dans Kiss daddy goodnight (où elle est une sorte de femme fatale dont un homme ordinaire s'entiche) et Johnny be good (un film très anecdotique où elle est la petite amie du joueur de foot populaire...). Son projet suivant est beaucoup plus intéressant, Les Aventures du Baron de Munchausen de Terry Gilliam en 1988. Dans l'un de ces projets fous et merveilleusement mégalos dont l'ex Monty-Python a le secret, elle est une beauté à la Botticelli (rappelant d'ailleurs explicitement la Vénus du peintre), dans un beau et déjanté voyage dans le temps et l'espace. Le film demeure un moment magnifique. Son rôle de jeune ingénue dévergondée par le diabolique Valmont dans l'adaptation réussie du roman épistolaire de Laclos, Les Liaisons dangereuses réalisé par Stephen Frears. Elle y est une beauté virginale, manipulée par madame de Merteuil (Glenn Close exemplaire dans ce rôle). Uma est jetée dans les griffes du libertin, encouragée dans sa liaison passionnée avec le jouvenceau Keanu Reeves.

 

Thurman est ensuite dans Tout pour réussir de John Boorman où elle est la fille d'un riche destructeur d'anciens immeubles, mise à l'épreuve de survivre sans les subsides paternels. On préfère de loin la retrouver dans Henry et June de Philip Kaufman en 1990, évocation des destins sulfureux des écrivains Henry Miller et Anais Nin, ainsi que le ménage à trois qui s'instaurait avec l'épouse d'Henry, June, incarnée par Thurman. Le film est à la hauteur sensuelle et provocatrice de ses modèles.

 

Elle joue en 1992 dans Sang chaud pour meurtre de sang froid de Phil Joanou, thriller au casting prestigieux (Richard Gere, Kim Basinger et Uma Thurman). Uma y est la patiente perturbée d'un psychanalyste qui s'éprend de la soeur de cette belle névrosée (sublime Basinger). Comme elles sont potentiellement dangereuses, cela entraine quelques complications. L'actrice croise Andy Garcia à l'affiche de Jennifer 8, où elle est une jeune femme aveugle qui aide ce flic à mener l'enquête dans une série de meurtres dont elle est la victime potentielle. Dans Mad dog and Glory en 1993, elle est au service de Bill Murray, mafieux notoire et se voit prêtée à un flic introverti (Robert de Niro), le temps d'une semaine. Elle se fait apprécier du bonhomme et le fait sortir de sa réserve (en lui apprenant notamment comment embrasser convenablement). Elle livre de bonnes performances mais ne rencontre encore qu'un succès d'estime. Elle connaît un échec assez cuisant dans Even Cow girls get the blues de Gus Van Sant, dont l'héroïne a des pouces géants. Celle-ci devient ensuite mannequin et se retrouve assiégée dans un ranch par des cowgirls farouchement opposées à sa reconversion en centre de remise en forme. C'est improbable, tiré d'un roman culte de la contre culture, ça manque sa cible.

 

Egérie protéiforme, parcours inégal

Puis survient une rencontre. Un jeune homme, ancien vendeur dans un video club et cinéphage passionné a fait un premier film Reservoir dogs, très remarqué. Son deuxième opus verra sa consécration et une Palme d'Or décernée par Clint Eastwood himself en 1994. Thurman apparaît déjà en osmose parfaite avec son réalisateur. Dans la peau de Mia Wallace et sous la protection d'un John Travolta des grands jours, elle se déhanchera sur « Girl, you'll be a woman soon », dansera un twist endiablé avec son partenaire très classe, se poudrera le nez avec tant de régularité qu'il faudra la sauver d'une overdose en lui plantant une aiguille géante dans le sternum. Elle est grandiose et impose un jeu carré (je me comprends). Même si le film regorge de performances exceptionnelles, elle est une véritable révélation en muse destroy et branchée.

 

La suite est chaotique et inégale, contre toute attente, l'actrice tendant à varier les expériences plutôt qu'à capitaliser sur son succès. Romance sur le lac en 1995 en est la première preuve. Elle partage l'affiche avec Vanessa Redgrave, au bord du Lac de Côme, dans une atmosphère proustienne rappelant fort les romans de Fitzgerald. On est dans le milieu de la grande bourgeoisie des années 30, où Uma éveille le désir d'un homme plus âgé (Edward Fox). Dans Beautiful Girls de Ted Demme, elle est encore objet de tentation pour un jeune homme qui revient dans la petite ville où il a vécu du temps où il était lycéen. Il se trouve pris entre Uma Thurman et Natalie Portman -le pauvre!-. Dans Entre chiens et chats en 1996, elle est la blonde amie de Janeane Garfolo, fille désespérant de séduire un jour Ben Chaplin. On passera vite sur cette comédie plus que convenue. Elle continue en faisant le choix -qui s'avéra assez catastrophique- d'incarner Poison Ivy, dans l'épisode le plus calamiteux de la série des Batman au cinéma (quoique vu au second degré, il soit assez drôle), Batman et Robin par Joel Schumacher. La performance de Thurman est sans doute à sauver de ce naufrage qui a bien failli tuer la belle franchise. Elle connaîtra les mêmes affres au box office en 1998 dans Chapeau melon et bottes de cuir, en Emma Peele très sexy. Sur le papier l'idée n'était pas mauvaise, mais le film fit un four monumental subissant un montage drastiquement raccourci.

 

Bienvenue à Gattaca en 1998 est un film ambitieux qui propulse de nouveau Thurman dans un monde étrange, allégorique et fascinant. On remarque au passage que c'est toujours là qu'elle convainc le mieux. Elle est celle qui va tomber amoureuse de Ethan Hawke, disposant d'un patrimoine génétique parfait, mais usurpant en réalité l'identité d'un autre pour pouvoir réaliser son rêve et partir dans l'espace. Pendant longtemps, on tremble que la belle ne découvre son secret, même si au final, leur amour triomphe des règles absurdes d'une société qui ne tolère pas l'imperfection. 

 

La suite est plus classique, la blondeur et la beauté d'Uma l'entrainent vers des films historiques globalement décevants. Cela commence par une sorte de condensé du monument de Victor Hugo, les Misérables de Bille August. Elle incarne Fantine, mère de Cosette et sans doute le plus infortuné des personnages de l'histoire. Mais l'ensemble est académique à l'extrême. Aux côtés de notre Gérard Depardieu national, elle sera une belle courtisane qui goûtera fort à la cuisine raffinée de Vatel, avec Roland Joffé à la mise en scène. Dans Accords et désaccords de Woody Allen, elle compose le personnage d'une snob névrosée, rappelant un peu Diane Keaton dans Manhattan, préparant un livre et une étude de moeurs sur le guitariste génial et grossier campé par Sean Penn. Dans la Coupe d'or de James Ivory, elle prête sa blondeur classique à une adaptation de Henry James. Chelsea Walls de Ethan Hawke, prenait pour cadre et pour inspiration, le mythique Chelsea hotel à New York, ouvert aux écrivains, au musiciens, aux artistes qui viennent pour y créer (Jimi Hendrix y séjourna, Jack Kerouac écrivant sur la route, Bob Dylan...). Elle y est l'égérie désirée par un peintre incarné par Vincent d'Onofrio. Elle apparaît de nouveau aux côté de Hawke dans Tape de Richard Linklater, où deux hommes revisitent leur passé douloureux.

 

Enfin, Uma Thurman retrouve son cinéaste fétiche, Tarantino, dont elle est l'amie proche, pour un projet dont ils eurent tous deux l'idée des années auparavant (les émouvantes initiales Q et U accolés au générique de fin en attestent). Il s'agit bien sûr de Kill Bill, et ses deux volumes monumentaux (sortis en 2003 et 2004) qui sont de purs moments de plaisir sous la caméra en liberté d'un fou de cinéma. Ce dernier se permet toutes les audaces, et use de la citation à l'extrême (au point que certains se sont consacrés à toutes les relever). La vengeance de la mariée contre Bill, son grand amour qui lui a mis une balle dans la tête (« bang bang, my baby shot me down ») est un grand moment de jouissance cinéphilique, du fun à l'état pur. Tarantino fait preuve d'une maîtrise assez étourdissante dans sa mise en scène. Thurman épouse de nouveau parfaitement l'univers de son cinéaste, en symbiose totale avec lui, rappelant souvent dans sa diction vengeresse et minimaliste le jeu de Clint Eastwood dans les films de Sergio Leone. D'une grande dextérité dans les combats du volume 1, impressionnante d'émotion dans le volume 2, Uma Thurman nous met tout simplement K.O et nous fend le coeur à coup sûr avec un sabre « Hattori Honzo ».

 

Après ce choc, elle joue assez sympathiquement de son statut tarantinesque dans Be cool en 2005, aux côtés de John Travolta qui en fait autant. Son incursion dans la comédie romantique dans Petites confidences (à ma psy) avec Meryl Streep, en mère possessive et psy abusive, est beaucoup moins convaincante (des quiproquos lourds et des situations vaudevillesques à peine drôles). Entre les Kill Bill, elle est à l'affiche de Paycheck, adaptation sans âme de Philip K Dick. Elle continue dans la légèreté avec Les Producteurs, reprise d'un succès de Mel Brooks aux côtés de Nathan Lane et Matthew Broderick en  2006, abordant ainsi la comédie musicale, où l'on tente de monter le pire spectacle de tous les temps (« un printemps pour Hitler », dont l'auteur est incarné par l'excellent Will Ferrell) pour rencontrer le succès. Elle sert une bonne idée dans Ma super ex de Ivan Reitman. Elle persévère dans Un mari de trop de Griffin Dunne en 2008, voulant manifestement explorer un registre plus comique, incarnant une femme animatrice radio et mariée à son insu par internet, tentant de dénouer cette situation. Encore une fois, on voit la nature fantaisiste de la comédienne, dans une histoire malheureusement trop attendue.

 

C'est dans des oeuvres audacieuses qu'Uma Thurman a imprimé la pellicule et rayonne véritablement. Elle est trop originale dans son jeu pour emprunter trop longtemps les chemins tous tracés où on a le sentiment qu'elle est sous exploitée. C'est dans le monde étrange et glaçant de Bienvenue à Gattaca, dans le voyage déjanté et onirique de Les Aventures de baron de Munchausen, dans la luxure de les Liaisons dangereuses et bien sûr sous l'oeil génial de son ami Tarantino qu'elle donne tout son potentiel. On espère la revoir dans ces endroits étranges assez vite, les seuls à rendre dignement hommage à sa singulière beauté.

 


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