Il va falloir le marteler : Breaking Bad est l'une des meilleures séries de l'histoire de la télévision américaine. On la doit à un créateur inspiré et expérimenté, Vince Gilligan. L'homme est à la source du projet en tant que scénariste, réalisateur et producteur du show diffusé sur AMC. Après avoir mis ses talents au service de X-Files : Aux frontières du réel et The Lone Gunmen - Au coeur du complot, le créateur s'apprête à achever Breaking Bad lors d'une saison 5 de 16 épisodes. Interview.
Propos recueillis et traduits par Nicolas SCHIAVI au 2ème festival Séries Mania de Paris.
Le générique de début de Breaking Bad est très court. Cela devient très courant dans le monde des séries qui essayent de garder du temps de fiction. Etait-ce voulu dès le départ pour votre show ?
Vince Gilligan) Bonne question. Nous ne réfléchissons pas en termes de mode. J'ai écrit et réalisé le tout premier épisode de Breaking Bad et généralement, c'est toujours trop long. Nous avions des difficultés à faire des coupes au montage pour tenir l'heure et y inclure des publicités. J'ai donc choisi un générique très court. C'est l'unique raison. Je crois que de nombreuses séries sont logées à la même enseigne et doivent raccourcir leur générique. Je préfère passer plus de temps à raconter mon histoire !
En tant que téléspectateur, n'avez-vous pas de regrets à ne plus voir de longs génériques ?
VG) Plusieurs séries que je regardais dans le passé avaient de magnifiques génériques d'ouverture et de très belles chansons qui racontaient une histoire. Il y avait cette vieille sitcom où la chanson d'entrée vous disait tout ce que vous deviez savoir sur la série. J'adorais ça. A l'époque, il n'y avait pas autant de coupures publicitaires que maintenant. Il y a quarante ans, un épisode de quarante minutes n'avaient que deux ou trois minutes de publicité. Aujourd'hui, nous en avons vingt minutes pour une heure de programme. Le calcul est rapidement fait.
La première fois que j'ai vu Breaking Bad, j'ai été très impresionné par la photographie de la série. Pouvez-vous me dire quelques mots sur le style visuel de Breaking Bad ?
VG) Le look de notre série est très important pour moi. Ce que tous les créateurs ont l'opportunité de faire à la télévision, c'est raconter une histoire de manière visuelle. C'est beaucoup plus excitant et satisfaisant. Pour un artiste venant de l'audiovisuel, il est plus grisant de faire passer un message par le visuel. Lorsque j'ai réalisé le premier épisode de Breaking Bad, j'ai eu la chance de travailler avec le directeur de la photographie John Toll qui a gagné deux Oscars. Il est très talentueux et expérimenté. Notre collaboration a été excellente. Nous avons énormément discuté avant le tournage, regardé des clichés et des peintures. Il nous a mis le pied à l'étrier. Reynaldo Villalobos
Pour rester sur l'impacte visuelle de Breaking Bad, la série parle souvent de drogues et comment ces dernières affectent la perception des personnages. Avez-vous eu peur d'aller trop loin au niveau graphique et quelles limites vous êtes-vous fixé ?
VG) J'essaye de ne pas me mettre de limite et je ne pense pas aller trop loin dans ma démarche visuelle. Tant que cela nous aide à raconter l'histoire, c'est bon pour moi. C'est peut-être la seule limite : que le visuel ne nous aide pas pour l'intrigue. Il faut toujours se poser la question : "comment ce plan nous aide à narrer l'histoire ?" Si on tourne juste pour avoir un effet cool, je répète sans arrêt : "C'est peut-être cool mais essayons de rester focaliser sur l'histoire." Nous avons un très bon réalisateur sur Breaking Bad, Adam Bernstein. C'est lui qui a fait le plus d'épisodes sur la série. Il y en a un où Jesse s'injecte de l'héroïne pour la première fois et il m'a demandé si le personnage pouvait flotter au-dessus du lit.
C'est mon plan préféré, toutes saisons confondues !
VG) C'est le mien aussi. Ce n'était pas dans le script. C'est entièrement l'idée du réalisateur. Ce plan faisait sens par rapport au scénario. Il a travaillé avec le directeur de la photographie sur un système de grue à laquelle était rattaché Aaron Paul. Il est monté à six mètres de haut ! Le procédé était sûr mais instable, c'est pour cela que le cadre a l'air de vibrer un peu sur les côtés.
"Toutes les choses positives qui émanent de ses mauvaises actions font qu'il continue à les engendrer. Maintenant, Walter n'a plus d'excuses. Il continue pourtant à se voir comme l'homme qu'il était avant tous ces évènements. Nous allons voir jusqu'où il peut aller avant que la série ne se termine."
Pensez-vous que Walter White ait des prédispositions à ce type de comportement à cause de ses frustrations passées et de sa carrière manquée ou pensez-vous que c'est le contexte qui soient la cause de ses actions ?
VG) Bonne question... Je crois que Walter commence déjà à faire de mauvaises choses dès le premier épisode mais il a de bonnes raisons de le faire. Il a un cancer et il se dit qu'il n'a plus beaucoup de temps pour réunir de l'argent et aider sa famille. Il a un bon argument et cette idée fait débat. Certains le défendent et d'autres pensent que ses actes ne sont pas justifiés. Lorsque la série progresse, on s'aperçoit que Walter a de moins en moins besoin d'argent. Il a de moins en moins d'arguments pour faire ces choses là. Il se voit toujours en homme bien qui essaye de protéger sa famille. Néanmoins, vous ne pouvez pas dire qu'il est l'homme bon qu'il était. L'histoire que nous construisons est l'examen de la vie de Walter. Au début, on peut se dire que la route vers l'Enfer est toujours pavée de bonnes intentions. Mais ensuite, on s'aperçoit qu'il fait tout ça pour se sentir vivant. Il se sent plus puissant. Toutes les choses positives qui émanent de ses mauvaises actions font qu'il continue à les engendrer. Maintenant, Walter n'a plus d'excuses. Il continue pourtant à se voir comme l'homme qu'il était avant tous ces évènements. Nous allons voir jusqu'où il peut aller avant que la série ne se termine.
Jesse a été le premier à être infecté par le comportement de Walter. Maintenant que Skyler fait partie de son monde et est devenue complice, jusqu'où cela peut-il aller pour elle ?
VG) J'aime beaucoup le terme que vous avez employé : infecté. Walter est une maladie pour les gens autour de lui. Le personnage a un cancer des poumons et est physiquement atteint. Mais émotionnellement, il incarne le cancer des autres. Une maladie qui se propage. Il infecte Jesse, Syler et même Hank à la fin de la saison 3. Il prend des balles et échappe de justesse à la mort à cause de Walter. Il ne veut pas directement blessé les gens mais il parvient toujours à leur faire mal. Personne n'est à l'abri et surtout pas Skyler. Il est très dangeureux d'être à ses côtés.
Pour revenir au style de la série, j'aimerais savoir comment vous choisissez vos chansons et si vous pouvez me parler du travail du compositeur ?
VG) Je suis très heureux que vous abordiez la question car c'est un élement essentiel de Breaking Bad. Nous avons deux hommes talentueux qui travaillent avec nous. Le premier est Dave Porter, le compositeur de la série. C'est lui qui écrit la partition originale. Je crois qu'il a étudié avec Phillip Glass. Il travaille avec Thomas Golubic, notre superviseur musical. Ce dernier est chargé de trouver des musiques existantes lorsque nous n'utilisons pas de musique originales. Ils ont tous les deux très bons goût et savent surtout quand utiliser ou pas de la musique. Breaking Bad n'utilise pas énormément de musique mais lorsque c'est le cas, nous faisons attention à chaque détail concernant le choix de la chanson ou l'écriture de la musique originale. Il faut savoir doser cet aspect de la série. J'ai travaillé de nombreuses années sur X-Files et la philosophie était différente. Marc Snow est génial et sa musique était partout car nous étions dans une série de genre, très atmosphérique. Quand j'ai créé Breaking Bad, j'étais habitué au procédé et j'ai utilisé de la musique sur tout le premier épisode. Quand je le revois aujourd'hui, je ne peux m'empêcher d'avoir un mouvement de recul ! J'ai eu la chance d'être entouré de personnes intelligentes qui m'ont poussé à mieux utiliser la musique.
Une par une, les séries feuilletonnantes comme Lost ou 24 sont bannies de la télévision américaine. Pourriez-vous me donner votre opinion sur le sujet ? Pensez-vous que ce genre de show est trop exigeant pour les téléspectateurs ?
VG) Je pense que le public est intelligent mais il vrai que ce type de séries demande beaucoup. Je regarde énormément la télévision et je comprends tout à fait que l'on n'ait pas le temps de voir certains programmes. Cela demande trop d'attention. Nous vivons dans un monde où nous pouvons nous occuper de plein de manières différentes. Il y a tellement de distractions possibles avec les lecteurs portables, Internet... Les séries feuilletonnantes demandent de l'investissement. Breaking Bad est exigeante. Quelquefois, j'aimerai avoir plus de téléspectateurs, comme Les Experts ou Les Simpson. Mais à la fin du compte, je me dis que je suis très heureux d'avoir ses fans là car ils prennent de leur temps pour regarder la série. Je crois que les grands networks font tout pour éviter le feuilletonnant. Pas parce qu'ils pensent que les gens sont stupides mais ils savent que vous pouvez passer d'un loisir à l'autre très rapidement.

L'histoire : La vie de Walter White, professeur de chimie dans un lycée, est bouleversée lorsqu'il apprend qu'il est atteint d'un cancer en phase terminale. Une […]
