Par David Brami - publié le 19 octobre 2009 à 00h00 ,
MAJ le 19 octobre 2009 à 17h34 - 1 commentaire(s)
Il y a quelques années, le visage de Bryan Cranston faisait unanimement penser à une seule chose : son rôle de père dans l’excellente sitcom Malcolm (Malcolm in the Middle en v.o.). Ce n’est pas faute d’avoir participé à nombre d’autres œuvres à succès, de Falcon Crest à X-Files en passant par Seinfeld et Babylon 5, mais force est de reconnaître qu’incarner sept ans durant le père de trois des pires garnements des États-Unis apporte une certaine notoriété. Cependant, et grâce à seulement sept épisodes la saison dernière, le visage de l’acteur évoquera désormais un certain chimiste poussé au delà de la légalité par les circonstances. Produite peu avant la grève des scénaristes (ce qui explique que seuls sept des neufs épisodes initialement prévus furent diffusés), Breaking Bad, seconde série maison de AMC après Mad Men, s’est à ce titre vite imposée comme une nouvelle perle à suivre de près.



Créé par Vince Gilligan, ancien scénariste et producteur chez Chris Carter (X-Files, The Lone Gunmen, Harsh Realm) mais aussi scénariste du récent Hancock, Breaking Bad narre les aventures de Walter H. White (Cranston), un professeur de chimie cinquantenaire, luttant dans une petite ville américaine afin de fournir une vie descente à son fils handicapé et à sa femme, nouvellement enceinte. Malheureusement pour Walter, ce quotidien déjà difficile ne va pas s’améliorer puisque se déclare bientôt un cancer du poumon qui ne lui laisse que quelques mois à vivre. Abattu par la nouvelle et surtout par la perspective de laisser derrière lui une famille bientôt sans ressources, Walter va malgré tout trouver une dernière raison de s’accrocher quand son beau-frère Hank, inspecteur de la DEA, l’inspirera involontairement. Avec l’aide de Jesse Pinkman, un de ses anciens élèves délinquant, et de ses connaissances en chimie, le monsieur va dès lors se lancer dans la fabrique et la distribution de méthamphétamines, histoire de monter un pécule conséquent pour veiller au futur bien-être des siens après son départ.



La drogue, le cancer, voilà deux thématiques fortes ayant nourri une quantité innombrable de drames modernes, et dont la misère morale associée résonne aujourd’hui plus que jamais dans le cœur des Américains en ces temps de crise. Et pourtant, ce n’est ni dans la condescendante médicale, ni dans les éventuelles courses poursuites entre flics et trafiquants que réside le réel intérêt de Breaking Bad. Bien sûr, ces éléments ont une importance primordiale dans la série, mais servent surtout de prétexte à mettre en scène des personnages et des situations dont la puissance et le traitement exploseront avec une énergie inouïe à la face des téléspectateurs. Cultivant le non dit telle une science (il suffit de jeter un œil à certaines introductions aussi belles qu’énigmatiques) et portant sa mise en scène dans ses derniers retranchement (aucun plan n’est superflu ou vide de sens), Breaking Bad implique son spectateur comme peu de séries savent le faire. Posée et lancinante, la mise en scène fait tout pour éviter l’esbroufe et les effets faciles afin de servir au mieux un scénario qui ne cesse d’alterner entre moments à la violence crue et à la gravité électrique (se débarrasser d’un cadavre accidentel), et séquences distillant une tension aussi palpable qu’hypnotisante.


Après diverses péripéties ayant vu Walter et Jesse peu à peu monter leur business en dépit des dangers inhérents tant à la concurrence qu’au risque de se faire prendre par les flics et leurs familles respectives (le tout couplé à une évolution personnelle flagrante), la première saison avait laissé nos deux lascars au beau milieu d’une décharge automobile. Tous deux, enfin riches, se retrouvaient également témoins involontaires d’un meurtre perpétré par Tuco (Raymond Cruz, The Closer, Earl), psychopathe patenté mais seul capable de résoudre leurs soucis d’argent et de distribution. Et comme pour donner suite à cette séquence et proposer le contenu des deux épisodes amputés de la saison dernière, la seconde année reprend cette séquence finale pour l‘allonger et relancer un schéma de paranoïa inhérent à la série. Jesse et Walter sont-ils désormais la cible d’un Tuco voyant en eux des spectateurs trop dangereux ?



Utilisant une nouvelle fois le ton et le traitement qui ont fait son succès (au moins critique) l’année passée, Breaking Bad continue dans la thématique de l’enfermement, que celui-ci soit mental (chaque épisode posant un problème majeur que les protagonistes auront toutes les peines du monde à dépasser) ou physique (un second épisode au Mexique tétanisant) avec cependant une différence de taille qui avait déjà furtivement fait son apparition précédemment : bien décidé a aller jusqu’au bout de son entreprise, Walter a fait le deuil de ses doutes et de ses dilemmes, et sait réagir au quart de tour quand il s’agit de se sortir d’un mauvais pas. Qu’il s’agisse de répondre aux questions d’un fou armé à la limite de l’overdose, de meubler en situation de crise ou de monter un stratagème pour expliquer une absence suspecte, Walter invente et se plie presque sans sourciller à toutes ces données, menant son entreprise de plus en plus périlleuse à bon port (du moins pour le moment, et en poussant toujours le public dans un état d’excitation frénétique).

Une direction qui promet encore un mélange des genres détonnant, loin d’une éventuelle routine qui ne semble vraiment pas réussir à s’installer et immobiliser la série. Evacuant ses situations critiques pour toujours aller de l’avant, le show offre un contraste pour le moins frappant entre ses images (posées, longues, intimistes) et un script qui pourrait à la lecture sembler épileptique. On continue de passer en un tour de main d’une prise d’otage (un sitting sur canapé à vous traumatiser des tintements de sonnette) à une engueulade vive et hilarante (Skyler, la femme de Walter, taille dans les règles un costar à son beau-frère). Quant aux décors, bénéficiant de toute la variété des paysages désertiques ou urbains du Nouveau-Mexique, ils nous baladent d’une résidence pavillonnaire réconfortante aux hôpitaux à la froideur clinique, sans nous avoir soumis auparavant à l’insolation d’un après-midi étouffant.



Bien sûr au centre de l’écriture, les personnages ne sont pas en reste : Hank (Dean Norris, Tremors, The Unit) s’avère aussi terre-à-terre qu’efficace, Skyler (Anna Gunn, Deadwood) voit son mariage et sa confiance en Walter s’effriter peu à peu à mesure de l’éloignement de celui-ci. Quant à Jesse (formidable Aaron Paul) et Walter, ils brillent plus que jamais. C’est grâce à eux que la série évite de tomber dans la polémique stérile (la drogue c’est mal) pour offrir un spectacle passionnant, toujours aussi addictif qu’imprévisible. Couronnée de deux Emmy Awards cette année (meilleur montage et meilleur acteur pour Bryan Cranston), la série a réussi à réunir 1.7 millions de spectateurs pour son nouveau season premiere. Gageons que le public qui a déjà fait la réputation de Mad Men ne tardera pas à mener le miracle ambulant qu’est Breaking Bad au même niveau. A quand une diffusion française ?


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