Par - publié le 04 février 2008 à 11h01 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 12h49 - 5 commentaire(s)
La première saison de Dexter, série créée par James Manos Jr et librement adaptée du roman de Jeff Lindsay, permettait de faire connaissance avec le personnage éponyme (Michael C. Hall, repéré dans Six Feet Under). Prédateur sournois qui traîne sa silhouette inquiétante dans la cité des vices. Le jour, il est expert judiciaire du service médico-légal accordé avec le monde qui aide la police à traquer des tueurs impénitents. La nuit venue, il se transforme en serial-killer qui applique sa propre justice et zigouille ceux qui sont passés entre les mailles du filet judiciaire. Un modèle d’efficacité remarquablement écrit, supérieurement interprété. Un succès considérable et mérité (plus d'un million de téléspectateurs sur Showtime) qui amenait en toute logique une seconde saison dont le dessein – pas mince – consistait à surpasser toutes les promesses de l’ombre et à étayer des personnalités à la fois attachantes et complexes. Banco : en fragmentant l’action en douze épisodes uniformément épatants ; en essayant de cerner au plus près les affects tordus d’un homme qui cherche désespérément à rejoindre les rangs de la socialisation ; en relançant une enquête policière peu avare en péripéties criminelles, scénaristes et réalisateurs ont réussi à dynamiser cette machine rouge sang avec maestria. Résultat? La seconde saison renvoie la première au rang des expérimentations brouillonnes, réussit tout ce qu’elle entreprend en maintenant l’attention du spectateur sans faiblir en conciliant retournements de situation surprenants, monologues intérieurs désespérés, casting nickel et subtilité psychologique.


La réussite de cette seconde saison de Dexter ne coulait pas de source. James Manos Jr et sa fine équipe nous avaient apparemment tout dit sur le cas Dexter lors d’une première saison qui faisait mine de tout conclure en laissant le spectateur, vidé et repu. Notamment lors d’un climax opposant deux tueurs en série étroitement liés qui prenait des allures Shakespeariennes de lutte fratricide. Le genre d’événement dont on ne se remet pas. Et la preuve: les personnages, à commencer par Dexter et Deb, sa sœur (respectivement frangin et petite amie du tueur), ne s’en remettent pas. Tout le début de la saison 2 reprend là où on avait tout laissé, en lambeaux: les scénaristes tiennent rigueur du caractère post-traumatique d’une telle révélation pour ces deux personnages avant de fureter vers des zones encore plus interlopes: Dexter est taraudé par une culpabilité latente et Deb dépense toute son énergie dans le sport en fuyant tout contact avec la gente masculine. Mais ce qui semble passionner tout le monde dans cette saison 2 réside dans l’identité morcelée de Dexter qui se débat dans sa tête avec ses démons intérieurs (plein de flash-backs qui permettent d’en savoir plus sur la relation entre Dexter et son père) et cherche obstinément à remettre de l’ordre dans ses sinistres souvenirs entre désir et déterminisme, pulsion et raison. Histoire de faire passer tout l’attirail psy comme lettre à la poste, James Manos Jr et sa bande de scénaristes ont greffé une intrigue policière potentiellement stimulante en toile de fond. Elle est annoncée dès la fin du premier épisode : les flics ont découvert la cachette secrète du père Dexter qui se débarrasse des corps, emballés dans des sacs plastiques, au fond de la baie de Miami. Après le «Ice Truck Killer» qui suscitait l’admiration honteuse de Dexter et se révélait plus ou moins être son double (saison 1), le «Bay Harbor Butcher» est le nouveau tueur que la police veut traquer (saison 2). La différence, c’est que l’on connaît déjà l’identité dudit tueur. Le vrai suspens de cette nouvelle saison tient dans la capacité de Dexter à préserver ce secret intact. Au même titre qu’il essaye de rentrer dans un moule social fragile et quitte sa solitude, le protagoniste est de plus en plus surveillé. Notamment par le sergent Doakes (élément très important) dont les soupçons étaient déjà éveillés vers la fin de la saison 1.


La bonne idée, c’est que la dimension schizophrène, inhérente à la série, réside ailleurs: dans le portrait de Dexter, qui doit dans un premier temps gagner la confiance de Rita (Julie Benz), sa petite amie frêle, torturée par les agissements pervers de son ex violent (qui crève dès le premier épisode), les expectatives de plus en plus capricieuses de ses enfants (qui doivent faire un deuil du genre sévère) et le trop-plein affectif d’une maman psycho-rigide (qui ne fait pas confiance à Dexter, de peur que sa fille ne se trompe une seconde fois). Le fait que l’ancien mari atrabilaire décède dès le premier épisode n’est pas une astuce de scénario pour se débarrasser d’un acteur embarrassant. Cela amène les personnages à tirer un trait sur leur passé moribond pour recommencer une nouvelle vie pleine d’espoir. Ce qui est intéressant, c’est de voir comment Dexter va se mettre au diapason de cette situation en essayant de freiner aussi ses pulsions meurtrières et d’oublier son passé sanguinolent. Dans un second temps (schizophrénie oblige), Dexter va devoir lutter contre l’agressivité sous-jacente autour de lui, au boulot, avec ses collègues sens dessus dessous. Ancienne lieutenante ayant perdue ses fonctions privilégiées et sa superbe arrogance, Laguerta doit retrouver une humilité et une clairvoyance pour supporter sa nouvelle situation ; Deb, sœur de Dexter, doit retrouver confiance en elle après les féroces désillusions (perte de son grand amour) en piochant un nouveau partenaire qui saura répondre à ses attentes (finalement plus affectives que sexuelles) ; Angel, vaguement foutu à la porte par son ex, doit apprendre à relâcher la pression de son activité professionnelle s’il veut s’offrir un peu de bon temps avec une nouvelle donzelle ; Doakes, sergent terriblement obsédé par Dexter, doit baisser la garde s’il ne veut pas devenir totalement cintré etc.


Deux nouveaux personnages, loin d’être anecdotiques, viennent carrément modifier les donnes : Lundy (Keith Carradine), agent du FBI englué dans sa rouille existentielle qui sympathise – et plus si affinités – avec la jeune Deb croyant voir en lui une figure paternelle rassurante et, surtout, Lila (Jaime Murray), ancienne junkie qui trouve la rédemption dans l’art, femme fatale qui n’est pas sans évoquer une certaine Marla Singer (Fight Club). Provocatrice et sexy en dehors, torturée en dedans, la miss va nouer une relation intense avec Dexter qui sera à la fois artistique et sexuelle. Plus en profondeur, Dexter va trouver en elle un écho à sa propre ambiguïté. Ce personnage catalyseur, ouvertement décrit comme séducteur, démoniaque et nymphomane, va le libérer de ses doutes émotionnels et contribué aussi paradoxal que cela puisse à paraître à sa socialisation. Lila va appliquer une forme de vampirisme: elle va absorber toutes les pulsions délétères que Dexter conservait en lui depuis trop longtemps. Elle est l’équivalent de Rudy dans la première saison, sans doute parce qu’elle possède la même connotation fantastique. Au gré des événements, elle prend de plus en plus de place et va même jusqu’à s’immiscer dans l’intimité des personnages secondaires. Notamment chez Angel, personnage moins torturé que Dexter, qui va être complètement dépassé par le goût de l’extrême chéri par la demoiselle. En tout cas, un personnage passionnant qui échappe par sa nature presque ingrate au stéréotype. Elle ne sert pas non plus à relancer l’intérêt de l’intrigue puisque avec ou sans elle, le résultat serait identiquement passionnant. Elle apporte juste la dose de trouble nécessaire. L’homme prédateur (Dexter) ayant trouvé son double chez une mante religieuse qui transpire le sexe et la névrose.


De la même façon que cette apparition féminine met les névroses de tout le monde au grand jour, les scénaristes ont eu la bonne idée de ne pas calquer la structure narrative des précédents épisodes pour éviter de se contenter d’une formule gagnante. Au royaume de Dexter, la redondance n’est clairement pas la meilleure amie de l’inventivité. Si elles donnent une importance sacro-sainte à la dimension introspective de la série avec des monologues intérieurs et des réflexions jamais tannantes sur le bien et le mal, les situations s’adaptent surtout aux troubles que Dexter peut ressentir. Idem pour les personnages secondaires: il y a finalement peu de nouveaux personnages à introduire (les anciens ayant tous été peu ou prou brossés dans la première saison) et le spectateur connaît déjà leurs atouts et leurs faiblesses (l’attirance secrète de Laguerta pour Dexter, les relations complices entre Dexter et Deb, la personnalité déjantée de la sœur etc.). Idem again pour la ville de Miami : les scénaristes et réalisateurs accordent moins d’importance à l’atmosphère de la ville de Miami, personnage à part entière dans la première saison, qu’aux personnages déjà confortablement installés. C’est moins une réflexion sur Dexter et les autres – auxquels il n’arrive pas à ressembler – qu’une réflexion sur Dexter et les gens qui l’entourent – auxquels il cherche à se connecter. La bande-son, très atmosphérique, de Daniel Licht regroupe des thèmes musicaux connus qu’il additionne à des morceaux plus planants. C’est une autre nouveauté. En revanche, les références Scorsesiennes surabondent toujours autant. Si dans la première saison, on pensait beaucoup à Taxi Driver, dans la seconde, on s’évoque par intermittences quelques classiques genre Mean Streets lorsque dans l’épisode 7 Dexter pénètre dans un bar avec la musique à fond et la démarche éméchée (l’effet visuel semble calqué sur celui de tonton Scorsese). Une manière détournée comme une autre de rappeler que l’ambiguïté qui consiste à faire le bien par le mal n’a jamais été aussi probante.


Extrêmement riche et remarquablement menée, cette seconde saison de Dexter tient à la fois de la quête identitaire, du drame Oedipien, de l’histoire d’amour et de l’acceptation de la banalité. Plus les épisodes avancent, plus la psychologie tordue de Dexter apparaît de manière limpide. Contrairement au second roman de Jeff Lindsay où l’antihéros se contentait juste de repartir à la chasse aux criminels impunis sans tenir compte des tentatives répétées de «normalisation», les scénaristes ont eu le bon goût de repartir sur les bases qu’ils avaient eux-mêmes développés en incluant néanmoins le concept du «Passager Noir» qui symbolise les peurs secrètes de Dexter. Il apparaît notamment dans l’un des flash-backs (peut-être le plus dur de tous). Idéalement, chaque épisode se clôt sur une révélation finale très habile qui donne immédiatement envie de dévorer la suite. La grande qualité de cette nouvelle saison est de pousser au vice de découvrir de quoi chaque prochain épisode sera constitué. A ce petit jeu, les trois derniers épisodes atteignent une incroyable intensité et donnent à penser que les créateurs ont encore d’horribles histoires à nous raconter, why not dans une troisième saison. Compte tenu de la grève des scénaristes, difficile à savoir si la saison 3 arrivera à temps. En l’état, on se repassera en boucle les deux premières qui à l’heure actuelle avec leurs loopings scénaristiques, leurs interprètes en or massif, leurs scènes de meurtre rudement efficaces et leur peinture humaine d’une grande acuité ridiculisent toute forme de concurrence. Qui s’en plaindra ? Pas nous.




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