A la seule évocation de la chaîne HBO, les fanas de séries les plus difficiles ont les yeux qui brillent, et pour cause : malgré une concurrence qui continue de prouver son audace et et son inventivité, la reine du câble américain continue de produire des programmes qui se distinguent de la masse par leur sujet et leur qualité. Cette année encore, nous aurons droit à du fantastique hallucinant (la seconde saison de True Blood), à de rafraîchissantes enquêtes africaines (The N°1 Ladies' Detective Agency) et quelques comédies drôles et originales (Hung, Eastbound & Down). Dernière petite perle en date, Bored to Death ne déroge pas à la règle et s'impose comme l'une des séries les plus passionnantes de la rentrée 2009.
Fausse biographie, vrai divertissement
Célèbre pour avoir tenu une colonne dans le journal alternatif New York Press ainsi que pour quelques nouvelles, l'écrivain Jonathan Ames a décidé de sortir un temps ses histoires du carcan austère de l'écrit. Fervent client de l'autobiographie romancée, Ames se lance tout d'abord dans le comic book en compagnie du dessinateur Dean Haspiel (The Alcoholic en 2008) avant d'attaquer aujourd'hui le petit écran avec ce Bored to death (littéralement : Ennuyé à mort). On y retrouve l'écrivain et journaliste Jonathan Ames (Jason Schwatrzman, en avatar de l'auteur) au moment où sa petite amie a décidé de faire ses valises. La raison de ce départ ? Jonathan est bien trop accroc à la Mary-Jeanne et au vin blanc, deux vices qu'il a maintes fois promis de quitter sans volonté ni succès. Qui plus est accablé du syndrome de la page blanche pour son second roman, Jonathan décide d'égayer un peu son quotidien en publiant une annonce sur le site communautaire Craig's List, se désignant comme détective privé bon marché. L'inspiration serait-elle au bout du click ?
Jonatham Ames rend ici un vibrant hommage au film noir en usant et abusant de ses clichés (femmes fatales, imper, image crépusculaire,...). Mais reprenant nombre d'éléments de sa propre vie, dont son amour pour un Brooklyn natal qui sert ici de lieu de l'action, l'auteur nous plonge surtout dans un univers se situant à mi-chemin entre ceux de Woody Allen et de Charles Bukowski (un dernier auteur auquel il a souvent été comparé). Chaque jour, Jonathan déambule en compagnie de son meilleur ami et dessinateur Ray dans un quotidien à la misère confortable. Sans jamais avoir l'idée de mettre leurs forces en commun pour les bénéfices d'un roman graphique, les deux amis passent leur temps à se morfondre sur le piteux état de leurs vies sexuelles, souvent assaillis par les berceaux de jeunes mères monopolisant leur bar préféré. Une situation qui change quand l'annonce de Jonathan déboule sur le net, et il ne faudra pas plus de quelques heures avant qu'une première affaire ne s'offre à lui. Après avoir surmonté son trac et avec pour seule expérience le souvenir de quelques polars de Raymond Chandler, Jonathan va se lancer dans cette occupation non-officielle qui lui coûtera souvent bien plus qu'elle ne rapportera : il faudra en effet un budget conséquent pour payer tenanciers d'hôtel et barmans afin d'obtenir de précieuses informations. Qui plus est, le manque d'assurance initial de Jonathan, doublé d'une sensibilité artistique à fleur de peau, mènera les enquêtes vers des dénouements pour le moins inattendus. Il ne sera pas rare de voir Jonathan dévier de son but pour partager un joint avec un kidnappeur, coucher avec une prostituée retorse et se faire régulièrement enguirlander par la police.
"Reprenant nombre d'éléments de sa propre vie, dont son amour pour un Brooklyn natal qui sert ici de lieu de l'action, Jonatham Ames nous plonge dans un univers se situant à mi-chemin entre ceux de Woody Allen et de Charles Bukowski"
La porte ouverte sur un univers riche et attachant
Tout aussi séduisant que soit ce concept d'écrivain devenant faux détective sur le tard, il n'est donc que l'une des nombreuses composantes d'une série qui ne se repose jamais sur ses acquis. Les affaires de femmes jalouses, de sex-tape à récupérer ou de surveillance vont en effet très vite servir de portail au véritable sujet du programme : l'univers de Jonathan, ses goûts, son entourage établi et ses rencontres. Troisième larron complétant le duo formé par Jonathan et Ray, George Christopher (Ted Danson) est le responsable d'un grand magazine de mode. George est un éternel émerveillé, prêt à toutes les expériences susceptibles de l'arracher au lourd tracas de ses responsabilités, quitte à tenter l'expérience gay pour se rapprocher de son lectorat féminin. Fêtard invétéré, il traîne Jonathan dans les grandes soirées mondaines de la Big Apple, que ce soit pour profiter de son stock de hachich ou lui présenter un certain Jim Jarmusch, désireux de travailler avec lui.
Le spectateur découvre une succession savoureuse d'univers et d'ambiances farfelues, entre restaurants de la mafia russe et monde du skateboard (avec Parker Posey en guest), sans oublier un dernier épisode sur la boxe dans lequel le trio affrontera d'odieux concurrents sur le ring. Il serait vain d'essayer de dresser ici une liste exhaustive des nombreuses surprises, références et intrigues que nous réserve la série durant cette première saison de seulement huit épisodes. Mais ce serait une faute de ne pas rendre hommage à ses acteurs et à l'extraordinaire alchimie qui les lie à l'écran. Entre l'attitude faussement naïve et décontractée de Jason Schwartzman (A bord du Darjeeling limited), la candeur d'un Ted Danson (Becker, Damages) qui prouve une nouvelle fois l'extraordinaire variété de son jeu et la force tranquille de Zach Galifianakis (Very Bad Trip), on se régale à chaque réplique, à chaque situation.
Avec Bored to Death, Jonathan Ames réussit à nous ouvrir un monde patchwork d'une richesse et d'une subtilité infinies, prenant toujours le spectateur au dépourvu en mélangeant poésie et absurde avec une dextérité qui force le respect. On en attendra d'autant plus une seconde saison déjà commandée par HBO, qui s'annonce tout aussi drôle et trépidante. Un premier coup d'essai dans le monde des séries bien joliment transformé, et un nouvel incontournable au panthéon des réussites indiscutables de la chaîne.

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