Par Delphine Batier - publié le 19 mai 2008 à 02h05 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 14h59 - 0 commentaire(s)
« Tu connais le business. Et je m’y connais en chimie. Je me suis dit que, peut-être, on pourrait s’associer. »

Après le succès tout autant critique que public de sa première série originale Mad Men, la petite chaîne American Movie Classics eut une fois de plus la bonne idée d’acheter un script rejeté par les grandes chaînes du câble. C’est ainsi que neuf épisodes de Breaking Bad furent commandés, série créée par Vince Gilligan, bien que seuls sept puissent être produits avant le début de la grève des scénaristes. Il en résulte une conclusion non intentionnelle de cette exceptionnelle première saison, qui laisse le spectateur largement sur sa faim.

L’histoire démarre lorsque Walter White, un professeur de chimie fêtant son cinquantième anniversaire, apprend qu’il est atteint d’un cancer des poumons à un stade avancé. Plus exactement, le pilote en lui-même commence par la fuite de Walt dans le désert au volant d’un camping-car enfumé par des gaz toxiques, avant d’en sortir en slip, un revolver à la main pointé vers les sirènes à l’horizon, et de confier à une caméra qu’il n’a jamais pensé qu’au bien de sa famille. Le reste de l’épisode nous apprend quant à lui comment Walter en est arrivé là, tandis que la suite de la série s’attache aux évènements à partir de ce point.


Tous les éléments qui conduisent au trafic d’amphétamines, qui constituent le pitch de la série, sont donc mis en place très rapidement. La situation familiale et financière de Walt est clairement exposée en une poignée de scènes et de plans d’inserts. Parce que son fils Walter Jr requiert des soins particuliers à cause d’une paralysie cérébrale et que sa femme Skyler est de nouveau enceinte, son travail au lycée couplé à un job d’appoint dans un lavomatic constituent des revenus à peine suffisants à l’heure actuelle. Devant cela, Walt présente une lassitude générale envers la vie malgré un passé scientifique prestigieux et un amour immesuré pour sa famille, une attitude qui commence évidemment à changer dès lors qu’il apprend son état de santé précaire.

La nécessité de gagner beaucoup d’argent nécessaire à l’avenir des siens se fait donc urgente et c’est son beau-frère Hank, agent de la DEA, qui lui donne indirectement une idée et l’amène sans le savoir sur la route de Jesse Pinkman, un ancien élève venant tout juste de perdre son partenaire dans le crime. Le marché des amphétamines semble être la solution idéale car non seulement il rapporte gros par sa rareté, mais leur fabrication est enfin un travail à la hauteur du génie de Walter. Une association plus qu’improbable et loin d’être au bout de ses peines vient ainsi de naître dans le monde de la drogue d’Albuquerque.

Bien qu’il se lance dans une affaire hautement illégale et néfaste, Walter White est fondamentalement un homme bon faisant des choix horribles autant par amour que par inconscience. En ne se focalisant que sur les siens, il choisit d’ignorer au premier abord les conséquences que son produit a sur les autres et ne culpabilise pas de se servir du jeune Jesse. Les répercutions sur son entourage vont pourtant se révéler nombreuses à mesure qu’il accumule les erreurs, sans pour autant retirer l’affection et l’empathie que le spectateur éprouve à son égard.

Walt choisit délibérément la solution la plus dangereuse, celle aux risques aussi énormes que la récompense et qui lui permet de se sentir en vie comme jamais. Initialement motivé par un certain désespoir, le besoin de se battre par lui-même (un parallèle à sa maladie) prend vite le pas, évidemment cumulé à son évidente addiction pour l’adrénaline. Gagnant en courage par le fait de se savoir sur le point de tout perdre à chaque instant, et en fierté grâce à un milieu où ses talents sont réclamés, son refus d’une quelconque aide extérieure n’a rien d’étonnant.

La métamorphose de Walter dans son comportement se fait progressive et s’accompagne d’un changement physique majeur : son crâne rasé aux premiers effets de la chimiothérapie lui donnent un aspect plus dur et le rapproche un peu plus de Hank, sur qui il ne cesse d’empiéter et d’agir sous le nez. Celui-ci ne peut décemment pas suspecter une seconde son beau-frère de faire quoi que ce soit d’illégal malgré des éléments étranges, grâce à un manque de caractère dans le passé qui lui colle toujours. Si l’enquête de la DEA avance par légères touches, elle n’est pas non plus le point essentiel de la série, et sert principalement à mettre quelques bâtons de plus dans les roues de Walter tout en nourrissant son appétit pour le risque.


Peu de choses sont connues sur la vie de Jesse Pinkman avant ce tournant, et les quelques informations fournies sont, tout comme pour le passé de Walt, à relier afin de pouvoir en tirer des conclusions ou des hypothèses. Tandis que leur association enfonce de plus en plus ce dernier dans le milieu de la drogue, elle pousse à plusieurs reprises Jesse vers une sortie possible et dont il éprouve lui-même la motivation. S’il ne l’a pas amené à ce milieu, Walt l’y enferme définitivement et à plusieurs reprises, alors que les opportunités du jeune homme pour enfin changer de mode de vie affluent. Se retrouvant souvent sans partenaire, Walt lui fait initialement du chantage, puis revient le chercher après leur premier échec, avant de continuer à le pousser dans la direction qu’il souhaite lorsque Jesse prend peur et songe sérieusement à quitter la ville. Du nouveau joueur ne connaissant rien à part la formule créant des cristaux parfaits, le vieux prof devient rapidement le maître à bord faisant tourner le business. Malgré les apparences, Jesse est un jeune homme à bon fond s’étant lancé sur une voie dont il émet des regrets. Faible et facilement influençable, il n’est pas étonnant qu’il finisse roué de coups la majorité du temps. Le respect qu’il éprouve envers son ancien professeur le transforme en sorte de figure paternelle, les deux hommes se rapprochant au fil des évènements dramatiques qu’ils subissent et les éloignent respectivement de leurs familles.


Lorsque Walter devient un meurtrier à contrecœur, Jesse est le témoin et complice de cet acte si difficile qu’il est au cœur de deux épisodes, avant que les deux hommes ne se séparent momentanément pour renouer avec leur passé. Une tentative qui les fait revenir définitivement l’un vers l’autre pour faire face au fou dangereux trafiquant Tuco. C’est sur cette note que se termine cette première saison, qui paraît plus être une intense introduction qu’un tout complet. Il est peu dire que la suite des évènements promet de ne pas être de tout repos.


Breaking Bad traite ses personnages et leurs situations de manière crue et réaliste, sans être moralisatrice ni glamouriser des sujets graves, où la vie, la mort et la famille sont les véritables thèmes principaux et la drogue n’est qu’un élément servant à faire évoluer les personnages et questionner leurs valeurs morales. Avec ses prémices, la série aurait pu partir dans plusieurs directions différentes et choisir la facilité en mettant de côté certains sujets comme le cancer, et ne se concentrer que sur le trafic de drogues. Ce qui n’est heureusement pas le cas. L’aspect quelque peu dingue du Pilote s’estompe vite pour devenir un drame si personnel et touchant qu’il devient difficile de ne pas prendre sérieusement ce qui arrive aux personnages, auxquels on s’attache très vite, bien que les pointes d’humour soient toujours efficaces.

La série est principalement un drame parsemé d’humour noir, comme le Pilote le démontre d’emblée. Chaque épisode n’est pourtant pas inscrit sur un ton égal, l’horreur du huis-clos pouvant parfaitement précéder le mélodrame familial ou les péripéties burlesques, rendant ainsi l’oeuvre imprévisible tant son champ d’attaque est varié. Les enchaînements comiques et tragiques sont également parfaitement maîtrisés, tout comme l’intensité et les souffles nécessaires. Seul le procédé de l’introduction suivie d’un long flashback, utilisé deux épisodes sur à peine sept, peut paraître comme petite facilité pour créer l’intérêt dont on pourrait se passer. Mais même dans ce cas, le spectateur n’est pas pris pour un idiot sans mémoire à qui l’on doit tout répéter. Certains dialogues sont donc évincés et d’autres évènements ne sont pas rappelés, afin d’exiger de l’attention, un véritable engagement intellectuel et émotionnel.

Une des particularités de Breaking Bad est d’être tournée au Nouveau-Mexique, permettant ainsi des décors plus neufs aux yeux du spectateur que les eternels déserts californiens. Vince Gilligan, qui qualifie son œuvre de « western post-moderne », a principalement fait ses armes sur The X-Files, qui lui a permis, selon son ami de longue date et producteur exécutif Mark Johnson, d’acquérir une certaine discipline d’écriture qu’il applique aujourd’hui. Le résultat réside dans un style pointu où aucun dialogue ni aucune image ne remplit inutilement l’antenne.


La meilleure mention de son casting revient évidemment au très expressif Bryan Cranston, qui ne peut que surprendre les spectateurs plutôt habitués à son rôle comique dans Malcolm (Malcolm in the Middle en V.O.). Aaron Paul se fait plus discret au premier abord dans le rôle difficile car caricatural de Jesse, qu’il rend plus subtil à mesure que son personnage se révèle au contact de Walter. Paul n’a aucune honte à avoir aux côtés de Cranston, qu’il laisse suffisamment briller sans pour autant être dans son ombre, et leur duo fait mouche au premier instant. Anna Gunn, Betsy Brant et Dean Norris complètent cet ensemble de remarquables acteurs, dont les personnages s’approfondissent aussi considérablement, avec le nouveau venu RJ Mitte, atteint comme Walter Jr de paralysie cérébrale, mais qui dû revenir à un état plus régressif pour le rôle après avoir lui-même surmonté certaines incapacités. Raymond Cruz les rejoint en fin de saison pour incarner l’impressionnant Tuco, à mille lieues de la naïveté qu’il véhicule parallèlement dans Earl (My Name is Earl en V.O.).

S’il ne fallait trouver qu’un défaut à Breaking Bad, en plus de n’avoir qu’une saison si courte que le manque s’avère difficile, ce serait son absence de générique. Bien que cet art se perde, la majorité des séries du câble peuvent se le permettre puisqu’elles ont moins de contraintes de durée, et c’est d’autant plus regrettable lorsque l’on voit le soin apporté au générique hypnotique de Mad Men. Un manque qui sera peut-être corrigé pour sa seconde saison, enfin officiellement commandée par AMC, grâce à des critiques élogieuses de toute part et une audience satisfaisante compensant le peu de médiatisation.
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