A l'annonce de la création de la série Dollhouse, les amateurs de Joss Whedon étaient emplis d'espoir. Frustrés par l'annulation éclair de son précédent projet Firefly, les fans voyaient dans cette nouvelle aventure un palliatif prometteur à Buffy contre les vampires avec lequel ils avaient passé le douloureux cap de l'adolescence. Et pour cause, les deux œuvres enchaînent les similitudes : on y retrouve en effet une héroïne iconique accompagnée d'un groupe de seconds couteaux attachants, tous au service d'une histoire fantastique contemporaine alliant mythologie puissante et intrigues uniques aux possibilités tant scénaristes que narratives quasi-illimitées. S'ajoute à cela une distribution composée d'habitués du genre comme Eliza Dushku (Buffy contre les vampires, Tru Calling), Tahmoh Penikett (Battlestar Galactica) ou encore Amy Acker (Angel, Alias), doublée d'apparitions surprises savoureuses. De bonnes bases qui n'auront malheureusement pas suffi pour que la série, déjà au bord de l'annulation à l'issue de sa première année, survive plus de deux saisons. Explications.
Oh, Oh, Oh, Joie Poupée
Dollhouse, c'est l'histoire de Echo, jeune agent appartenant à un organisme top secret un peu particulier. Au sein de cette agence et tout comme les autres agents de la boite, Echo est une enveloppe vide, une sorte de feuille blanche capable d'absorber une personnalité façonnée de toutes pièces pour le bénéfice de clients fortunés. Petite amie d'un soir, négociatrice d'otages, personnalité morte ou tueur en série dans le coma dont on aurait besoin d'extraire certaines informations, Echo peut être tout cela et bien plus encore. Mais que se passe-t-il quand toutes ces personnalités ne s'effacent pas complètement et remontent à la surface ? Et qu'en est-il réellement de cette maison de poupées et de la société fondatrice Rossum ? Ont-elles pour simple but de fournir un service déjà moralement discutable à ses clients, ou possèdent-elles des plans beaucoup plus sombres et dangereux ?
Comme annoncé plus haut, inutile d'aller chercher très loin pour comprendre ce qui intéresse Joss Whedon dans cette histoire. Malheureusement, la Fox n'aura pas les mêmes vues que l'auteur sur le projet et le poussera à remanier l'amorce de sa série. Objectif : propulser au premier plan des épisodes à intrigue unique mettant en sourdine une trame de fond prometteuse. Le calcul a eu pour seul effet d'alourdir la première saison du show de premiers épisodes sans âme, avant que ne démarre véritablement la locomotive à mi parcours. Ce n'est qu'à ce moment que Dollhouse a pu aborder l'aspect humain et social de son sujet, faisant de l'entreprise fantôme une légende urbaine connue de chacun tout en approfondissant enfin ses personnages et les liens qui les unissent.
Malheureusement, le mal était fait. Reléguée au vendredi soir en compagnie d'un Terminator : les chroniques de Sarah Connor déjà bien mal en point, la série a joué de malchance et n'a jamais dépassé les cinq millions de téléspectateurs. Un état de fait qui poussa déjà Whedon à proposer à la chaîne une première conclusion en cas de non renouvellement. Ce sera Epitaph One, exclusivement relégué au marché de la vidéo et aux ventes internationales. Proposant un saut dans le futur dévoilant un monde apocalyptique à mi-chemin entre Mad Max et L'armée des morts mâtiné de Terminator résurrection, Epitaph One laisse entrevoir la direction générale qu'auraient emprunté à terme les cinq saisons initialement prévues par Whedon.
"Rarement aura-t-on vu une histoire propulsée si loin et si vite en si peu d'épisodes."
Crash & Burn, Baby
Pourtant loin d'être un handicap, cette révélation d'importance va aider le programme à gagner en gravité suite à sa reconduction miraculeuse pour une seconde saison. Si les (très) rares téléspectateurs occasionnels du programme assisteront désormais à un crescendo saisissant, l'amateur éclairé sera sans cesse hanté par la destinée désenchantée qui attend les protagonistes. Débutant posément en reprenant une structure d'épisodes à intrigues uniques (Echo campe successivement une future mariée, une jeune mère décédée et le fantasme d'un prof d'université), la seconde saison de Dollhouse n'oublie pas cette fois de plonger au plus vite dans le cœur de son sujet, tablant immédiatement sur les révélations déjà établies.
Déjà accablée de personnalités multiples l'an passé, Echo arrive peu à peu à les contrôler et en développant une individualité vitale à sa survie. L'ancien agent du FBI Ballard, désormais son ange gardien officiel, l'aidera d'ailleurs dans cette tâche en faisant ressortir certaines caractéristiques déjà implantées pour les sauver de situations inextricables. Dans la foulée, Joss Whedon continue de travailler au corps l'éventail de possibilités de son postulat de départ. En lieu et place de l'aspect social déjà abordé, il se penche cette fois sur les implications politiques de l'implant de personnalité (le sénateur campé par un Alexis Denisof déjà vu dans Buffy contre les vampires et Angel en fera les frais). Le diptyque débarque à point nommé avant que l'annulation de la série ne se confirme et ne le pousse à accélérer le mouvement. Et la série d'entamer alors sa période la plus riche et la plus brillante.
Prévenus à l'avance de cette mort programmée, les scénaristes (dont les toujours fidèles Jane Espenson et Tim Minear) pressent le pas et nous proposent un condensé de surprises, d'apparitions choc, de retournements de situations et de concepts enivrants. Rarement aura-t-on vu une histoire propulsée si loin et si vite en si peu d'épisodes. Pèle-mêle, on retrouve des idées similaires à celles développées dans Matrix et la troisième saison de Chuck, une ambiance parfois inspirée du Dark Angel de James Cameron (annulée par la Fox en 2002 pour que Whedon dévellope Firefly !), ainsi qu'une plongée virtuelle multiple piochant allégrement dans les écrits de Philip K. Dick et le Dreamscape de Joseph Ruben. Tout cela avant une conclusion dans laquelle Whedon se pille lui-même, reprenant les célèbres archétypes de fin de séries déjà utilisés dans Buffy, Angel et Serenity, le long-métrage de conclusion de Firefly. Comme à son habitude, le terrain pourtant maintes fois arpenté arrive à surprendre et à émouvoir grâce à un agencement subtil de ses composantes, confirmant s'il en était encore besoin le statut de petit génie télévisuel de son auteur. De quoi largement excuser une inévitable cassure de rythme et quelques impasses scénaristiques faisant de cette conclusion un pis-aller satisfaisant mais indéniablement bancal (rien n'est résolu).
Accablée d'audiences catastrophiques (2.22 millions de téléspectateurs en moyenne), Dollhouse prouve une nouvelle fois que Joss Whedon et la Fox ne font pas bon ménage. Si d'une part l'agréable série ne porte pas en elle le même potentiel fédérateur et décomplexé de ses aînées tout en se trouvant à la croisée des genres (série d'action, récit fantastique d'anticipation, drame destiné à un public ado...), de l'autre la Fox n'a jamais su si elle devait soutenir le show (des épisodes plus longs et libérés de coupures publicitaires à rallonge en première saison, un renouvellement inespéré) ou l'enterrer immédiatement (une programmation au placard le vendredi soir). Reste à espérer que son prochain projet de longue haleine se retrouve sur une chaîne un peu plus adaptée ou atterrisse directement sur le câble, là où la seule masse de ses fidèles représente déjà un score confortable. En attendant, on se délectera de la suite des aventures du Doctor Horrible et de son Sing-Along Blog, dont le tournage devrait débuter lors des prochaines vacances de Neil Patrick Harris.

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