Avant que le producteur Bruno Heller (Rome) ne crée l’évènement cette année avec son dernier bébé
The Mentalist (seule nouvelle série à faire l’unanimité des spectateurs cette saison), et avant que l’acteur Jeffrey Donovan ne s’impose comme un des fers de lance de la chaîne USA Network dans
Burn Notice, il y avait
Les Forces du Mal. Adaptée de la série anglaise éponyme de Paul Habbot (la série
State of Play) apparue sur ITV en 1997,
Touching Evil (c’est le nom original de ce programme produit en 2004) rassemblait déjà de grands noms afin de nous proposer une série d’exception. Bruno Heller, donc, mais aussi les frères Hughes (
In Hell, Boyz’n the Hood),
Bruce Willis, Arnold Rifkin (
Otage) ou encore Michael Angeli (Medium, Battlestar Galactica) avaient ainsi mis la main à la pâte pour nous proposer les aventures de David Creegan, un agent fédéral doté d’un attribut un peu particulier. Jugez plutôt.

Pensant arriver à la conclusion d’une de ses enquêtes, l’agent fédéral David Creegan (Jeffrey Donovan) se rend dans un pavillon isolé, à priori le repère de malfrats qu’il compte prendre sur le vif. Il est loin de se douter qu’un mystérieux personnage cagoulé l’attend patiemment pour lui loger une balle en pleine tête. Déclaré mort sur le billard, Creegan va pourtant miraculeusement revenir à la vie après une absence de dix minutes. Une expérience qui va bien évidemment changer le cours de sa vie à jamais puisque hormis l’inévitable expérience mystique, le monsieur perdra dans l’aventure une partie de son cortex cérébral, destinée à réguler les conventions sociales.
Trois ans et quelques douloureux passages en asile psychiatrique plus tard, Creegan va réintégrer l’OSC, une organisation gouvernementale qu’il avait aidé à mettre en place, et dont la specificité réside dans la résolution de crimes multiples et/ou organisés. Chapeauté par son ami et nouveau patron Hank (Zach Grenier,
24 Heures Chrono, Deadwood), il fera désormais équipe avec l’inspectrice Susan Branca (Vera Farmiga,
Joshua,
Les Infiltrés). Pour cette dernière, les surprises ne font que commencer puisque vide de toute honte et libéré de toute barrière psychologique, Creegan est un véritable électron libre, capable pour l’exemple de se mettre nu et de chanter à tue-tête ce qui lui passe par la tête en plein vol commercial. Mais Creegan n’est pas un fou en liberté. Son manque de retenue ne l’a pas privé d’intelligence, et l’a au contraire doté de la faculté de voir au-delà des apparences et de déceler les schémas meurtriers.
En un sens,
Les Forces du Mal prépare à bien des égards le futur
The Mentalist. On y retrouve en effet un personnage atypique, capable de partir en vadrouille alors que tout le monde est occupé ailleurs, et béni de la capacité de décoder des signes que ses partenaires ne peuvent percevoir. Cependant, Touching Evil se révèle bien plus riche et bien plus complexe que son successeur. Tout d’abord, le show bénéficie d’un univers visuel bien particulier, plongeant la ville de l’action (San Francisco, même si tout est finalement tourné au Canada) dans une mer de nuages afin de mélanger les mondes. La scène d’introduction, voyant Creegan infiltrer le pavillon avant de se fait abattre à bout portant, est forcément lourde de sens : tout ici est d’un blanc immaculé, tel un monde vierge où Creegan (l’homme), le chat qu’il y rencontre (l’animal, l’instinct) et le tueur qui l’achèvera (le mal) sont des êtres sombres évoluant dans un monde au manichéisme achevé. Un monde dont les frontières sont sur le point de voler en éclat. De retour sur terre, Creegan n’hésitera désormais plus à utiliser toutes les méthodes disponibles pour prouver la culpabilité des criminels qu’il croisera sur son chemin, les harcelants si nécessaire. Tandis qu’il tentera de prouver la culpabilité par tous les moyens possibles du responsable avéré de l’enlèvement et du meurtre de plusieurs enfants, il se verra entendre dire par sa partenaire : « Nous sommes des agents fédéraux, il y a des limites que tu ne peux pas franchir ». Et Creegan de répondre : « Il n’y a pas de limites. Il y a trois enfants qui mourront si nous ne les retrouvons pas. Nous, et personne d’autres ».
Bercée par les sublimes composition mélancoliques d’Atticus Ross, musicien et producteur des récents albums de Trent Reznor (on retrouve du reste plusieurs fois dans la série le fameux A Warm Place du projet Nine Inch Nails), la série propose également des passages hallucinés se faisant l’écho des angoisses de Creegan. Celui-ci est ainsi terrorisé par la perspective de perdre une famille dont il ne peut plus suivre le quotidien («Depuis qu’on m’a tiré dessus, un mur épais s'est dressé entre qui je suis et qui j’étais » avouera t’il), et voit souvent ses songes hantés par des visions n’étant pas sans rappeler les univers de David Lynch ou de
Terry Gilliam. Car oui, Creegan est un être vulnérable, à fleur de peau même, n’hésitant jamais à s’impliquer dangereusement dans les affaires qu’il traite. A ce titre, la série ne sera pas tendre avec ses protagonistes puisque n’hésitant pas à faire de leurs expériences passées le terreau de nouvelles intrigues. Hormis les sensiblement classiques histoires de pyromanes et autres vétérans de la guerre d’Irak, la famille de Creegan sera menacée par le père d’une jeune fille assassiné, croyant soulager sa douleur en la transmettant à autrui, alors qu’un journaliste et ancien amour de Susan sera prêt à toutes les extrémités pour obtenir un scoop sanglant. Creegan et Susan seront également amenés à revisiter leurs origines (respectivement Boston et la Russie), d’autres collègues seront affectés par la présence d’un frère drogué ou par une naissance malheureuse, et même les rencontres les plus anodines seront loin d’être innocentes. Le personnage de Cyril par exemple, est introduit tel un témoin déboussolé et convaincu de vivre sur terre un rêve tandis que sa véritable existence se déroule sur une lointaine planète du nom de Alpha 9. Il sera plus tard pris en charge par Creegan avec d’être plus tard soupçonné par les collègues de celui-ci d’être un tueur en série. Une technique narrative pour le moins osée à l’époque où Les Experts, Bones, New York District et autres Esprits Criminels se bornaient déjà à soumettre à leur protagonistes des intrigues aussitôt vues, aussitôt oubliées.

Cependant, loin de nous l’envie de vous faire croire que
Les Forces du Mal est d’une plate morosité. Creegan est à ce point en décalage avec ses collègues que souvent sa seule apparition apporte une fraîcheur et une hilarité latente de bon goût. Affublé d’un t-shirt, d’un pantalon de jogging ou d’un jean, et d’une veste passée quand tout le monde est en costume-cravate (qui plus est, on le découvre pour la première fois après l’incident en train de se couper les cheveux à l’aveuglette dans le bureau de Hank), l’incontrôlable inspecteur passera souvent les briefings à s’adonner à des actes incompréhensibles pour le commun des mortels. Il sera commun de le voir s’asperger avec l’eau disponible à sa portée, jouer au pendu ou avec les éléments qui traînent, ou encore sauter comme un cabri dans le dos des suspects. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle, dans l’unique épisode où celui-ci portera un complet trois pièces, symbole d’une façade neutre évidente, les membres de l’OSC comprendront immédiatement la détresse dans laquelle il se trouve alors. Mieux : la série se détache parfois de ses intrigues principales pour se concentrer sur un élément périphérique passionnant, permettant une analyse sociologique ou comportementale dignes d’intérêt.

Seul regret,
Les Forces du Mal n’aura jamais le temps d’approfondir réellement sa toile de fond. Malgré de nombreuses allusions à une mythologie qui s’annonçait fouillée et riche en pistes succulentes (il suffit de voir l’incroyable masse d’éléments couverts jusqu’ici par la série), nous n’en saurons pas plus ni sur l’agresseur qui aura plongé Creegan dans ce nouveau monde, ni sur les raisons inexplicables de son retour. « C’est la raison pour laquelle on m’a renvoyé » lâchera l’inspecteur à sa collègue en désignant sa ‘mission’ de coincer les criminels, avant de se corriger : « c’est la raison pour laquelle je suis revenu ». « Personne là-haut ne m’a donné d’instruction à suivre ici bas, ou du moins, aucune que je puisse vous révéler » blaguera t’il. Mais cela ne suffira pas. Avec une audience de 3,3 millions de spectateurs seulement pour son pilote, soit bien en deçà des autres production de la chaîne (
Dead Zone affichait 6.4 millions et Monk 4.8),
Les Forces du Mal acheva son aventure au bout de seulement 13 épisodes. La série était encore trop en avance sur son temps, n’a t’elle pas assez joué la carte du fantastique ou celle du serial générique ? La question reste posée. Toujours est-il que le show, apparu chez nous en 2005 sur Canal Jimmy, continue d’être fréquemment programmé sur certaines chaînes américaines (dont deux fois cette année sur le canal haute définition d’Universal). Quand on voit la qualité des talents engagés dans l’aventure (même Ronald D. Moore, entre La Caravane de l’Etrange et Battlestar Galactica, servit de consultant sur le show et scénarisa un épisode), on se dit que ce serait vraiment dommage que la série tombe dans l’oubli. Gageons qu’avec les récents succès de
The Mentalist, de
Burn Notice et de la renommée grandissante de certains guests (dont, au hasard, Zljko Ivanek, récemment récompensé d’un Emmy mérité pour son travail sur Damages), une édition Dvd zone 1 de la merveille ne tarde à voir le jour. A moins que Canal Jimmy n’ait la gentillesse de les coiffer au poteau comme elle l’avait fait à l’époque de la VHS pour Jim Profit. L’appel est lancé.