BBC One réinvente le cop show à tendance psychologique sur fond de thriller glacé... prémices d'un affrontement redoutable.
Dire que le DCI John Luther (Idris Elba) fait montre d'un sacré tempérament relève de l'euphémisme... Aussi vif et perspicace qu'impulsif et potentiellement violent, il est provisoirement condamné au congé forcé lorsque son interpellation d'un kidnappeur / tueur d'enfants se solde par la chute vertigineuse (et pas si facilement justifiable) de ce dernier. Quelques longs mois de remise en questions plus tard, Luther refait finalement surface pour mieux retrouver à la fois son poste et son épouse Zoe (Indira Varma), malheureusement déjà éprise d'un autre... Entre sa difficulté à contenir ses émotions et le jeu pervers auquel le convie un suspect dangereusement attirant, la police dévoile sa nouvelle arme secrète et Londres se découvre un nouvel antihéros.
Lie to Him
Au-delà de son charisme et de son impressionnante carrure, John Luther n'a pas son pareil pour mener à bien un interrogatoire. Son ressenti, ses questions pièges, sa capacité à interpréter les infimes détails du langage corporel aussi bien que ceux du regard en font d'ailleurs le digne héritier d'un Cal Lightman (Tim Roth dans Lie to Me)... Toutefois, la comparaison s'arrête bien là ; les traumatismes et personnalités des deux personnages n'ayant absolument rien d'autre en commun. Pas ou peu de place en effet pour la légèreté et le second degré dans Luther : le quotidien de l'inspecteur n'étant fait que d'obscurité et de frustrations. Sa rencontre avec Alice Morgan (Ruth Wilson), une jeune femme surdouée qu'il pense être responsable d'un homicide apparemment sans faille ne fera d'ailleurs que renforcer ce sentiment d'appartenance à un Monde froid et douloureusement injuste.
"Porté par une interprétation de haut vol, le premier épisode de Luther séduit surtout par l'imprévisibilité dont fait preuve son personnage principal... et emmène le genre vers des recoins rarement explorés en télévision"
John Luther peut néanmoins compter sur le soutien de son jeune partenaire Justin Ripley (Warren Brown) et de sa supérieure Rose Teller (Saskia Reeves, que l'on a grand plaisir à retrouver depuis la version TV de Dune en 2000). Tout en le rappelant régulièrement à ses obligations ainsi qu'au droit chemin, ils sont les rares à le comprendre et à respecter son investissement et ses méthodes pour le moins radicales. Constamment tiraillé entre son enquête et ses problèmes familiaux, Luther occupe ainsi amplement le devant de la scène et ce n'est - pour le coup - pas pour rien que la série porte tout simplement son nom : Idris Elba incarnant à lui seul la meilleure raison de se laisser prendre à cette intrigue aux fondements finalement tout ce qu'il y a de plus classiques.
Au pied du mur
Créée par Neil Cross (par ailleurs scénariste sur Spooks, plus connue sous le nom de MI-5), la série bénéficie également d'un traitement visuel plutôt singulier... les choix de cadrage du réalisateur Brian Kirk s'avérant pour le moins déroutants. Très certainement afin de créer une distance avec les personnages, ces derniers sont presque systématiquement relayés aux coins inférieurs gauches ou droits des plans, laissant ainsi de grands espaces vides et aérés autour d'eux, que l'on soit en intérieur comme en extérieur.
Si l'effet est garanti, il n'en est pas moins vrai que le sens esthétique en prend un léger coup... Trop de ciel, trop de murs ou de fenêtres... la photo choque par cette sensation de déconstruction et ne manque pas de perturber l'œil peu habitué au style. Néanmoins, les éclairages glacés et la rigidité posée d'un tournage essentiellement sur pied tranche radicalement avec la tendance actuelle de l'épaule à tout va... Qu'on l'aime ou non, la démarche ne peut qu'interloquer tant elle devient systématique et a au moins le mérite d'imposer une signature décalée ; ce qui n'est plus si évident à mettre en place de nos jours. Pour l'heure, le nombre d'épisodes et de saisons est toujours indéfini mais, comme toute nouvelle série anglaise qui se respecte, cette première année promet d'être assez courte... avec seulement 6 enquêtes de programmées pour le moment.

