Dans la grande guerre ouverte des sitcoms américaines ayant débarqué cette année, il n'en restera plus qu'une. Ce pourrait être celle-ci.

Par David BRAMI - publié le 10 janvier 2010 à 17h56
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Cette saison aux États-Unis, la mode est à la sitcom. Autrefois foisonnant, ce type de comédies a connu il y a quelques années une période de creux lors de la disparition de géants longue durée tels que Seinfeld, Friends, Frasier ou Malcolm. Le genre s'est cependant très vite relevé, porté par une nouvelle génération de comiques (The Office et 30 Rock) et la présence d'une relève plus classique (Scrubs et Mon Oncle Charlie, très vite suivis de How I Met your Mother et plus tard de The Big Bang Theory). Mais c'est à un véritable raz de marée de rires que l'on assiste cette année. Tandis que nombre d'essais (plus d'une demi-douzaine) se sont soldés par de cuisants échecs l'an passé, l'automne 2009 a vu arriver une impressionnante quantité de nouveaux prétendants. Cougar Town, Accidentally on purpose, The Middle, Community, on ne compte plus ces nouveaux arrivants, marquant souvent le retour de cadors du rire tels que Courteney Cox (Friends) ou Jenna Elfman (Dharma et Greg). Pourtant, au sein de ce foisonnement, une de ces séries se détache nettement de la concurrence. Nouveau bébé de Steven Levitan et Christopher Lloyd (Wings, Frasier), Modern Family apporte sa pierre à l'édifice de belle manière sur ABC, sublimant le thème de la famille avec délice.

 

Modern Family

 

A quoi ressemble votre famille ?
Traité de long en large depuis des lustres (de L'extravagante Lucy à Mariés, deux enfants en passant par La famille Adams et le Cosby show), le thème de la famille est ici remis à jour de belle façon. A la manière d'un docu-fiction type The Office, les scénaristes décident de se pencher sur trois groupes représentant la variété des cellules familiales du monde d'aujourd'hui. On rencontre tout d'abord une famille classique, formée par Phil (Ty Burrell, L'incroyable Hulk, Back to you des mêmes scénaristes) et Claire (Julie Bowen, Lost, Weeds, Boston Justice), mariés depuis seize ans et parents de trois enfants. Un peu à la façon du Denis Bouley incarné par Bruno Salomone dans Fais pas çi, fais pas ça , Phil tente par tous les moyens d'être le meilleur ami de ses gosses malgré une confiance en lui vacillante. En découle une autorité parentale à l'efficacité toute relative (Phil se fait parfois engueuler par ses gosses), variable au gré du vent et alternant pluie de cadeaux et sanctions débiles que le couple a bien du mal à mener à terme. Chaque enfant est de plus représentatif de clichés bien connus, entre un fils simplet (Luke), une victime de la mode dans la fleur de l'âge (Haley) et une première de la classe lucide (Alex).

La seconde cellule familiale présentée met en scène le couple formé par Jay, patron d'entreprise à la soixantaine bien tassée (Ed O'Neill, Mariés, deux enfants), et Gloria, une bomba latine à la poitrine affolante et au caractère impulsif de vingt ans de moins (Sofia Vergara, Les seigneurs de Dogtown). Débarquée de Colombie et divorcée d'un gigolo instable et aventurier au charisme ravageur, Gloria possède également un jeune fils dénommé Manny, Don Juan d'à peine huit ans faisant déjà les yeux doux à des donzelles ayant deux fois son âge. Le couple vit dans l'harmonie depuis six mois, même si Jay passe souvent aux yeux de tous pour le père de sa nouvelle femme.
Enfin, nous découvrons Mitchell (Jesse Tyler Ferguson, La Classe) et Cameron (Eric Stonestreet, Les Experts), un couple gay dépareillé (le premier est un snob tout en retenue, le second possède une âme d'artiste flamboyant et est fan de Meryl Streep) revenant d'un voyage au Vietnam où ils ont adopté une petite fille.

 

Modern Family
Cerise sur le gâteau : toutes ces familles sont liées entre elles. Jay est en effet le père de Claire et de Mitchell. De quoi alimenter quelques conflits générationnels savoureux puisque, par exemple, le jeune fils de Gloria devient pour le coup le frère de Claire et donc l'oncle de Luke, tout en ayant sensiblement le même âge que lui. Une situation qui ne manquera pas de donner un sacré mal de crâne au directeur de l'école quand tout ce petit monde sera convoqué en conseil de discipline suite à une rixe colorée. De leur côté, l'extravertie Gloria et la jeune Alex, sorte de Daria légèrement moins désabusée, auront des échanges grand-mère /petite fille on ne peut plus modernes.

Le meilleur de la comédie en 25 minutes par semaine
Rodés à l'exercice, les créateurs du programme vont magnifiquement se servir de ce terreau chargé en potentiel. Si quelques inévitables clichés font manifestement partie du lot (les hommes sont trop hypnotisés par les rencontres sportives et les westerns pour lever leurs fesses du canapé, la jeune ado possède un petit ami rockeur écervelé, le patriarche macho a toujours un peu de mal à accepter pleinement l'homosexualité de son fils), la multiplication des personnages et l'enchevêtrement des situations génèrent une masse de gags et de mises en place comiques qui donnent au programme un rythme frénétique bien agréable. Frustrés à un niveau ou à un autre quand ils ne sont pas initialement enfermés dans leurs certitudes, tous les personnages vont évoluer pour découvrir les limites de leur façon de penser en étant confrontés à leurs congénères.

 

Modern Family
"Si quelques inévitables clichés font manifestement partie du lot, la multiplication des personnages et l'enchevêtrement des situations génèrent une masse de gags et de mises en place comiques qui donnent au programme un rythme frénétique bien agréable."

La bataille se déroulera tant au sein des cellules déjà définies que dans leurs rencontres journalières, entre malentendus divers (qui a cramé le canapé du salon ? Pourquoi mon frère m'en veut depuis si longtemps ?), culpabilité exacerbée (mon fils se sert d'une rallonge électrique en guise de ceinture, on a cogné la tête du bébé au plafond) ou l'établissement de passages obligés (va-t-on mourir lors d'une séance de conduite accompagnée avec la distraite de la famille ?). Le show aura de plus la bonne idée de ne pas trop appuyer des séquences dont la seule évocation suffit à provoquer l'hilarité. S'ajoute enfin cette fameuse mise en scène documentaire, toujours efficace. Les interviews soulignent les actions à venir ou les illustrent avec un décalage divin, alors que le regard d'un protagoniste vers le spectateur suite à une bourde ou à la vue d'un fait consternant prouve une nouvelle fois qu'il est l'un des ressorts comiques les plus efficaces de ces dix dernières années.

Famille pour toujours
La thématique familiale étant au centre de tous les débats, Modern Family n'oublie pas d'aborder les moments où tous se retrouvent dans un esprit de fête, entre Thanksgiving, Noël, l'anniversaire d'un enfant ou le mariage d'un proche... Tout un tableau de réunions durant lesquelles ressortent les anciennes rancœurs ou naissent de nouveaux conflits. Pourtant et encore une fois, Modern Family a l'intelligence de ne pas s'attarder sur ce côté dramatique pour mettre en exergue son côté léger et bon enfant. Ici, le contraste et les nombreuses différences séparant les personnages ne servent au contraire qu'à solidifier une famille qui se satisfait de sa diversité en y trouvant son équilibre. A ce titre, l'alchimie est telle que l'on se demande parfois qui éduque. Il arrive ainsi régulièrement aux gamins d'avoir plus de jugeote que leurs aînés, catastrophés, égocentriques ou trop préoccupés par leur volonté de bien faire. An final, la seule constante qui ressort de ce maelstrom de sentiments est l'amour que chacun porte à son prochain, un amour infini et clairvoyant qui triomphe de toutes les frontières et de tous les préjugés.

 

Modern Family
Portée par une variété de points de départ à première vue inépuisable, Modern Family risque cependant de trouver ses limites dans une peinture trop rigide de ses protagonistes. Trop bien définis et assez sensés pour ne pas rester butés par une quelconque fâcherie, ils ne laissent jamais apparaître les signes d'une possible évolution. Le spectateur les retrouvera donc souvent enfermés dans les mêmes réactions et les même schémas : Phil louche toujours sur les jolies bimbos croisant sa route et n'a aucune confiance en lui, Cameron ne cessera jamais d'être un papa poule exacerbé, Haley et Alex ont donné tous leurs neurones à Alex... Mais la série est encore jeune et ses atouts sont bien trop appréciables pour que l'on puisse les bouder. Entre une distribution miraculeuse (quasiment que du lourd, et quel bonheur de retrouver l'ancien Al Bundy !), un choix de guest stars hallucinant (Fred Willard, Elizabeth Banks, Benjamin Bratt et la première apparition live d'Edward Norton dans une série !) et surtout une dynamique burlesque qui ne s'épuise jamais, impossible de s'ennuyer. Devant un tel déballage de fraîcheur et la générosité de la série, on s'amuse, on travaille ses abdos et l'on regrette simplement que la séance s'achève toujours aussi vite en attendant la suite avec une impatience non feinte. De quoi imposer sans problèmes Modern Family comme meilleure sitcom de l'année.


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