On n’a souvent pas idée du nombre incalculable de perles se cachant dans les innombrables tiroirs des networks américains. Tandis que chaque année de nombreux téléspectateurs pestent à corps et à cris lorsque l’une des nouvelles séries fraîchement programmées, et pour laquelle ils se sont pris d’affection est annulée, quelle ne serait pas leur réaction si, libre d’arpenter les archives de ces fameuses chaînes, ils découvraient le nombre de projets prometteurs avortés avant même d’avoir eu la chance d’une faveur publique.
Ce n’est que grâce à la popularité de ses acteurs et à l’initiative combinée de l’émission « Brilliant but cancelled » diffusée sur la chaîne Bravo et de son site Internet (Brilliantbutcancelled.com) que certains ont ainsi pu découvrir l’excellent
The Jake Effect. Comme son nom l’indique, l’émission se propose de faire découvrir à un public avisé et curieux, nombre de séries jugées géniales par la critique, mais qui furent malheureusement annulées, souvent pour cause d’audiences désastreuses. Le cas de
The Jake Effect est d’ailleurs bien particulier car malgré la production, le tournage et le montage de 6 épisodes (des rumeurs courent sur un septième), la série n’aura même pas eu les honneurs d’une diffusion en règle.
Produite en 2002 pour la chaîne NBC,
The Jake Effect narre les aventures d’un certain Jake Galvin, avocat dans une grande firme qui a toujours été un grand preneur de risques (le générique d’intro le voit d’ailleurs, lorsque cette phrase est prononcée par le narrateur, prendre en autostop deux punks dont la pancarte indique « meurtre ») et qui décide du jour au lendemain de devenir instituteur afin de faire quelque chose de constructif de sa vie, évitant ainsi de se transformer en costard cravate insensible. « Un peu extrême comme réaction » pensez-vous sans doute et vous auriez raison, le côté jusqu’au-boutiste de Jake étant justement une de ces caractéristiques qui le rend si sympathique.

Engagé dans une école de banlieue à la faune hétéroclite (principalement d’ailleurs en ce qui concerne le corps enseignant), Jake revend sa voiture dès le premier jour afin de fournir à ses élèves une batterie d’ordinateurs leur permettant de travailler convenablement (une voiture qui sera d’ailleurs dès l’épisode suivant rachetée par un de ses élèves, ce qui titillera forcément son ego de manière ouvertement jouissive) et passera son temps à jouer l’homme juste afin de se considérer digne du noble travail d’enseignant. Ancien collègue toujours avocat et meilleur ami de Jake, Nick Case habite avec son pote et assiste au changement radical des mœurs de son coloc, tout en prenant son pied de manière royale, l’abîme tant social que financier entre les deux univers occasionnant de nombreuses situations hilarantes.
Réalisée quelques mois à peine avant
Arrested Developement,
Jake In Progress met non seulement en avant le même Jason Bateman (The Kingdom,
Juno, Mi$e à prix et bientôt
Hancock) en protagoniste central de l’intrigue, mais en partage également de nombreux partis pris. Ainsi, le caractère de Jake est en tous points identique à celui de Michael Bluth, la progéniture en moins. Samaritain exaspéré d’être pris pour une bonne poire, il tente sans relâche de changer sa vie pour le meilleur en prenant des décisions que le bon sens réprouve. De plus, et c’est d’ailleurs la première chose qui frappe à la vision de l’œuvre, la série partage avec
Arrested Development une narration constante, ici appartenant au fameux colocataire. Incarné par un Greg Grunberg impayable (
Alias, Heroes), ce dernier n’oublie jamais de partager ses impressions et autres commentaires comiques sur les déboires de son ami tout en « arrangeant » légèrement la vérité afin de la rendre plus piquante.
Un parti pris qui permet rapidement de se plonger dans l’histoire, alors que ce narrateur interpelle directement le spectateur. Il jubile ainsi lorsque Jake se retrouve à conduire une voiture d’occasion déglinguée en regrettant son ancien véhicule, désespère de le voir passer ses vendredi et samedi soirs à corriger les copies de ses élèves en écrivant plus que ces derniers, s’éclate lorsque Jake couche sans le savoir avec la mère d’un de ses élèves, et trépigne à voir celui-ci s’amouracher, timide comme un gamin de 13 ans, de sa belle collègue instit incarnée par la charmante Nikki Cox (
Las Vegas).
Un ton qui est de plus parfait pour introduire une galerie de personnages aussi marquants que déglingués dans toute leur splendeur, du professeur se prenant pour une star (Kyle Gasse, le binôme de Jack Black dans Tenacious D) à la directrice renfrognée (Patricia Balcher (Jeeper Creepers,
Le nombre 23) et autoritaire, en passant par la pionne en chef bête, méchante et lèche cul au possible (Leslie Grossman,
Big Party, The opposite of Sex). Bien évidement les scénars sont à l’unisson de ce petit univers. Jake s’acharne ainsi à éveiller à l’étude un de ses élèves qu’il juge prometteur alors que celui-ci se révèle finalement être un flic infiltré pour démanteler un trafic de drogue dans l’enceinte de l’établissement. Le summum est atteint lors d’un 6ème épisode où les deux amis vont s’affronter lors d’une Bankhead party, du nom d’un abruti du bureau d’avocats (Will Schaub,
Ultime décision, excellent en grand ahuri complètement décalé) pour lequel ils vont organiser une fête : Jake devra par tous les moyens l’y faire parvenir alors que Nick fera tout pour empêcher la chose. Un épisode digne des meilleures comédies des années 80.
Du haut de cette réussite éclatante, on ne s’explique pas les raisons de l’annulation par NBC de cette série, et encore moins du refus même d’une simple diffusion des épisodes déjà produits. Narration trop directe ? Microcosme trop défini ? Un terreau qui permettra en tout cas à la Fox concurrente de diffuser
Arrested Developement (dans le top 5 des meilleures comédies du monde aux côtés de
Malcolm et The Office) et de nous en offrir 3 saisons mémorables. Quoiqu’il en soit, si vous avez la possibilité de jeter un œil dessus, foncez, la surprise sera de taille !
David Brami